‹ Les vacances de Pandolphe: comédie en trois actesChapitre 1 sur 115 · SEP W · texte numérisé non relu

SEP W

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Pour faire du sel blanc et fin , il faut commencer par avoir du gros sel gris. Tel est le procédé dans tous les arts. Telle est Thistoire de la comédie en France.

Le théâtre italien importé chez nous y a donné naissance à la comédie française ; tout le monde le sait ; on doit donc s'étonner de cette cjuestion faite à Fauteur par la critique : A quoi bon le théâtre italien?

Qui s'empara de Técôle italienne pour créer une école française? Qui fit, d'une main vigoureuse, cette brusque et merveilleuse transformation ? Ce fut Molière : Molière, nourri à l'école des improvisateurs italiens ; Molière, auditeur assidu et admirateur fidèle de Scaramouche et de sa troupe ; Molière expérimentateur nomade de cette manière d'improviser sur des canevas; Molière jouant alternativement sur le même théâtre avec la troupe italienne , et voyant, jusqu'en ses plus beaux jours, ses pièces délaissées pour les leurs; Molière assistant à leurs représentations avec la persévérance et l'absence de jalousie qui caractérisent la puissance , laquelle songe à profiter, au lieu de songer à nuire : Molière cherchant sans cesse à retremper sa verve dans celle de ses rivaux, quittant, choisissant, éliminant et saisissant enfin la moelle de leur genre, pour laisser la peau et les os au vulgah'e.

Ce que tout le monde ne sait pas aujourd'hui , c'est ce qu'était réellement l'école italienne en France avant, pendant et après Molière, c'est-à-dire durant une période d'un peu plus d'un demi-siècle. Et comment tout le monde le saurait-il ? On oublie volontiers ce dont on n'a plus un besoin essentiel. Le public français, une fois en possession de son propre genre, de son propre théâtre, grâce aux

grandes créations de Molière , dédaigna peu à peu les matériaux épars dont le maître avait extrait For et les diamants. On se dégoûta du théâtre italien, il s'amoindrit et s'effaça dans le courant du siècle dernier, et nous n'en aurions presque plus Tidée, sans les bouffes italiens qui nous chantent encore, de temps en temps, les lazzi de la foire avec cette mimique accentuée, à la fois fine et puissante, dont l'immortel Lablache est peut-êtoe la dernière tradition parfaite.

En fait de traductions françaises de l'ancien répertoire italien apporté en France , il ne nous reste que des recueils extrêmement difficiles à comprendre, parce qu'il y faut deviner tout ce qui manque, retrancher tout ce qui est apocryphe ; ceci demande explication^

Les Italiens avaient improvisé dans leur langue devant la cour italienne de Mazarin. Sous Louis XIV, la langue française devint si belle qu'on n'en voulut plus entendre d'autre sur la scène. Les comédiens italiens furent forcés d'apprendre le français tant bien que mal ; mais quand ils le surent assez pour amuser les spectateurs, l'autorité intervint qui leur défendit d'empiéter sur les droits de la nouvelle comédie française. On sait qu'ils luttèrent longtemps, jouant des scènes mi-parties, où im personnage répondait en français à son interlocuteur italien, et traduisait ainsi, d'ime certaine manière assez adroite, ce que le public avait pu ne pas comprendre. Ils affectèrent même de se servir d'un italien tellement gallicisé qu'il fallait mettre bien de la mauvaise volonté à ne l'entendre pas. Puis ils arrivèrent à semer seulement de quelques phrases italiennes leurs dialogues français, et un jour vint où , avec la permission du roi. Arlequin ne conserva de sa langue que des interjections : Oimè! Diavolo! Per Dio! etc. Le docteur Baloardo et Cinthio eurent beaucoup de peine à s'y faire. Fiorelli-Scaramouche ne s'y fit jamais de grand gré , et resta, par-dessus tout , un muet inimitable.

Cette troupe , qui comptait d'admirables talents , des esprits féconds, spontanés, beaux diseurs, érudits dans leur genre, parlait en somme un français plus piquant que correct. Ils se rachetaient à force de verve et de savoir. Ils avaient la tradition de certaines scènes , de certaines plaisanteries , de certaines situations, dont les

