CHAPITRE XIII
Le fennec et les œufs d'autruche.
Avant de se retirer dans leurs wagons pour y passer la nuit, les jeunes chasseurs décidèrent que le lendemain ils cerneraient les autruches, et concertèrent le plan qu'ils devaient suivre pour réussir dans leur projet. Hendrik et le gros Willem devaient partir les premiers, et décrivant un large circuit, aller se placer à une assez grande distance de l'autre côté du nid des autruches ; Hans et Arend prendraient ensuite l'un à droite, l'autre à gauche, tandis que Klaas et Jan iraient directe-
Le Fennec el les œah d'aulniche.
ment du bivouac à l'endroit où couvaient les oiseaux ; de cette manière, les autruches seraient entourées par les chasseurs , et quelle que fût la direction qu'elles voulussent prendre, elles trouveraient toujours l'un des boërs qui la rabattrait du côté opposé. Telle est la méthode qu'emploient les Africains du sud, et la seule qui permette de s'emparer de l'autruche. Si l'opération est bien conduite, l'oiseau, traqué sans relâche, perd la tête, et, après avoir couru de l'un à l'autre, se laisse prendre ou tuer d'un coup de fusil ; néanmoins il est dangereux d'approcher l'animal de trop près, alors même qu'il est grièvement blessé. On a vu dans ce cas-là plus d'un chasseur avoir le bras, la jambe ou les côtes brisés d'une ruade à laquelle il était loin de s'attendre; et notre ami Hans, toujours prudent, ne manqua pas de recommander à ses compagnons de se tenir en garde contre les coups de l'autruche.
Après ce dernier conseil du naturaliste^ chacun alla trouver sa couche et s'endormit en songeant aux plaisirs du lendemain. Nos jeunes amis espéraient bien prendre le vieux mâle, lui arracher ses belles plumes et les joindre à leurs trophées.
La seule inquiétude de nos chasseurs venait de leur petit nombre : six personnes pouvaient-elles cerner trois autruches çt parvenir à les forcer, quand surtout, parmi les six, on comptait deux en-
failts montés sur de petits poneys comme Tétaient Rlaas et Jan.
Il fut donc résolu que le bushman et le zoulou prendraient part à la chasse du lendemain ; ils n'avaient pas de chevaux, il est vrai ; mais aussi agiles qu'infatigables, ils pouvaient courir tout aussi vite que les poneys; çt l'un, armé de ses asségaïs, l'autfe de son arc et de ses flèches, étaient dignes de figurer dans le cercle de nos chasseurs. Ajoutez à cela une demi-douzaine de limiers, dont l'assistance ne serait pas ijiutile, et vous reconnaîtrez que l'espoir des jeunes boërs était assez fondé.
Pourquoi fallût-il qu'un incident ridicule vînt détruire cette espérance en empêchant l'exécution d'un projet conçu avec tant de sagesse !
Une hyène, qui pendant là nuit s'était glissée dans le camp des chasseurs, avait mangé la sangle et une partie de la selle d'Hendrik; il devenait indispensable de réparer le dommage ; et avant que celte besogne fût terminée, les autruches avaient quitté leur nid. Elles s'y trouvaient encore au moment où les boërs étaient sortis des wagons ; mais il faisait une chaleur étouffante, et les oiseaux, abandonnant leur couvée au soleil, s'en éloignaient à l'instant même où nos amis montaient à cheval.
Les autruches avaient pris une direction opposée à celle des huit chasseurs ; elles furent bientôt hors de vue et finirent par di^arattre aux yeux de
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Hans, qui les suivait c^u regartj au moyen de sa lunette.
Quel désappointement pour chacun de nos arhis ! Tous ceux qui, après avoir sauté à cheval, dans l'espérance de faire belle et bonne chasse, et que la pluie ou la neige a forcé de ramener leur monture à récurie, comprendront la ôontràriété qu'éprouvèrent nos chasseurs ; Hendrîk surtout maudissait la fortune. Quelle sotte aventure pour une misérable selle 1 II était exaspéré, et si tine hyène s'était mpntrée quelque part, elle aurait eu maille à partir avec. lui. Tous les autres, du reste, partageaient plus ou moins l'irritation d'Hendrik.
« Allons toujours là-bas, dit Arend ; les œufs ne sont pas partis ; nous les prendrons. Je ne serai pas fâché, pour mon compte, de manger une omelette; je commence à me fatiguer de venaison et de biltong.
