ACTE PREMIER
L'AUTODAFE DES VANITES
Une place de Florence, à l'aube. A gauche, boutiques d'artisans, le palais des Ridolli. Au fond, maisons avec portiques, perspective de rues étroites. A droite, l'église Sainte-Marie-des-Fleurs : vaste porche cintré, exhaussé de trois marches. Au début de l'acte, le frère Dominique Buonvincini, vêtu de la chape blanche des Dominicains, se promène devant l'église en murmurant des prières. Des enfants, également vêtus de blanc, la tête couronnée d'oli%'ier, achèvent d'élever au fond de la place un bûcher. Us plantent au sommet un mannequin grotesque, affublé d'oripeaux éclatants.
LES ENFANTS
L'ouvrage est fini, frère Dominique !
— Quel beau feu de joie cela va faire !
— Voyez-vous le bonhomme Carnaval?...
Ils font demi-cercle autour du Frère.
LE FRÈRE DOMINIQUE
C'est bien, mes enfants. Écoutez-moi. Il faut achever cette œuvre sainte. Vous savez ce qu'attend
I Sai^'onarole. — i
de vous le Révérend Père Savonarole. Il veut que, par votre entremise, ce jour de licences criminelles toui^ne à l'agrément du Seigneur. Allez donc par les rues de la ville et quêtez en son nom l'anathème, toutes les vanités déshonnêtes dont se parent les mauvais compagnons. Exhortez vos sœurs à la modestie, vos frères à la pauvreté. Nous livrerons ensuite aux flammes les ornements voluptueux. Allez, mais craignez le scandale ; qu'il n'y ait pas de cris ni de rixes. Recherchez les dons volontaires, plutôt que les débats publics. Surtout, évitez ces jeux barbares où vous vous plaisiez autrefois. Tel est le vœu du frère Jérôme. Vous avez compris, mes enfants?
LES ENFANTS
Oui, frère Dominique !
FRÈRE DOMINIQUE
Allez, que Dieu vous soit en aide ! Je vais retourner à Saint-Marc.
Il sort par le fond à droite. Les enfants se dispersent de tous côtés.
FRANÇOISE, sortant du palais Ridolfi et se retournant sur le seuil.
Nourrice ! . . . Descendras-tu, Nourrice ?
LA NOURRICE
Me voici, ma fille, me voici...
FRANÇOISE
J'aime prier dans l'église vide, tu sais bien... Hâtons-nous, l'heure passe... (Elles sortent.)
LA NOURRICE, l'arrêtant
Fais attention... des cavaliers !...
Dolfo Spini et deux jeunes gens débouchent par le fond à droite. Ils titubent légèrement,
DOLFO SPINI, la langue pâteuse
Qui se promène de si belle heure, avec, dans sa main, un bréviaire?... Une fillette en quête d'aventure?... Hé! c'est madoima Ridolfi!...
FRANÇOISE, essayant de passer
Messire Dolfo Spini, bonjour. Excusez-moi, je vais à l'église...
DOLFO SPINI, se dandinant devant elle
Moi, je viens de souper chez Ruccellaï, avec Pescaire et Vitellozo... Bonne chère et bons AÔns, ma foi !... Cela fait voir le soleil triple !... Tu as une jolie bouche, Françoise... Elle me donne soif d'un baiser...
FRANÇOISE, reculant d'un pas
Fi, messire!... Vous n'avez pas honte?... Je m'appelle Françoise Ridolfi...
DOLFO SPINI
Je sais bien... Ton mari est bonhomme, qui te laisse quitter son lit à l'aube pour aller dire des patenôtres... Une Piagnone, à ce que je vois, éprise du maudit prophète?... Tant pis pour Bernardo !... Je goûterai ta bouche... C'est le carnaval, aujourd'hui, malgré tous les frocs d'Italie...
LA ^NOURRICE
Jésus!.,. Jésus!... rentrons!...
DOLFO SPINI, saisissant le bras de Françoise
Trop tard!...
FRANÇOISE
Lâche-moi, Dolfo ! . . . lâche-moi ! . . .
' UNE VOIX, au dehors
« La jeunesse est ime hirondelle, « Elle s'envole à tire d'aile...
« Cueille le bonheur sous ta main, (( Tu n'es pas sûr du lendemain ! »
A l'aide !... à l'aide!...
SANDRO BOTTICELLI, survenant par la droite
Qui m'appelle?... Arrière, l'homme!... (il repousse
rudement Dolfo Spini.) Toi, Dolfo!...
DOLFO SPINI, cherchant son équilibre
Gomme tu le vois, camarade...
SANDRO, se croisant les bras avec mépris
Tu ne distingues plus une noble dame d'une fille
de joie, à cette heure?... (n s'incline devant Françoise.)
Passez votre chemin, madonna...
