‹ Les variations des théories de la scienceChapitre 2 sur 5 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Je ne voudrais pas trop médire de mes contemporains. Et cependant il faut bien avouer que, dès qu'il est question de choses religieuses, la plupart d'entre eux perdent tout sang-froid, toute possession d'euxmêmes.

Que, s'adressant aux uns, l'on dise que l'Eglise catholique est le plus grand fait religieux de l'Histoire et que la foi catholique intégrale est vivante chez un très grand nombre d'hommes de l'élite intellectuelle et morale... l'on sera sifflé, toisé, tenu pour faible d'esprit et étroit de cœur !

Que, s'adressant à certains croyants, l'on veuille constater qu'avec des pratiques identiques, la pensée religieuse varie, dans sa forme théorique, avec les temps et avec les individus — n'étant pas la même, cette pensée, chez un saint Augustin ou chez un Bossuet, chez un Pascal ou chez un catholique ignare... — l'on risquera bien encore d'essuyer quelque injure, de passer pour un révolté ou pour un hypocrite...

A un catholique réfléchi s'offre donc cette perspective que, s'il parle sincèrement, il sera traité de « guelfe » par les gibelins et de « gibelin » parles guelfes. Grande est alors la tentation de se fixer dans une attitude d'indépendance un peu hautaine, de laisser hurler les

loups, de ne pas se mêler à leur troupeau et d'observer un silence absolu et dédaigneux.

Cette attitude ne serait ni bienveillante ni courageuse. C'est pourquoi, une troisième fois, je vais dire ma pensée touchant la Science et ses rapports avec la Foi.

J'indiquerai rapidement comment, en toute indépendance, j'envisage la théorie de la science, puis quel serait le point départ d'une théorie religieuse satisfaisante aux yeux de ceux qui ont saisi l'orientation des mouvements d'idées les plus récents, en science et en philosophie.

Ayant, pour ma part, non pas résolu le conflit, mais trouvé la voie par laquelle le conflit est résoluble certainement, je vais, avec la plus parfaite sérénité, exposer ma position actuelle, — dire quelles pensées ont influé sur la mienne parce qu'elles ont pu vibrer à l'unisson, — laisser entrevoir enfin les lacunes des théories que je n'ai pu m 'assimiler.

Cette brochure contient deux parties très distinctes.

Dans la première, je cherche à prendre sur le vif les deux grandes tendances différentes qui, à ce jour, sont à la base des théories de la physique.

Les uns ne veulent qu'une description mathématique de la Nature. Leur but est de ne faire appel qu'à des notions correspondant immédiatement à des choses mesurables, et de trouver un système d'équations différentielles représentant approximativement les luis tic variation des rapports mesurés.

Les autres veulent construire une image mécanique desphénomônes. — Us regardent un corps comme formé de molécules. — Chaque molécule est un petit système planétaire constitué par un soleil et des satellites. Tout cela, en se mouvant, se heurtant, se gonflant et se dé-

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gonflant dans un milieu qui pénètre tout, l'éther, tout cela offre, à l'imagination émerveillée, le modèle de la chaleur, de la lumière... Ces théories moléculaires que de bons esprits, il y a quinze ans, condamnaient définitivement, viennent précisément, en ces toutes dernières années, de reprendre un essor merveilleux. Lo vieil atome matériel disparaissant est remplacé par un nouvel atome, l'atome électrique, l'électron. La Physique de l'électron est déjà aujourd'hui un admirable monument théorique se dressant à cJté de cet ensemble colossal de travaux expérimentaux sur la Radioactivité qui a surgi avec une rapidité stupéfiante.

Mais le débat institué par la comparaison des deux systèmes : théorie thermodynamique et théorie atomique, dépasse de beaucoup la discussion technique des physiciens.

Au fond, pour les physiciens, il s'agit d'arriver au meilleur système d'équations différentielles. L'un se sert d'abstractions, l'autre d'images, voilà tout. Somme toute, au point de vue pratique et technique, les physiciens sont d'accord. Il n'est donc pas douteux que la science ait une valeur.

