‹ Les vacances du jeune tempérantChapitre 17 sur 39 · LA FAMILLE DE L'IVROGNE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE L'IVROGNE

Mes enfants, il y a des petites filles et des petits garçons bien malheureux ; ce sont les enfants dont le père est ivrogne.

Ces pauvres enfants n'ont pas toujours de quoi manger à leur faim, ni des vêtements convenables. Ils ont froid en hiver, parce qu'ils n'ont pas toujours du feu pour se réchauffer, de chauds habits et de bonnes chaussures. Ils manquent ainsi du nécessaire parce que leur mère n'a pas d'argent pour leur procurer toutes les choses dont ils auraient besoin. Leur père est ivrogne et il dépense tout son argent à boire ; il ne s'occupe pas de ses pauvres petits enfants ; ou bien s'il s'en occupe, c'est pour s'emporter contre eux, les disputer, les battre et les maltraiter. Oui, il y a des enfants de votre âge qui sont bien à plaindre. Ils pleurent souvent, et leur maman aussi pleure souvent.

Elle souffre beaucoup et son mari lui rend la vie bien dure.

Ah ! mes enfants, si vous saviez comme la boisson cause beaucoup de mi-

sère dans les familles. Quand un père est ivrogne, sa femme et ses petits enfants sont des martyrs.

Il y a de ces pères dénaturés qui vont jusqu'à vendre les hardes et les chaussures de leurs enfants pour boire ; même ils volent le pain qui reste à la maison pour s'acheter du whisky, et leurs enfants n'ont rien a manger.

La gazette que votre père reçoit parle souvent de la misère de ces familles où le père est ivrogne.

L'autre jour, le journal racontait une visite faite à l'une de ces pauvres familles. Je vais vous rapporter cette visite.

Dans un misérable hangar, percé de deux petites fenêtres aux vitres poussiéreuses, on trouve une femme et ses huit enfants s' abritant tant bien que mal contre la pluie, le vent, la neige et le froid. Cette vieille construction pouvait avoir une douzaine de pieds de long sur six ou sept de large. Elle servait autrefois de chambre pour y serrer les harnais. C'est dire que l'on chercherait là en vain quelque confort.

C'était un pêle-mêle de vieux habits,

de loques servant de couvertures. Dans un coin, un misérable sofa servant de lit. Dans un autre coin un amas de linge où couchait la famille.

En entrant dans ce réduit une odeur fétide prenait à la gorge et donnait des haut -le-cœur. Un vieux poêle rendait la température encore plus humide.

Le plancher, n'en parlons pas. Çà et là, il existait encore quelques planches vermoulues et toutes trempées par l'eau venant du dehors.

Lorsque le visiteur pénétra dans la maison, il aperçut une femme, jeune encore, et misérablement vêtue. Une bande d'enfants sales et barbouillés, la plupart pieds-nus, entouraient le poêle. Une toux rauque se faisait entendre par intervalle d'un paquet grouillant, ou d'une couche improvisée.

Un chien sommeillait à côté.

La femme fit le récit suivant :

« Mon mari est commerçant de chevaux. Il fait de l'argent, mais son grand défaut est de boire. Ah ! s'il n'avait pas cette malheureuse passion, ce serait le meilleur homme du monde, et je n'en serais pas réduite à l'état mi-

sérable où vous me voyez. Mes parents sont à Taise et je ne voudrais pour rien au monde les affliger par le spectacle de ma misère. Nous sommes ici depuis samedi ; mais nous en repartirons bientôt, j'espère. J'ose espérer que la Providence aura pitié de nous, et me fera la grâce de laisser ce séjour de misère ».

Oh ! mes enfants, je souhaite que la maison de vos parents ne ressemble jamais à celle que nous venons de visiter, et que jamais non plus vous ne connaissiez une aussi noire misère.

Vous devez remercier le Bon Dieu de vous avoir donné de bons parents, un père qui ne boit pas. Vous devez aussi avoir dans votre cœur beaucoup de compassion pour les malheureux enfants qui ont un père ivrogne. Ils sont bien à plaindre. Ne les méprisez pas, car ils souffrent et ils pleurent tant ! Soyez bons pour eux.

P. Hugolin, O. F. M.

LE MEDAILLON

Le père, rudement, jeta l'enfant par terre.

« Dis, m' obéiras-tu, gredin ? Quelle misère,

Un petit de douze ans me résister ainsi !

Écoute bien, tu sais : je t'ordonne ceci :

Ce soir, la nuit tombant, quand je viendrai te prendre,

Tu seras prêt. Il faut me suivre pour apprendre

Le métier que je veux que tu fasses, sinon !...

