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LA HALTE

Tableau d'Adrien Van de Velde. — (Ryksmuseum d'Amsterdam.)

HOLLANDE. — PEINTRES

lequel l'un a peint les figures et l'autre les bateaux. Sans que nous puissions affirmer qu'on ne rencontre pas çà et là dans les Marines de Willem quelques personnages d'Adrien, on croit généralement que, dans un des plus charmants paysages de ce dernier, la Matinée d'été', de la galerie d'Arenberg. les deux petites barques à voiles blanches et jaunes, qui flottent paisiblement sur le canal, sont de la main de son frère.

Aucun document ne nous renseigne sur les conditions dans lesquelles Adrien prêtait ainsi son pinceau à d'autres artistes; mais il est permis d'assurer que ce concours ne devait pas être gratuit. On ne s'expliquerait guère sans cela que ceux-ci en eussent aussi largement profité et pris, sans l'indemniser, une si grande part de son temps. Nous savons, par le Journal du fils de Brueghel de Velours, que son père se faisait payer une somme relativement assez forte pour les figures et les animaux qu'il peignait dans les paysages de ses confrères, de Josse de Momper en particulier. Il eût été curieux de connaître le tarif des redevances que pouvaient valoir à Adrien des travaux du même genre. Ses prix n'étaient probablement pas fort élevés, et ceux qui recouraient ainsi à son aide trouvaient un avantage évident à le faire, puisqu'ils la réclamèrent si souvent, certains que leurs œuvres en recueillaient une plusvalue bien supérieure à leurs déboursés.

Un incident, rapporté par M. Bredius4, nous donne cependant quelque lumière sur les rapports qu'Adrien pouvait avoir, à ce propos, avec ses confrères. Il avait étoffé un assez grand nombre de paysages de Hackaert, et ce dernier, lui ayant vendu une collection de gravures, s'était avisé plus tard que le prix qu'il en avait reçu était trop minime. Comme il demandait quelque argent en plus, les deux artistes avaient réglé, le 2 1 février 1 667, ce différend par un accord dans lequel Hackaert s'engageait à ne plus rien réclamer de ce fait à Van de Velde, lequel, de son côté, avait probablement promis d'étoffer quelques-uns des paysages de son ami, « sans se douter que plus tard ceux de ses tableaux auxquels il aurait collaboré vaudraient cinq fois plus que les autres. Un des signataires de cette convention était un certain Jan Blom, dont le Musée d'Inspruck possède un paysage également étoffé par Adrien ».

Cet empressement de l'artiste à se mettre au service de ses confrères,

1. A. Bredius, Die Meisterwerke der K. Galerie im Ilaag. 1 vol. in-fol., avec de nombreuses photogravures, p. g5.

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en même temps qu'il confirme ce que nous savions déjà de la souplesse de son talent, nous donne aussi la plus haute idée de sa bonne grâce et de cette facilité d'humeur qui lui permettait d'entretenir les meilleures et les plus fréquentes relations avec des maîtres de caractère et de mérite très différents, et qui souvent lui étaient fort inférieurs.

Houbraken, qui tient d'une des filles du peintre' la plupart des renseignements qu'il nous donne sur celui-ci, nous le représente comme un homme de mœurs très régulières, bien élevé, extrêmement actif et toujours préoccupé de son art. De bonne heure, il avait voulu fixer sa vie et se créer un intérieur. Le 22 février 1657, assisté de son père, chez lequel il avait demeuré jusque-là, non loin du port, il faisait dresser, par un notaire d'Amsterdam, son contrat de mariage avec une jeune fille de dix-neuf ans, Maria Oudekerk, qu'il épousait le 5 avril suivant. Il n'était âgé lui-même que de vingt et un ans, et ne possédait à ce moment aucun argent, mais seulement quelques objets d'art, dont la liste ne nous a malheureusement pas été conservée. Les deux jeunes gens avaient d'ailleurs toute confiance l'un dans l'autre, car deux ans après, le 1 3 mai 1 65g, ils se faisaient mutuellement donation de leur bien, par un testament dans lequel il est parlé de huit volumes de « papiers artistiques », probablement des gravures et des dessins qui appartenaient à Adrien. Le iS octobre 166g, les deux époux avaient renouvelé les dispositions de ce testament; ils habitaient alors « sur le Schapemarkt », à l'extrémité de la Kalverstraat. Un élève du peintre, nommé Jan Innevcldt, figure comme témoin dans cet acte. En entrant dans l'atelier de Van de Velde, chez lequel il devait demeurer de 16G6 à 1671, nous savons qu'il s'était engagé par contrat à abandonner à son maître tout ce qu'il peindrait pendant le temps de son apprentissage.

