LA MARQUISE, BÉATRIX
(La marquise lit la Gazelle de Milan, elle est assise sur le canapé. Beatrix apprête ses pinceaux.)
LA MARQUISE
J’eu étais bien sûre, tous ces bruits qu’on a fait courir étaient absurdes... Voilà la Gazette de Milan d’aujourd'hui , 11 mars 1796, qui dit que le feld-maréchal comte de Beaulieu n’a laissé les Français s’emparer de Plaisance que pour les anéantir à Lodi... où il les attend. (Appelant.) Béatrix! (Béatrix reste plongée dans sa rêverie.) Béatrix !
BEATRIX, distraite.
Ma tante...
LA MARQUISE
Entendez-vous ce que je vous dis?
BÉATRIX
Oui, ma tante, oui.
LA MARQUISE
Et voilà l’intérêt que vous y prenez? Ne devons-nous pas nous réjouir de la destruction prochaine à laquelle est vouée cette armée d’aventuriers et de brigands sans foi ni loi! Il n’est pas d’excès, dit-on, auxquels ces Français ne se livrent!... Us incendient les maisons, massacrent les habitants...
BÉATRIX
Oh! vous exagérez, ma tante... N’allez-vous pas dire aussi comme le père Ambroise, qu’ils mangent les petits enfants!...
Voudriez-vous défendre ces coquins?
BÉATRIX
Non, certes, et je ne suppose pas que la loyauté des seu-
' Béatrix, la marquNe.
4 LES VAINQUEURS DE L0D1
timents de la comtesse Piétranera puisse être soupçonnée.
LA MARQUISE, aigrement.
Je ne doute pas de vos sentiments, ma chère, mais je les trouve tièdes...
BEATRIX
Que voulez-vous, ma tante, je m’ennuie tant...
LA MARQUISE, se levant.
Ah 1 voilà, ma chère, qui est peu obligeant pour nous.
BÉATRIX, venant à elle.
Ma chère tante, si aimable que vous puissiez être, vous et la marquis del Dongo, mon cher oncle, vous ne pouvez pas avoir la prétention de suffire à. . l’agrément d’une jeu ue femme de vingt ans.
Mais...
BÉATRIX
Oh ! vous allez me parler du chevalier Hercule... Je l’ai accepté comme sigisbée pour vous être agréable... J’ai cédé de guerre lasse... et parce qu’il n’y en avait pas d’autre, puisqu’on ne reçoit ici âme qui vive. {Elle soupire.) Mais mon ennui n’est pas tel que je ne m’aperçoive encore que le chevalier Hercule del Piffero est un imbécile... Ne vous fâchez pas, ma tante ; vous le protégez parce qu’il est votre filleul, et vous voudriez en faire mon mari parce qu’il est riche... Mais vraiment, il est si bête... (Avec un certain dépit.) Ah! et puis vous n’avez pas la main heureuse!...
LA MARQUISE, sérieusement.
Le comte Piétranera, votre premier mari, était un galant homme...
BÉATRIX
Assurément, et vous aviez choisi...
LA MARQUISE
J’avais choisi, comme pour moi-même...
BÉATRIX, souriant-
Oui, un peu trop, ma tante. Il était de première force au trictrac. On! il faut lui rendre cette justice... mais je n’v joue pas, moi... Il avait soixante ans, et j’en avais seize... il avait la goutte... et je ne pouvais lui offrir que quelques vapeurs... tout au plus encore, tant je me porte bien... Enfin...
LA MARQUISE
Enfin, enfin, il avait cinquante mille livres de rente, et... vous les avez !...
BÉATRIX, avec bonhomie.
Et malgré cette fortune, malgré la vie monotone et recluse que l’on mène ici, je n’ai f*as songé depuis que je suis libre, à me séparer de vous... Mais, je vous en préviens, chère marquise, je sens mes vingt ans s’agiter; ils s’ameutent, criaillent, se moquent de mon autorité et tiennent, je vous garantis le fait, les propos les plus séditieux.