SCENE VIII
MAURICE
A la bonne heure, mais... je céderais volontiers là nue propriété de ma gloire pour une paire de bottes en viager.
DUMOULIN
Oh ! mon Dieu ! tout cela parce qu’il a été question de deux cotillons... Eli bienl et votre écu de six francs, beau muscadin, qu’est-co que vous comptez eu faire? Vous voulez donc thésauriser?
MAURICE
Tiens, c’est ma foi vrai, je n’y pensais plus.
DUMOULIN
Ce que c’est que l’habitude d’avoir les poches vides... qu’il vous arrive une somme, on ne sait plus qu’en faire... Achetez-vous une fia ire de bottes avec.
MAURICE
Mais tu crois donc qui* les écus de six livres valent vingt francs.
DUMOULIN, d’un ton affirmatif.
Mais il n’y a pas de doute... présente d’une certaine façon. (Il prend son fusil, fait militairement le mouvement de croiser la baïonnette, puis soutenant l’arme d’une seule main, il porte l’autre à son chapeau comme pour le salut militaire, et dit d’un air gracieux :) UllC paire de bottes pour six livres, s’il vous plaît!... Laissez faire, je me charge de vous procurer la chose, moi, chez le premier artiste du coin... s’il y en a un... En attendant, je vas vous accommoder.
(Maurice met un pied sur le canapé, Dumoulin le brosse.)
MAURICE
Dumoulin, ce n’est pas à ceux que nous venons délivrer qu’il faut faire sentir le poids de la guerre...
DUMOULIN, qui n’est pas convaincu.
Nous avons de la liberté, nous leur en donnons; eux, ils ont pas mal de petites choses dont nous avons Itesoin, qu’ils nous en donnent... Comme on dit : Donne-moi de quoi que t'as, je te donnerai de quoi que j’ai... L’autre, s’il vous plaît !
MAURICE
Mon bxave Dumoulin, va! (Portant la main à son coude.) Ah! sapristi ! qu’est-ce que je sens là?
DUMOULIN
Quoi donc?
MAURICE
Mon doigt est entré dans quelque chose qui me fait diablement l’effet de ressembler à un trou...
DUMOULIN, avec Mime.
Ah! ce n’est rien... c’est un accroc... mais très-bien fait... le morceau est resté... Otez votre habit, je vas vous repriser ra à ravir...
III ouvre son sac et y prend ce qui est nécessaire pour coudre.)
«8 LES VAINQUEURS DE LODI
MAURICE, ôtant son habit.
Tu me sauves la vie.
DUMOULIN
Je vous sauve l’habit, vous voulez dire, et si celui-là vous a suivi jusqu’ici, c’est bien à moi que vous le devez, je peux m’en vanter... Je le soigne depuis Paris avec la sollicitude d’une mère ! Tenez, voilà un encrier... prenez une plume délicatement et passez un peu d’encre sur cette couture-là, pendant que je vous recouds votre manche.
MAURICE, riant.
.Ab! ah! ah! si on savait par là à quoi nous nous occupons...
DUMOULIN
Bast! si c’étaient des gens d’esprit, ils trouveraient cela drôle et ne nous en accueilleraient que mieux... puisqu’on fait des frais de toilette pour leurs beaux yeux...
MAURICE
Dépêche-toi... j’aime autant qu’on ne nous surprenne pas à cette besogne... peu héroïque.
DUMOULIN
- Tenez, je me rappelle qu’au séminaire...
MAURICE
Ah! oui, au fait, on voulait te mettre dans les ordres ecclésiastiques...
DUMOULIN
J’ai préféré me faire mettre dans les ordres du jour! Il est vrai qu’on avait fermé l’établissement et que la réquisition m’avait mis la main dessus... mais c’était dans mes idées... Là, voici qui est fait! Hein! quel habit! Endossezmoi ça, lieutenant!
(U lui aille a passer sut* habit et le brosse.)
MAURICE
Dépèche-toi, malheureux! J’entends du bruit... on vient!
DUMOULIN
Eh bien, lieutenant, voulez-vous que je vous le dise? vous êtes superbe !