DOLFO SPINI, voulant s'interposer
Toi, Sandro... laisse-moi tranquille... Je veux embrasser cette petite... Tu en feras autant si tu veux... après moi... C'est le carnaval... Elle en sera quitte pour deux rosaires...
SANDRO, le repoussant de nouveau
Arrière, te dis-je!... Et décampe!... Tu es ivre comme Bacchus!...
DOLFO SPINI, tirant son épée
Ah! tu m'insultes?... Défends-toi!...
SANDRO, faisant de même
A ton aise!...
Messires! Messires!... de grâce...
SANDRO, ferraillant avec Dolfo
N'ayez point de peur, madonna... (n fait sauter l'épée de Dolfo.) Tiens... ramasse un peu ta flamberge...
DOLFO SPINI, ramassant son épée avec des efforts inouïs
Tu me paieras cela, Sandro ! . . .
SANDRO
Quand tu voudras... Va faire un somme... (A Pescaire et Viteiiozo.) Prenez-le par le bras, vous autres... Il va tomber au premier tournant...
Les trois Compagnacci s'en vont.
FRANÇOISE
Comment vous nommez-vous, messire ?
SANDRO
Sandro Botticelli, madonna.
FRANÇOISE
Vous êtes ?...
SANDRO
Peintre, s'il vous plaît, et Florentin né à Florence, mais revenu de Rome ces derniers jours...
FRANÇOISE
Je suis Françoise Ridolfi ; voici le vieux palais où j'habite. Les artistes y trouvent bon accueil. Au revoir, messire, et merci !
Au revoir et merci, madonna ! (ii la salue et la suit
des yeux tandis qu'elle entre dans l'église. Après un instant de
silence:) Françoise Ridolfi... sa demeure!... J'étais étranger dans ces rues... Voici que le jour s'est levé ! . . .
Il s'en va par le fond à gauche. Paraissent Antonio et Manzi qui ouvrent les volets de leurs boutiques.
MANZI
Avez-vous entendu, père Antonio ?
ANTONIO
Entendu quoi, père Manzi?
MANZI
Un duel!... un chant carnavalesque... Toute une ferraille d'Arrabiati... comme au temps de Laurent le Magnifique î...
ANTONIO
Vous regrettez ce temps-là, vous, voisin?
MANZI
Dieu m'en garde ! J'aime la République... Cependant le duc Lorenzo...
ANTONIO, lui parlant sous le nez
Le frère Jérôme lui a dit son fait, au duc Lorenzo, à son lit de mort!... Il lui a dit qu'il fallait nous rendre tout l'argent du Mont-des-Fiancées qu'il avait volé à nos filles, et se repentir de sa tyrannie!... Et l'autre a retoui*né sa face contre le
mur sans dire une parole, tant la rage lui serrait la gorge!... Et le Frate s'en est allé sans lui avoir donné l'absoute !...
MAXZI, haussant les épaules
Je sais... bien des gens le racontent qui n'étaient pas là poui' le voir. . . Je sais aussi une autre chose : les affaires d'alors allaient mieux, au moins celles d'un pauvre orfè^T^^e... Le blé de Livourne ne manquait point, et Pise n'était pas révoltée...
ANTONIO, élcA-ant la voix
A qui la faute, je vous prie, si le monde entier nous cherche noise, sinon à votre Médicis damné, le digne fils du Lorenzo, qui ameute contre nous tous ces chiens, Venise, Sforza, le duc d'Esté!...
MANZI
Là... là... comme vous prenez feu!...
ANTONIO, du haut de sa tête
N'empêche que s'il revient à nos portes, ce Pierre à face cramoisie, on lui fera un fier carillon !... Et je garde là. dans ma boutique, de belles armes reluisantes qui ont servi aux patriotes lors du passage des Français, et qui serviront bien encore, entendez-vous, voisin Manzi?...
MANZI
J'entends... j'entends... hé! là, mon Dieu!... Je suis Piagnone tout comme un, autre... je brûle chaque jour un gros cierge pour l'amour de notre Frate, et pour sa paix avec le Pape...
ANTONIO
Le Pape ! . . . nous nous moquons du Pape ! . . . Le frère Jérôme nous suffit !
Entre Pagolo par la droite, qui colle sur les murs des placards. Quelques artisans les regardent et les commentent à mi-voix. Des femmes du peuple, de temps en temps, entrent dans l'église.
MANZI
Oui, mais il ne peut plus prêcher, depuis qu'il est... vous savez bien... (Baissant la voix) depuis l'excommunication. . .
ANTONIO
L'excommunication ! . . . toujours ! . . . vous en avez tout plein la bouche !... Vous savez bien qu'elle n'est pas valable ! . . . Elle sera levée ! . . .
MANZI
Nous verrons cela... Mais enfin voici plus de trois mois qu'il ne souffle mot...
ANTONIO
C'est pourtant vrai... Florence est triste de ne
9 Savonarole, — i,
plus entendre sa grande voix ! . . . Mais Dieu gardera son prophète ! . , .
