‹ Les vacances du jeune tempérantChapitre 4 sur 39 · L'IVROGNE · texte numérisé non relu

L'IVROGNE

Ne vous moquez jamais de l'ivrogne qui passe !

L'autre jour, des enfants qui revenaient de classe

Ont ri voyant un homme assis sur le trottoir

Qui très sérieusement parlait à son mouchoir ;

Et quand il s'est levé, titubant, l'œil livide,

L'habit sale, et les bras qui frappaient dans le vide,

Es ont crié des mots méchants, des mots affreux,

Auxquels a répondu le pauvre malheureux !

Ils /auraient pu, c'est vrai, faire encore autre chose :

S'approcher doucement, tirer le mouchoir rose

Par derrière : il pendait de la poche du fou,

— Ou faire miroiter aux yeux de l'homme un sou

Qu'on retire aussitôt que la main va le prendre,

Ce qui met en colère. — ou bien venir surprendre

En traître le bonhomme et l'envoyer rouler

Sur le sol en criant bien fort, et s'en aller !...

Ils ont seulement ri, puis dit quelque bêtise 1

N'importe, vous avez mal agi ; la sottise

Fut grande : un malheureux a droit à la pitié.

Qui du malheur d' autrui ne prend pas la moitié

N'est pas bon. Il ne faut se moquer de personne.

Toi, mon enfant, quand tu fais mal, on te pardonne.

Cet ivrogne aurait dû résister ? Il est vrai,

Comme un autre au mensonge, un autre à l'intérêt,

Et toi-même au plaisir de rire de cet être !

Non, il faut que ce soit la pitié qui pénètre

En ton cœur pour les plus dégradés, les perdus,

Ceux qu'on porte en mépris, qu'on ne regarde plus I

Plains celui qui se livre à l'alcool infâme,

Qui ne peut résister à sa mordante flamme :

Si tu savais, enfant, ce que parfois son cœur

Renferme de souffrance et d'amère douleur,

Si tu savais ces cris de révolte de l'être

Qui malgré tout se courbe obéissant au maître,

Et ces sanglants combats, aux heures de raison,

Quand on comprend l'abîme et qu'on voit le poison,

Quand on entend le cri des enfants, de la femme,

Et que le noir géant plonge le fer dans l'âme !

Ah ! ne ris pas de l'homme assis sur le trottoir : Que dirais-tu, dis-moi, si, levant pour te voir Ses yeux ternes, son front rongé par la misère, Tu devais en pleurant reconnaître ton père ?

A. Jalaguier

Page 1