Le jeune ménage avait eu plusieurs enfants : d'abord un fils, Pierre, baptisé dans l'église de Moïse et Aaron, au début de l'année qui suivit le mariage, le i5 janvier 1 658 ; puis, après avoir perdu successivement deux autres enfants en basâge (1662 et i665), une petite fille, Sara, leur était née en mars 1666 et enfin, à la suite de la perte de cette enfant survenue la même année, ils avaient eu une autre fille, Aleida, baptisée le 17 mai 1667.

Grâce à sa vie correcte et laborieuse, Adrien, dont la collaboration et les œuvres étaient de plus en plus recherchées, devait jouir d'une hon-

1 Elle était mariée à un certain Sodyn, courtier à Amsterdam.

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nête aisance. Van Gool et Van Evnden disent cependant que, maigre' son travail, il avait peine à suffire à l'entretien de sa famille et que, pour l'aider à y pourvoir, sa femme avait été obligée d'entreprendre un commerce de toiles. Il nous semble qu'un des ouvrages les plusimportants et les plus remarquables de l'artiste nous fournit sur sa situation des informations plus rassurantes. Nous voulons parler de l'intéressant tableau du Ryksmuscum daté de 1667, où il s'est représenté lui-même avec sa femme, au milieu de la campagne, tous deux vêtus avec une élégante simplicité. A gauche, une servante, assise sur un tronc d'arbre renversé, porte dans ses bras leur dernière fille, et le petit Pierre, alors âgé d'environ neuf ans, tient en laisse un épagneul blanc tacheté de roux, qui tire vers une fontaine pour v boire. Près de là, au second plan, un domestique, habillé de gris, arrange les harnais de deux beaux chevaux gris-pommelés, attelés au char à bancs découvert qui a conduit nos promeneurs dans le joli coin où ils ont mis pied à terre. Par cette belle après-midi d'automne, au milieu de ce paysage semé de broussailles et de prairies parmi lesquelles serpente un cours d'eau, ce bon ménage aime à jouir avec les enfants de l'air pur et de la courte trêve que l'artiste accorde à son travail habituel ; à notre tour nous aimons à reposer nos yeux sur cette image exquise d'un bonheur si légitime.

Cet équipage, ces domestiques, leur tenue et celle de leurs maîtres, tout, dans le tableau du Ryksmuseum, indique un état de maison assez large, honorablement acquis par un labeur assidu. A cette date de 1667, Adrien, aimé de ses confrères et dans la pleine maturité de son talent. voyait ses œuvres très appréciées du public. Sa facilité extrême lui permettait de se tirer avec honneur de toutes les tâches qui lui étaient confiées. M. Franken me signale, à ce propos, une gravure de A. Blotelingh exécutée d'après un dessin d'Adrien et représentant deux canons ornés des armes de la Hollande et d'autres attributs. Une inscription latine nous apprend que ces deux canons avaient été offerts aux Etats-Généraux par un fondeur de Lubeck, Albert Bennings, auquel ceux-ci avaient fait, en 1669, la commande de 157 autres pièces. C'est avec cette gravure en main que les commissaires hollandais réclamèrent en 181 5 la remise des deux canons en question qui avaient été emportés en 1810a Paris ; mais les pièces avaient déjà été prises par les alliés en 18 14 et l'une d'elles est conservée à Berlin, l'autre à Vienne.