MANZI
Ainsi soit-il ! (ils se signent tous deux.) Voici Pagolo, avec des papiers blancs et rouges... Que mets-tu sur les murs, Pagolo ?
PAGOLO, venant à eux. Avec volubilité
Des billets doux... bonjour, voisins !... qu'échangent le Pape et la Seigneurie à propos du prieur de Saint-Marc... Le rouge, c'est le bref du Saint-Père, rouge comme la pourpre cardinalice ou comme une crête de dindon... C'est qu'il est vraiment en colère, et pas tendre pour le Frate ! Le blanc, admirez-le ici, pur comme la robe de Saint-Dominique, c'est la réponse des Seigneurs... Ils défendent mordicus notre moine... ils rappellent ses prophéties, le triomphe de la République... Ils disent, c'est le venin de la chose, que s'il ne prêche au Duomo, on pourra l'entendre à Saint-Marc, ou même sur une place de Florence...
ANTONIO
Nous l'entendrons ! ... Il prêchera encore ! . . .Vivent nos magnifiques Seigneurs!... Ah ! Valori est un citoyen !
MANZI
Laisse-moi lire le papier rouge...
PAGOLO
Tiens., , pour toi, c'est deux quattrini. . . (A Antonio.) A toi. un blanc ?
ANTONIO
Ni l'un ni l'autre !... Je n'aime pas cette invention allemande qui met cent trompettes à toutes les bouches. . . Au milieu d'un pareil concert, va entendre la vérité ! . . .
PAGOLO, secouant son escarcelle
Tu as beau dire du mal de l'imprimerie, elle fait rouler les quattrini ! . . .
Jacopo et Michèle se joignent au groupe. JACOPO
Est-ce \Tai que le Frate doit sortir ? Sortir de Saint-Marc auj ourd'hui ? . . .
PAGOLO
On le dit... Pour prier au Duomo... et pour se montrer au bon peuple...
ANTONIO
Il a raison ! Qu'il tienne et qu'il parle ! Qu'il ne se laisse pas étrangler !
JACOPO
Certainement, il a raison. . . Mais il faut que ses prophéties s'accomplissent.,.
ANTONIO
Elles se sont toujours accomplies !
MICHELE
Il y aura du nouveau avant longtemps... Depuis la mort du Médicis, on n'avait pas vu autant de signes...
JACOPO
La cloche de Sainte-Marie-des-Fleurs a sonné l'autre nuit toute seule...
MICHELE
Toutes les corneilles de Saint-Marc ont déserté le Campanile...
PAGOLO
La foudre est tombée sur le Dôme...
MICHELE
Un glaive a brillé dans l'Arno...
MANZI
Que veut dire tout cela pour le Frate ?...
ANTONIO
C'est bon !
MANZI
Mauvais !
PAGOLO
Nous verrons bien, . . Il nous a promis un miracle. . ,
JACOPO
Un miracle, oui !... mais pour quand?...
PAGOLO
Pour cette année ! lisez plutôt...
11 leur montre Taffiche blanche, qu'ils lisent et se passent entre eux. Entrent Machiavel et Bautista qai traversent la scène en causant.
BAUTISTA
Seigneur Machiavel, allons-nous-en. Nous n'avons rien de bon à faire ici.
MACHIAVEL
Nous n avons rien de bon à faire ailleurs. Tu aimes mieux gratter des grimoires?... Je m'instruis ici, Bautista...
BAUTISTA
Vous plaisantez...
MACHIA\^L
Du tout... Ces placards blancs et rouges, ces têtes d'artisans, ce bûcher flanqué d'un mannequin bizarre sont des spectacles très curieux... C'est les pièces d'un jeu de dés qui est l'histoire de Florence...
BAUTISTA. regardant autour de lui
Je ne vois... que de la canaille...
MACHIAVEL
Ils sont mal vêtus, c'est vrai... Canailles, ni plus ni moins que d'autres, par exemple que toi et moi...
BAUTISTA
Je vous rends grâces... Ce bûcher m'importune... Je n'aime pas cette sorte de jeu...
MACHIAVEL
Pourquoi? C'est un joli bûcher, tout petit, un bûcher pour rire... Ton long corps de Platonicien n'y rôtirait pas tout entier...
BAUTISTA, frissonnant
Il n'y a pas là de quoi rire... Quand on allume un feu de paille, un feu de sapins peut s'ensuivre... On ne sait jamais qui sera brûlé...
MACHIAVEL, lui frappant sur l'épaule
Tu viens d'être profond, Bautista...
BAUTISTA
Miséricorde! Qu'est-ce encore?...
Ils s-arrêtent sur le devant de la place à droite et regardent les scènes suivantes. Les enfants arrivent de toutes parts, avec des rires et des cris de joie, en se montrant divers objets.