M'entends-tu ? tiens-toi prêt ! » L'enfant répondit: iNom !

t — Non ? cria l'homme, encor tu refuses mes offres ?

Pourquoi ? — Je ne veux pas de l'argent que tu m'offres,

Père, dit le petit, je ne peux pas voler !

— Tu n'as pas, m'entends-tu, le droit de tant parler I Tu n'as qu'à m' obéir ici ! je suis ton père !

Dis oui, pendant qu' encor je retiens ma colère,

Ou tu regretteras de m' avoir refusé » !

L'homme attendit. L'enfant, au regard angoissé,

Leva les yeux vers lui. t Tu peux me tuer, père I

Ma fermeté, je le sais bien, te désespère ;

Mais je ne ferai pas le mal ! Pour travailler,

J'accepte bien ; mais être un fainéant, voler,

Aller au cabaret boire un argent funeste,

Je refuse, mon père : honnête enfant je reste !

— C'est là ton dernier mot» ? fit l'homme en rugissant. Aussitôt, il courut au mur, les yeux en sang ;

Et, dans ses doigts nerveux tenant une lanière,

Tandis que le petit se tordait sur la pierre,

II le frappa par tout le corps, comme un brutal

Qui, sans nulle pitié, bat le pauvre animal !

Et, tandis que tombait le cuir sur le pauvre être,

L'homme criait : « Cela t'enseignera peut-être

A m'obéir... demain nous recommencerons.

Nous verrons si tu veux mourir, nous le verrons » !

L'enfant gémissait bas, mais sa grande souffrance

Le faisait se rouler comme un être en démence.

Ses yeux étaient fermés ; longtemps il résista.

L'homme frappait toujours. Soudain il s'arrêta :

Des pauvres vêtements du martyr volontaire,

Un objet couleur d'or avait glissé par terre.

«Qu'est-ce donc» ? cria l'homme, abandonnant son fouet.

Mais le petit, en pleurs, posa dessus son pied,

Et ramassa l'objet convoité par le père.

Ce dernier ricana : « Qu'est-ce que ce mystère ?

Tu vas me donner ça : c'est de l'argent, parbleu !

Et puis, tu fais le moraliste et tu sers Dieu !

Tu m'appelles un voleur, quand tu voles toi-même ?

Car tu l'as bien volé, cet or divin que j'aime !

Donne. — Non. — Obéis. — Ce n'est pas de l'argent l

— Si. Qu'est-ce donc, dis-moi »? L'homme saisit l'enfant.

Alors, ce fut entr'eux comme un combat horrible,

De jurons et de cris un mélange terrible.

Après quelques instants l'homme attrapa la main

Qui tenait le trésor, et la serra soudain.

L'enfant se débattit et se roula par terre.

t Non, non, je ne veux pas : tu le vendrais, mon père » !

Sanglota le petit ; « je ne puis le laisser !

Eh quoi, je ne pourrais jamais plus l'embrasser !

Laisse-moi ce portrait : c'est celui de ma mère

Qui t'aimait tant, alors qu'elle vivait, naguère » !

L'homme serrait toujours la main de son petit.

Aux mots de son enfant, tout à coup, il pâlit.

Son visage changea ; son regard fut terrible,

Il serra le poignet plus fort, et, chose horrible,

Le mordit avec rage, et fit couler le sang !

« Donne-moi ce portrait » ! fit-il en rugissant !

Un cri lui répondit : « Tu m'as fait mal, ô père I

Quand tu me fis présent du médaillon, ma mère,

Tu ne te doutais pas qu'il faudrait tant souffrir

Pour conserver intact ce dernier souvenir !

Quand, sur ton Ut de mort, tu me dis de le prendre.

Ce portrait vénéré ; quand, de ta voix si tendre,

Tu murmuras : c Mon fils, garde ce cher objet,

Et si, de ton vivant, quelque mauvais sujet

Te conseillait le mal, te disait de mal faire,

Ouvre le médaillon, et ton père et ta mère

Seront là pour te dire : Enfant, n'écoute pas » !

Je n'aurais jamais cru m'en servir pour papa » !

... L'homme essuya ses yeux où brillait une larme.

t Elle t'a dit cela ? fit-il. Ah ! je désarme !

Petit, je t'ai frappé ; j'étais lâche, vois-tu :

Battre un enfant, son fils, comme j'étais venu !

Je désirais voler et boire, et te l'apprendre :

Ta mère m'a parlé ; j'ai vu son regard tendre I

Je me repens, mon fils, et demande pardon » !

Et le père, en pleurant, baisa le médaillon !

André Jalaguier

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