Adrien, on le voit, recevait et acceptait toutes les commandes que

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pouvaient lui faire les princes ou les amateurs de son temps. Mais cette vie qui, grâce à son travail, s'annonçait désormais pour lui heureuse et facile, il n'avait plus longtemps à en jouir. Cinq ans après qu'il eut peint le tableau où il se montre ainsi à nous entouré de sa famille, il mourait prématurément; il n'avait pas encore trente-sept ans. Il était inhumé à Amsterdam dans la Nouvelle-Eglise, le 2 1 janvier 1672, et ses oeuvres datées de 1670 et même de 1671 'Musée d'Amsterdam) nous prouvent que, jusqu'à sa mort, il n'avait pas cessé de travailler.

Les tableaux d'Adrien Van de Velde sont aujourd'hui dispersés et la plupart des grandes collections de l'Europe en possèdent. Déjà fort recherchés de son vivant, leurs prix ont toujours été en augmentant, sans qu'ils aient jamais été l'objet des engouements ou des dépréciations de la vogue. Le grand paysage de YEmigration de Jacob, vendu avec la collection de la comtesse de Verrue, fut payé 3, 000 francs, en 1737, et 3,ooo florins en 1S11. Acheté la même année 24,000 francs à la vente Lebrun, il a été acquis au prix de 5o,ooo francs par le marquis d'Hertford, à la vente du cardinal Fesch. La Chasse royale, qui faisait partie de la collection de Mme la baronne James de Rothschild, avait été vendue 26,85o francs à M. George en 1841 ; enfin M. Van der Hoop était devenu propriétaire de la Partie de chasse au prix de 24,000 francs, et, en 1 83 3 , il acquérait à Londres, pour environ 33, 000 francs, le beau tableau de l'Artiste avec sa famille, dont nous venons de parler et qui atteindrait aujourd'hui en vente publique un chiffre bien plus élevé.

Quant aux dessins d'Adrien, ils avaient, même de son vivant, un tel succès, qu'au lieu de se borner à faire de ces dessins des études pour ses compositions, il cherchait à en tirer parti et les cédait à des amateurs. Ceux qu'il a faits pour la vente sont généralement exécutés à la plume, avec quelque teinte d'encre de Chine ou de bistre, pour indiquer largement les valeurs et l'effet. Leur légèreté, leur transparence, la sûreté et l'aisance avec lesquelles ils sont faits expliquent assez la faveur dont ils n'ont pas cessé de jouir. Assez récemment encore, en i858, à la vente Van Cranenburg, à Amsterdam, un Effet d'hiver a été acheté 1 ,010 florins pour le Musée Fodor. Cependant nous préférons de beaucoup, à ces compositions destinées au public, les croquis faits simplement par l'artiste, à la pierre noire et à la sanguine, en face de la nature : des personnages, pâtres ou bergères pris sur le vif, ou des animaux saisis dans leurs poses familières, en pleine campagne. Ainsi que nos lecteurs pourront

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en juger eux-mêmes d'après les nombreux spe'cimens que nous plaçons sous leurs yeux, c'est là que Van de Velde excelle et qu'il manifeste le mieux tout son savoir, l'éle'gance et la spontanéité de son talent. A ce titre, la collection du Musée Fodor est particulièrement intéressante et donne bien l'idée de ses rares qualités.

Mais il est temps de prendre, avec Adrien, congé de cette famille

PAYSAG E.

Réduction de la gravure de Devi'liers jeune, d'après Adrien Van de Velde. — (Musée du Louvre.)

d'artistes, associée de si près à l'histoire même de la peinture hollandaise. Nous avons retrouvé en lui, avec plus de souplesse et d'agrémeni, l'universalité qu'avait déjà son oncle Esaïas. Comme lui, Adrien sait tout faire, mais il a de plus que lui un sentiment exquis de la grâce. En tout, il voit le côté aimable des choses. Jamais, bien qu'il fût attiré par la mer, il ne nous a montré ses menaces, ni ses fureurs, et quand il peint l'hiver c'est dans ses gaietés. Les impressions tristes ou violentes ne sont point son affaire. : c'est une nature équilibrée, épanouie, heureuse. Sans affectation, sans manière, au moment où déjà les subtilités commençaient à prévaloir dans l'école, il dit simplement ce qu'il veut dire et il le dit en

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