origines sont insaisissables, et dont Molière, le divin Molière, ne se fit pas fante, et il fit bien. C'était en réalité quelque chose qui n'appartenait plus à personne à force d'appartenir à tous, et qui pouvait aussi bien remonter aux improvisations comiques de Tantiquité romaine, que descendre immédiatement des improvisateurs français du Pont-Neuf. A ces richesses de la tradition, qui ne s'appelaient pas des comédies, mais tout simplement des scènes à Vitalienne, La troupe des Italiens de Louis XIV, et plus tard celle de la régence qui devint troupe de la foire, joignirent leur inépuisable fonds personnel d'improvisation. Ils imaginèrent, moitié par spéculation, moitié par un secret dépit national qui leur tenait au cœur, de laisser un monument de leur existence qui attestât les emprunts triomphants de Molière. Mais le goût du public devenu exigeant leur imposait une forme arrêtée. Ils se firent faire des pièces de théâtre par M. Palaprat, par M. Lanoue et par plusieurs autres, qui essayèrent de coudre les principales scènes traditionnelles et d'en écrire le dialogue dans l'esprit du genre. Ces pièces furent mauvaises , le langage en est incorrect, en italien comme en français. Ghérardi écrivit aussi des scènes, il fut aidé on ne sait trop par qui. Bref, le recueil de ce répertoire, qui n'est lui-même qu'im petit fragment détaché de la grande école primitive , existe et n'est bon à rien , si l'on n'y jette qu'un coup d'œil rapide et superficiel.

Cependant, tel qu'il est, c'est encore un trésor pour celui qui c erche, pressent et devine. Si l'on veut éliminer le bavardage critique, qui est une chose toute de circonstance, tout empnmtée à son tour, et mal empruntée, à la manière française du temps; si l'on fait la part de l'esprit encore assez rabelaisien de l'époque ; enfin, si l'on cherche, à son tour, à toucher du doigt la moelle éparse dans tous ces os disloqués, on retrouve une franchise de gaieté, un entrain de reparties, une abondance d'épithètes originales, et des formes burlesques qui ont encore leur caractère propre , et profondément italien, en dépit du pressurage que Molière leur a fait subir.

Tout est plus grossier comme art que dans l'école française ; mais aussi, tout y est plus franc et plus dégagé d'allures. Les types classiques sont plus accusés, et si la ligne n'a pas la pureté que Molière a su lui donner, elle a des écarts et des cambrures d'un efiTetplus

saisissant. Enfin , la couleur , moins harmonieuse , est plus éclatante par endroits, et il faut, en dépit de tout, retrouver, à travers ce fatras , comme une intuition de ce que Tesprit devait saisir par les sens , lorsque Dominique ou FioreUi improvisaient et mimaient le véritable génie booffe de la comédie italienne.

Maintenant, a-t-on le droit de regarder ' comme une fantaisie oiseuse et sans but le petit travail d'esprit qui consiste à repêcher dans ime mine déjà fouillée, et presque épuisée par des mains habiles et puissantes , un dernier filon imperceptible écliat)pé aux grands explorateurs? A-t-on le droit de dire, quand on n'en sait rien, que là il n'y avait rien à chercher ? Dites que le chercheur n'y a rien trouvé ^i vaille, c'est votre droit, mais sachez qu'il y avait et qu'il y a encore, dans cette mine, quelque chose de précieux dont vous pourrez faire votre profit si vous avez l'œil plus fin et la main plus sûre que celui qui vient de le tenter. Il y reste, du moins, quelque chose qui ne s'est pas encore infusé dans l'esprit français : c'est le tour du raisonnement singulier, fantasque, et cependant clair et naïf, qui caractérise la facétie italienne. La facétie française est dans les mots, dans le trait; l'autre est dans l'idée. Pierrot, qui est, dans le répertoire de la fin du grand siècle, un villageois pai^ lant berrichon (ce n'est pas ma faute, je n*étais pas là pour l'en empêcher ), railleur à la manière du paysan, faisant volontiers la bête, mais assez subtil dans ses idées, en même temps qu'il est candide dans ses instincts et dans ses sentiments ; Pierrot, le cousin germain du Gilles, est le contraste récréatif avec le jargon des précieuses ridicules et des soubrettes madrées ; ce n'est pas un paillasse qui fait la cabriole, c'est un grand raisonneur qui procède par questions, et embarrasse l'esprit des autres, sans être embarrassé dans le sien propre. Il est logicien dans la sphère étroite de ses pensées, et il pousse cette logique jusqu'à Tabsurde, jusqu'à l'impossible . Les objets extérieurs l'étonnent ou le fatiguent. Mais il est artiste à sa manière, et raisonne du connu à l'inconnu, avec cette liberté d'esprit qui est le fait des enfants et des âmes rustiques. Les beaux esprits du genre italien, qu'ils s'appellent Léandre ,

