JOSEPH ET LE VERT-DE-PARIS
Le petit Joseph revint un soir de T école en répétant à son père que la maîtresse avait dit une chose qu'il n'avait pas comprise.
« — Qu'a-t-elle dit, mon enfant ? demanda le père de Joseph.
— Elle a dit que la boisson est un poison, et que celui qui en prend s'empoisonne. Pourtant, papa, il y a bien des hommes qui prennent de la boisson et qui sont vivants.
— Mon enfant, reprit le père, demain est jour de congé. Tu viendras avec moi aux champs, et je t'expliquerai alors ce que tu n'as pas compris à l'école ».
Le lendemain se trouva être une belle journée d'été. Joseph était toujours très heureux d'accompagner son père aux champs, afin de lui rendre quelques petits services. Ce jour là il avait bien hâte de partir, parce qu'il désirait entendre l'explication que son père lui avait promise.
Son père lui dit : « — Comme la journée est au beau, je vais en profiter pour
mettre du vert-de-Paris sur les patates ; les mouches ont commencé à dévorer les feuilles.
Quand Joseph et son père furent rendus dans le champ, le père remplit un grand seau d'eau, dans laquelle il mit une cuillerée de vert-de-Paris, qu'il mélangea soigneusement avec l'eau, au moyen d'un bâton.
Lorsque cela fut fini, il dit à son enfant : Il est temps que je te donne l'explication promise hier soir. Mais auparavant, comme il fait très chaud, bois donc une gorgée de cette eau dans laquelle j'ai mis du vert-de-Paris.
Joseph regarda son père avec de grands yeux : « — Est-ce que j'ai bien entendu, papa ? vous voulez que je boive du vert-de-Paris ?
— Oui, mon enfant, je te le demande...
— Mais, papa, vous voulez donc m' empoisonner ! Le vert-de-Paris est un poison.
— C'est vrai, mon enfant, mais vois comme il est mêlé à une grande quantité d'eau. Dans une gorgée de ce liquide il n'y a presque pas de poison, tu n'en mourras pas.
— Je n'en mourrai pas peut-être.
Mais n'importe. Comme c'est du poison, ça ne me fera pas de bien, et ça m'empoisonnera toujours un peu. Ça me fera du mal, bien sûr. Je ne comprends pas, cher papa, que vous qui m'aimez tant me fassiez une telle proposition.
— Mon cher Joseph, reprit le père vivement, non, je ne veux pas que tu boives une gorgée de ce liquide. J'ai simplement voulu te faire comprendre ce que la maîtresse a dit hier à l'école, et que tu n'as pas compris.
» Tu as raison de dire qu'une gorgée d'eau dans laquelle il y a du vert-de- Paris, t'empoisonnerait. Eh bien, mon enfant, tous ceux qui prennent de la boisson boivent un liquide qui est un peu foison, comme un verre d'eau dans laquelle il y aurait du vert-de-Paris.
Un verre de boisson et une gorgée d'eau mêlée à du vert-de-Paris ne sont pas des poisons violents, ils ne tuent pas tout de suite, mais ils empoisonnent un peu. Celui qui prendrait tous les jours une gorgée ou un verre de cette eau empoisonnée, ruinerait certaine-
ment sa santé après quelque temps et il mourrait ; de même l'homme qui prend tous les jours de la boisson, s'empoisonne peu à peu et détruit sa santé. Un jour arrive où il meurt pour avoir ainsi pris de la boisson pendant quelque temps.
— Papa, dit Joseph, je comprends à présent ce que la maîtresse nous a enseigné. Elle n'a pas voulu dire qu'un verre de boisson tue tout d'un coup, mais qu'il tue peu à peu, comme une gorgée de vert-de-Paris ne tue pas tout d'un coup, mais peu à peu, à force d'en prendre. Merci, mon cher père, de m'amoir expliqué cela.
— Tu as bien dit, mon enfant. Un verre de boisson est comme une gorgée de vert-de-Paris. Retiens bien cela, et refuse toujours de prendre même un seul verre de boisson, comme tu as refusé tout à l'heure de boire, un peu de cette eau empoisonnée.
— Certainement, papa, promit le petit Joseph, je ne toucherai jamais à un verre de boisson ».
Joseph a tenu parole.
P. Hugolin, O. F. M.