— Je suis de ton avis, ajouta le gros Willem ; je mangerai volontiers un œuf à déjeuner, pourvu néanmoins qu'il soit encore assez frais. » Et les deux jeunes gens se disposèrent à partir.
« Arrêtez ! cria Hans, arrêtez ! Tout espoir n'est pas perdu.
. — Que vois-tu donc , lui demandèrent ses camarades, est-ce que les autruches vont revenir?»
Le naturaliste garda le silence pendant quelques instants ; sa longue vue était braquée dans la direc-
lion du nid, mais les oiseaux ne reparaissaient pas dans la plaine.
« C'est bien luil je ne me trompe pas, s'écria-l-il enfin.
— Qui donc? lui demandèrent les chasseurs.
— Le renard , répondit Hans.
— Quel renard ?
— Le fennec ; celui que j'ai vu hier , on ne le distingue pas à l'œil nu , c'est tout ce que je peux faire que de l'apercevoir à l'aide de ma lunette ; il est auprès du nid des autruches et paraît très-occupé ; je ne devine pas à quel propos.
— Je parie que c'est au sujet des œufs , répliqua le gros Willem.
— Une chasse au renard ! une chasse au renard ! s'écria Hendrik dont la mauvaise humeur se dissipa tout à coup.
— Une chasse au renard ! répétèrent Klaas et Jan.
— Va pour la chasse au renard , » dit à son tour le naturaliste , et les six cavaliers lancèrent leurs chevaux dans la plaine en sifflant leurs chiens qui accoururent aussitôt.
Nos amis se dirigèrent en droite ligne vers le nid des autruches; il n'était pas besoin de faire un détour pour surprendre le fennec; la pauvre petite béte ne pouvait leur échapper qu'en se fourrant dans un trou, et il est probable qu'elle était loin de
son terrier. Elle avait suivi les oiseaux rapides, sans s'inquiéter de la distance, afin d'arriver jusqu'à leur nid.
Le fennec préfère les œufs à tout autre aliment , surtout ceux de l'autruche , et Pacetanné affirmait qu'il rôde sans cesse pour trouver le nid de cet oiseau ; or, comme il est très-difficile de le découvrir, même pour un renard , lorsque le fennec suppose que les autruches ont fait leur ponte, il les suit quelquefois pendant plusieurs milles pour savoir où elles ont creusé leur nid. C'est ainsi que la veille notre jeune naturaliste avait surpris le fennec sur la piste de ces oiseaux; non pas que le petit animal fût dans l'intention d'attaquer les énormes bipèdes; c'étaient leurs œufs qu'il cherchait à se procurer.
Il y avait néanmoins dans cette affaire, un point mystérieux que le bushman ne pouvait pas éclaircir; comment un animal aussi petit que le fennec , arrivait-il à casser un œuf d'autruche , dont la coquille est tellement dure qu'il faut une force considérable pour parvenir à la briser ? Aucun de nos chasseurs ne pouvait résoudre cette question qui les intriguait tous, et qui intéressait vivement le naturaliste. Notre jeune savant connaissait bien les fennecs ; il en avait vu plusieurs fois en captivité , et savait même quelque chose de leur anatomie ; par exemple, il n'ignorait pis que leur crâne est dépourvu de la saillie à laquelle sont insérés les muscles temporaux, et
qu'ik ont par conséquent beaucoup moins de force .daiîslain,âchoire que le véritable renard; raison de plus pour qu'ils ne puissent pçis briser la coquille d'un œuf d'autruche , du moins avep leurs dents. Mais II leur est tout aussi difficile de .la casser avec leurs pattes; car ils ont comme le renard polaire le des^ sous des doigts garni d'un poil doux et laineux ; circonstance bizarre chez un animal qui habite la zone torride , et que les naturalistes n'ont pas encore expliquée *•
D'après la conformation du fennec, il résultait donc pour le naturaliste qu'il était aussi difficile à ce petit quadrupède de briser un œuf d'autruche , et d'en manger le contenu, que de* fendre une bombe pour en avoir la poudre.