Octave, Cinthi, Isabelle, Colombine, le capitaine Cérimonia, ou signor Parafante, ou de mille autres noms (car si l'on était plus éru-

dit sur ces frivoles détails de la matière, on saurait que les types se modifient et se transforment à l'infini dans la comédie italienne en général), les beaux esprits du genre italien ont aussi un caractère propre que Molière n'a pas adopté précisément, et il a fort bien fait , lui qui mettait en scène des marquis et des précieuses de son propre pays. Ce caractère, qui ne sera jamais celui de notre esprit et de notre langage, mais qu'il est pourtant assez curieux de connaître, consiste dansime emphase exagérée d'expressions qui tombe immédiatement dans la platitude vulgaire. La phrase y est bariolée comme celle-ci, par exemple : « Il faudrait être né s(ms une étoile bien acariâtre et n*étre guère en bonne odeur auprès des astres pour ne vous plaire point. » Molière a beaucoup atténué, et avec raison, Tébourifiant de ces hyperboles.

Mais il ne s'agissait pas ici de faire ce que le génie seul peut faire, et les esprits de ma classe ne s'imposent pas de pareils devoirs. Ils ne prétendent pas à importer un nouveau goût des choses, à ressusciter un genre oublié, à transformer une école, à créer ime langue. On ne leur attribue toutes ces prétentions sottes, que parce qu'on n'a pas, apparemment, l'idée de ce qu'est le travail modeste et patient du mineur dans son trou. S'il y trouve quoi que ce soit qui n'ait pas encore été complètement étudié, il l'apporte à la lumière pour qu'on s'assure de ce que ce peut être. Libre à vous de ne vous en point servir; mais prenez garde qu'on ne marche un jour sur votre dépouille avec le même mépris que vous mettez à fouler celle de vos pères.

y al défendu là pensée et le but de mon petit travail. Je ne défendrai pas mon œuvre contre des critiques personnelles I Je n'ai ni le temps ni le goût de ces choses-là.. J'aime mieux rêver, chercher, essayer, m'améliorer, en un mot, que de détruire les autres ; et je conseille à tous mes confrères de ne jamais se défendre autrement tant que l'art leur procurera des jouissances intimes et des convictions patientes.

Quant aux critiques sans passion, il faut au moins qu'elles portent juste. C'est ce qui est impossible aux esprits les plus féconds et les plus brillants, lorsqu'ils ont à traiter du jour au lendemain une matière qui ne leur est pas familière. Toute chose demande une

certameétude,et je n'ai trouvé, dans aucune des criticnies qui m*ont été faites, la seule chose qui put m*intéresser et m'instruire, une appréciation juste du fonds où j*ai puisé. J*ai dit quelque part et je répète que la critique est rarement sérieuse en ce temps-ci. Cela tient, non à l'impuissance des esprits (nul siècle n'en a peut-être produit de plus maniables), mais àTeffervescence des choses extérieures qui ne permettent qu'à bien peu de gens la réflexion, Texamen et la certitude.

Or, il est besoin de ces trois choses pour faire ou juger même les œuvres futiles en apparence. On prétend qu'une recherche dans le passé, à propos de l'origine, de la formation, du progrès, de l'histoire, en un mot, de la parole et de la pensée, paraîtra toujours un caprice bizarre à la masse du public. Je persiste à n'en rien croire, sachant fort bien que ce sont les gens du métier qui proclament cette assertion, impie dans la bouche de quiconque prétend à être artiste. La masse du public ne se refuse jamais systématiquement à un genre d'instruction quelconque, et sous quelque forme qu'on la lui présente. Pourquoi donc, entre lui et la conscience des modestes professeurs, les collègues fratricides viennent-ils se placer avec tant d'ardeur ? Ne voient-ils pas qu'ils se tuent eux-mêmes en refusant la parole à celui qui vient essayer de leur ouvrir la porte, et qui affronte le premier l'étonnement et la défiance de la foule ? Croientils que cette foule saura plus mal comprendre la langue et les formes nouvelles quand elle saura un peu mieux l'histoire de cette langue et de ces formes? Enfants qu'ils sont! un jour viendra où ils seront fort aises d'avoir pour eux-mêmes un public tout préparé à sortir de la routine et à se méfier de sa propre méfiance.

Quant à vous, chers artistes, cœurs amis, qui avez bien voulu me prêter l'appui de talents bien supérieurs à l'œuvre : Numa, Lafontaine, Dupuis, Mélanie, Bressant, Rose Chéri, Figeac, Lesueur, Brassine , recevez ici mes remerciements fraternels , ainsi que M. Lemoine-Montigny, notre directeur à tous.

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