La science rationnelle est grande, solide, féconde, cela ne saurait être contesté.

Mais nous employons le mot science avec la signification restreinte qu'on lui donne aujourd'hui.

Sur les choses de science tous s'entendent, à très peu près, ou arrivent à s'entendre, parce qu'il y a là vraiment quelque chose impersonnelle, non pas totalement m?. -s presque.

Que l'on ne se méprenne donc pas. Si, dans mon étude comparée du système thermodynamique et du système atomiste, j'insiste beaucoup sur l'opposition des méthodes, opposition qui tient aux différences de men-

talités, d'aptitudes des savants, ce n'est pas pour ruiner la science, ce qui serait absurde.

Je le répète : en somme, en gros, le monument scientifique est bien cimenté, il se tient debout. Il y a quelque chose là- dessous et, dans le laboratoire, le thcrmodynamiste et l'atomiste ont finalement beaucoup plus de ressemblances que de dissemblances.

Mais, au sortir du Laboratoire, quand l'on veut faire la théorie de la science, l'on ne s'entend plus, parce qu'alors, qu'on le veuille ou non, on fait de la philosophie et non plus de la science.

Ainsi donc, pour avoir une base d'appréciation, nous montrons d'abord les savants à l'œuvre à l'occasion des travaux les plus séduisants qui voient le jour en ce moment.

Dans la seconde partie, qui s'appuie sur la première, je tente d'exposer quelle est la théorie de la science qui se dégage des travaux de MM. Henry Poincaré,Milhaud, Duhem,Boutroux, Bergson, Le Roy.

L'on voudra bien m'excuser d'avoir dit quelle a été l'évolution de ma pensée personnelle. J'ai cru que ce serait le meilleur moyen de me faire comprendre. J'ai même poussé assez loin l'audace et la franchise. Toujours préoccupé du problème religieux, je dis nettement sur quel terrain m'a amené mon double travail de critique du dogmatisme scientifique et du dogmatisme religieux.

Assurément je ne prétends pas avoir complètement et définitivement raison...

Mais, de grâce, que l'on ne me fasse pas dire ce que je ne dis nullement.

Il y a un an, une petite Revue de province voulait « sauver » l'orthodoxie catholique en combattant la physique de l'électron. L'auteur n'était ni mathématicien,

DE LA SCIENCE y

ni physicien, bien entendu, mais il signalait tout ce que l'électron allait engendrer de mauvais : à la fois l'idéalisme, le panthéisme, le matérialisme...

A ce point de vue, Newton, Ampère, Fresnel, seraient également destructeurs de la Foi !

Orsi notre auteur savait qu'à tout système moléculaire hypothétique on peut en substituer une infinité d'autres ; — qu'au point de vue technique la théorie de l'électron est simplement un mode nouveau de recherche d'un système d'équations différentielles ; — en un mot que l'on pourra toujours édifier la physique théorique sans aucune hypothèse moléculaire, — si cet auteur se doutait de l'existence des travaux critiques récents, il n'aurait pas, a priori, osé représenter le pauvre petit électron comme devant être le principe d'une métaphysique destructrice de tout l'ordre matériel et moral.

Il est intolérable de voir ce dogmatisme béat, ce réalisme naïf.

L'on rencontre constamment des ignorants en matière scientifique, dépourvus de tout esprit critique, qui, a priori, font d'une hypothèse de la science un absolu, et alors ou bien la rejettent comme contraire au dogme, ou bien, au contraire, l'adoptent comme le plus forme soutien du dogme. Tout cela en trois mots. Ces affirmations ou exécutions sommaires ne sont point œuvre philosophique !

Certes, je me garderais de rejeter, a priori, par principe, une philosophie religieuse à base scientifique si cette philosophie partait d'une critique des sciences suffisante et établissait ensuite ses échafaudages métaphysiques en tenant compte des exigences de la conscience philosophique actuelle.