Pacelanné était pris au dépourvu, son expérience 86 trouvait en défaut; il savait que le fennec aimait les œufs d'autruche, que la fine bête les mangeait sans rien perdre ni du blanc , ni du jaune ; mais notre sauvage ignorait par quel moyen elle arrivait à ce résultat, et nos chasseurs n'en étaient pas plus
1. Il est facile d'expliquer cette bizarrerie apparente; ce qui est bon contre le froid, est bon centre la cbaleur, dit le proverbe espagnol ; nous en avons ici la preuve : le renard des pôles a des cbaussons fourrés pour ôourif* sur la glace, et le fennec pour suivre l'alitruclie sur le terrain embrasé du désert. S'ils avaient les doigts nus, comme tous les autres chiens, Tisati&et le fennec auraient bientôt le dessous des pattes dépouillé, l'un par la neige glacée, l'autre par le sable brûlant qui produisent sur la peau exactement le même effet. (Note du trad/ucteur,)
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avancés. Toutefois la question devait bientôt se résoudre pour nos amis; et c'est le fennec luimôme qui se chargea de la trancher.
Arrivés à trois cents mètres du nid des autruches, les cavaliers s'arrêtèrent afin d'épier les mouvements du petit animal qu'ils distinguaient à merveille. Le feimec, tout entier à son affaire, ne se doutait même pas de la présence des chasseurs ; bien que la finesse de l'ouïe fût chez le petit renard en proportion de la taille de ses oreilles , il n'avait point entendu venir les chevaux dont le sable avait complètement étoutïé les pas. La seule inquiétude qu'il paraissait avoir lui était inspirée par les propriétaires du nid, car au milieu de sa besogne, il relevait la tête de temps en temps pour regarder au loin dans la direction que les autruches avaient prise.
Facetanné et Congo retenaient les chiens en laisse, et nos chasseurs demeurèrent immobiles comme des statues.
Mais quelle était donc l'occupation du fennec î
Au premier abord, les spectateurs eux-mêmes n'auraient pas pu vous le dire ; cependant quelques minutes après tout leur fut expliqué.
Le petit animal, au moment où nos amis l'aperçurent, était de Tautre côté du nid, et tournait le dos aux chasseurs. Il avait la poitrine et la tête un peu hautes, comme s'il les avait appuyées sur un objet quelconque; c'était un œuf d'autruche qu'il
poussait devant lui , au moyen de ses pattes dont il faisait usage alternativement comme les malheureux condamnés au tread-milP, avec cette dififérence que de la part du fennec, c'était un exercice complètement volontaire.
Maintenant, direz- vous, quel était le but du fennec ? Avait-il l'intention de conduire cet œuf à son terrier ? La tâche aurait été assez rude , car l'animal était probablement à plusieurs milles de sa demeure. Mais il n'y pensait pas; son unique intention était de se faire une omelette et de déjeuner séance tenante. Les chasseurs virent bientôt que la table du fennec était mise , et ils se rappelèrent une histoire assez étrange, qui leur avait été dite au sujet du caama, histoire qui leur faisait soupçonner les projets de celui-ci.
En face du petit animal, à deux ou trois mètres de son museau , était une grosse pierre d'environ trente centimètres de hauteur et beaucoup plus large que haute; il était évident que celte pierre entrait pour quelque chose dans les projets du quadrupède, car c'était de ce côté-là qu'il dirigeait son œuf. Ceux d'entre nos chasseurs qui soupçonnaient l'intention du petit renard , acquirent la certitude d'avoir deviné juste.
1 . Moulin qu'en fait aller avec les pieds comme les grandes roues à Taide desquelles on soulève des poids énormes et qui portent le nom de grue.
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En effet, lorsqu'il n'y eut plus entre lui et son but qu'un mètre de distance, le fennec se précipita
vers le roc en poussant l'œuf par un mouvement rapide qui mit celui-ci en contact avec la pierre; un craquement se fit entendre , c'était l'œuf d'autruche qui venait d'être brisé.
Le pettt fennec avait maintenant son déjeuner devant lui, et sans perdre une minute, il se mit en devoir de laper son omelette ; mais nos chasseurs ayant eux-mêmes une faim dévorante , ne lui donnèrent pas le temps de la manger ; ils enfoncèrent leurs éperons dans les flancs de leurs chevaux, lancèrent les chiens et furent emportés par un galop rapide.
La chasse ne fut pas longue ; à peine la pauvre bête avait-elle franchi 200 mètres que les limiers la rejoignirent, et il fallut tons les efforts du bushman pour empêcher, à coups de sambok^ la meute ardente de déchirer la belle peau du fennec.
Nos chasseurs recueillirent immédiatement les œufs d'autruche. Ainsi que le redoutait le gros Willem, ceux qui se trouvaient dans le nid étaient beaucoup trop avancés; mais parmi les œufs qui gisaient aux alentours, il y en avait de très-frais qui fournirent à nos amis un excellent déjeuner.
Le bushman se chargea de les faire cuire, et