Mais c'est ce que, souvent, l'on ne fait pas, et à des hommes habitués à penser l'on veut imposer quelque-

fois ce dogmatisme béat, ce réalisme naïf qui les déconcertent et choquent leurs habitudes de travail consciencieux et patient.

Il est bien des hommes qui pensent et qui sont intégralement catholiques. Ils tiennent pour valables toutes les démonstrations traditionnelles du dogme, à condition qu'elles soient complétées, mises au point. Je m'explique aussitôt.

Voici un homme inculte et borné. Rien de mieux que de lui prouver Dieu par l'argument du premier moteur. Cela frappe son bon sens, cela éveille son imagination. Il se dit : « J'ai commencé de vivre et je cesserai, il doit en être do même de tout. Les choses ne se sont pas faites toutes seules. » 11 est facile, si cet homme a le cœur droit, de lui montrer ainsi Dieu « commencement absolu » en même temps que l'on fera sentir la bonté de la Providence, sa justice.

Voilà une apologétique pour les simples.

Cette apologétique, je déclare hautement que j'y adhère, qu'elle a pour moi le sens le plus profond, à condition que l'on veuille bien la mettre sous une autre forme.

L'argument du premier moteur, certes, je le trouve fort, mais parce que j'ai reconnu qu'on pouvait lui donner un sens en fonction d'une philosophie de la durée tenant compte de toutes nos exigences philosophiques. . .

L'on nous comprend mal quand nous nous plaignons de la vieille scolastique.

Nous ne rejetons rien de ses conclusions. Mais nous voulons qu'on nous présente des théories qui tiennent compte des exigences d'esprit que l'on a fatalement trois siècles après Descartes et un siècle après Kant.

Ceux qui ont ces habitudes laborieuses, consciencieuses, prudentes que donne la recherche scientifique,

ceux dont l'esprit a acquis de très grandes exigences, ceux qui ont appris à n'affirmer qu'après avoir sept fuis septante fois tourne leur langue, ceux-là ont facilement un peu d'irritation, un peu de dédain pour les paresseux qui récitent une leçon sans chercher à la comprendre. Et cette irritation devient exaspération si des hommes très orthodoxes, mais dont l'orthodoxie n'est impeccable que par une nullité absolue de pensée, d'effort, veulent mépriser ce travail patient et anxieux, suspecter même les intentions...

Bien étonnantes sont les ressemblances des esprits dans leur division même.

Chacun sait que M. Henry Poincaré, l'illustre mathématicien, a occupé, pendant dix ans, la chaire de physique mathématique à la Sorbonne.

Ce grand esprit a saisi cette occasion pour passer en revue à peu près toutes les théories physiques et mécaniques.

Il a mis en relief les lacunes de chaque théorie, la bizarrerie de certaines hypothèses, la vanité de la recherche de la preuve d'une hypothèse isolée, l'équivalence de deux théories contradictoires pour représenter un même groupe de faits.

Il s'est trouvé de graves professeurs pour gémir de cela et pour dire que M. Poincaré commettait le crime de lëse-seience.

Dans la science, comme ailleurs, il y a les dogmatiques irréductibles qui considèrent la critique comme une « mauvaise action ».

Ils ne comprennent pas que la critique ne serait funeste que si l'on en faisait le but, le terme, le tout.

Mais il est, Dieu merci, des esprits à la fois fins et puissants, qui, parce qu'ils sont fins, exigent une

critique serrée, et, parce qu'ils sont forts, vivants, exigent en même temps une reconstruction avec un point de vue renouvelé.

Cela a lieu pour la science comme pour la foi.

Pour ma part, à la fin de mon cours de mécanique rationnelle, j'avais aperçu tant de postulats implicites, tant d'énigmes que j'étais sur le point de n'accorder aucune valeur à cette science.

Je m'en serais tenu à cette négation pure si précisément la critique de M. Poincaré ne m'avait rendu la plus absolue confiance en me montrant à quel nouveau point de vue je devais me placer.

De ce point de vue, je ne tiens plus la mécanique classique comme la révélation totale, définitive, de l'ordre des choses, mais je la tiens pour un admirable, indispensable mode d'exploration de la nature.

Ses principes ne sont pas tombés du ciel, ils sont à la mesure des expériences d'où ils sont issus, grâce à l'effort créateur du genre humain.

De nouvelles expériences pourront un peu modifier ces principes. Ce qu'il y avait de meilleur en eux, aura, à la fois, subsisté et préparé l'enrichissement futur.

Mais assurément l'on va m'objecter que si j'enseignais de cette manière la mécanique, je jetterais le trouble dans les esprits, et voilà tout.

Que l'on m'entende bien :

Les nécessités pratiques, étant donné ce qu'est le développement forcément progressif d'un esprit humain, sont telles que tout enseignement doit d'abord être absolument dogmatique.

C'est à peine, par exemple, si, dans nos grandes Ecoles, l'on peut sortir de la voie purement dogmatique.

Il faut d'abord avoir appris de cette façon. Et ce n'est qu'après, si l'on a l'esprit fin et si l'on s'occupe

activement des choses scientifiques que l'on devra se mettre à la critique .

Chacun doit évoluer doucement, normalement.

Chacun s'arrêtera à son maximum. Mais pour celui que de hautes exigences d'esprit ont amené à la critique des sciences, qu'il ne reste pas en chemin, qu'il aille jusqu'au bout, et il retrouvera la sérénité et la certitude, en même temps qu'il ne sera plus effrayé par aucune hardiesse.

Quand l'on éprouve le besoin de la critique il faut passer par l'hypercritique pour retrouver la certitude !

Le heurt du dogmatisme et de la critique se voit dans le domaine religieux, de la même façon.

Certains esprits, étant profondément religieux, se sont demandé pourquoi et surtout comment ils étaient religieux, pourquoi et comment il est des hommes remarquables par l'intelligence et hostiles à toute religion ? Ils essayent de résoudre tout conflit en donnant à la pensée religieuse la place qui lui appartient, sans sacrifier aucune de nos exigences, et ayant vu très clairement qu'on ne réfute un système philosophique qu'en le dépassant. Leur théorie actuelle n'est encore qu'un commencement, rien qu'un commencement.

Elle ne saurait convenir qu'à une élite imperceptible, tout comme la théorie nouvelle de la science, — plus encore, car, pour saisir l'orientation de cette philosophie naissante, il faut plus qu'une haute culture scientifique, plus que l'esprit de finesse, il faut une finesse, une délicatesse raffinée.

Parce qu'elle n'est qu'un embryon encore informe, parce qu'elle ne convient qu'à infiniment peu d'hommes, cette doctrine est tenue à la plus grande réserve, à la plus grande discrétion.

Elle ne doit pas rechercher les suffrages des foules I

Mais il me semble que si, dans cet ordre, certains esprits, par devoir, par scrupule de conscience, ont commencé une critique, il est nécessaire qu'on les aide à ne pas avoir les ailes coupées par rhyporcritiquc et, au contraire, à revenir rapidement à un dogmatisme renouvelé, rajeuni qui les vivifiera.

Ainsi donc, en montrant l'épanouissement violent et inattendu de la physique de l'électron, j'essaie de montrer une des plus intéressantes variations de l'histoire de la science rationnelle.

La notion, l'hypothèse d'atome renaît, mais combien différente, combien plus riche que la notion ancienne qui avait cessé d'être féconde.

J'indique ensuite quelle théorie de la science est aujourd'hui celle d'une élite brillante. Je dis ce que j'ai cru comprendre.

Et, avec la plus absolue réserve, je laisse deviner une orientation de la pensée religieuse qui s'adapte admirablement à l'état d'esprit de quelques-uns.

Ce n'est d'ailleurs que par son aspect extérieur que cette orientation est nouvelle.

En somme elle est vieille comme le monde, et son intention fondamentale ne saurait être suspecte :

Cette intention est, non de « détruire » mais d' « accomplir ».

Février 1907.

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