DEUXIEME PARTIE
Qu'est-ce que la science ?
M. Louis Bailla vient de discuter, dans une brochure récente : Qu est-ce que la science ? la théorie de la science qui est celle de la « philosophie nouvelle » ou, comme Ton dit, du « Néo-Positivisme ».
Cette discussion étant courtoise et pondérée, je désire la poursuivre, sur le même ton. Je ne sais pourquoi une modeste brochure dont je suis l'auteur est citée plus souvent que ne le sont les travaux magistraux de M. Le Roy — ou plutôt je devine que M. Baille a cherché à provoquer le moins redoutable de ses adversaires !
Il me fait encore trop d'honneur en parlant de moi, car je ne me pose en aucune façon comme philosophe.
Mais pourquoi donc, me dira-t-on, avez-vous écrit les deux brochures incriminées : la Philosophie des Sciences et le Triple Conflit (1) ?
C'est ce que je dois expliquer ici et ce sera une première réponse indirecte, à M. Baille. Je répondrai ensuite directement à quelques-unes de sesobservations.
(I) Ces doux brochures et celle île M. Baille sjnt dans la coîlectioa Silence et Religion. Paris, Bloud.
Je ne puis exposer ma pensée sans raconter brièvement l'évolution qui a précédé mon attitude actuelle. Que l'on me permette donc un mot de confession personnelle. Le « moi » est odieux, mais je n'ai pas sondé celui du voisin ; force est bien de parler du mien !
Les préoccupations scientifiques (touchant les mathématiques et la physique) et les préoccupations religieuses tiennent depuis longtemps une place dans ma vie. Voici donc le point de départ : inquiétude scientifique et inquiétude religieuse simultanément ressenties.
Je me rappelle très distinctement une heure presque dramatique de ma jeunesse, tant ces deux inquiétudes, vivant côte à côte, étaient pressantes : pendant le cours de mécanique rationnelle de l'une de nos Ecoles j'avais entendu la démonstration mathématique, si claire, du théorème des forces vives. Un savant illustre nous avait prouvé ce théorème classique :
« Si les molécules des corps exercent les unes sur les autres des actions dépendant seulement des distances, pour un déplacement donné il y a égalité entre le travail effectué et l'accroissement de force vive. Donc, pour un système isolé, l'énergie totale est invariable. »
Avec tout l'enthousiasme de mes dix-neuf ans et la foi naïve en la science d'un écolier, j'ai été très troublé par ce théorème ; j'y ai vu la preuve certaine du déterminisme universel, la négation de la liberté morale, la vanité de toute religion.
Comment donc ! J'avais vu qu'une particularité graphique dans une épure m'était expliquée par la géométrie analytique. J'avais vu que des combinai-
sons de vibrations de miroirs donnaient sur l'écran la courbe lumineuse que le calcul prévoyait. Et je n'aurais pas eu confiance en la science ?
Il a fallu qu'à cette époque paraissent les premiers travaux critiques de M. Henry Poincaré, M. P. Duhem et M. Gaston Milhaud (1) pour que je m'aperçoive de mes nombreuses illusions.
Les molécules ou atomes, personne ne les verra jamais. Les forces centrales (dépendant de la distance seule), l'astronomie assurément peut en parler, mais le mot « force » n'est qu'une métaphore, une manière de parler rapide et commode, rien de plus.
Tout cela est devenu peu à peu, pour moi, une évidence, lorsque poursuivant, solitaire, mon enquête anxieuse, j'ai reconnu que Y atome du chimiste est une métaphore, comme ta force de l'astronome, lorsque j'ai reconnu qu'il y a, dans la physique, deux larges doctrineSy à peu près équivalentes, l'une qui se sert de l'hypothèse atomique, l'autre qui exclut cette hypothèse (2) — lorsque j'ai reconnu qu'entre les diverses hypothèses ondulatoires de la théorie de la lumière, par exemple, on ne saurait jamais trancher définitivement.
Dans une science rationnelle avancée, il n'y a pas, dit M. H. Poincaré, d'experimentum crucis . C'est aujourd'hui incontesté l
En un mot, j'ai compris, peu à peu, en pleine indépendance, que les sciences rationnelles construisent à côté du donné et que leurs théories ne sont point du tout, par
(1) Les nombreux articles de M. Poincaré sont aujourd'hui réunis en deux volumes : Science et Hypothèse, — Valeur de la Science. — Paris, Flammarion. Pour ceux de M. Duhem, voir son récent volume la Théorie physique. Paris, Chevalier et Rivière. Pour ceux de M. Milhaud, voir sa Thèse et le Rationnel. Paris, Alcan.
(2) Voir le chapitre précédent.
rapport aux choses, ce que serait une bonne traduction latine d'un texte grec.
J'étais ainsi libéré d'une première servitude: la confiance béate et illimitée en toute doctrine qui a pu être mise sous la forme mathématique.
En même temps, deux beaux livres, la thèse de M. Emile Boutroux, sur la Contingence des lois de la nature et son Essai sur Vidée de loi naturelle contribuaient encore à me libérer, en me montrant qu'en définitive la science n'impose pas le déterminisme. Je dirais plutôt qu'elle le postule et que ce postulat caractérise l'attitude scientifique... Bref, je me suis de plus en plus convaincu du caractère relatif, provisoire, des théories scientifiques, de l'incertitude qui règne lorsque l'on veut appliquer une loi en dehors du champ des expériences. Lorsqu'un principe, comme celui de la dégradation de l'énergie, est appliqué à la totalité de l'espace et du temps pour prédire un caractère de l'évolution de l'univers total, j'avoue que je reste à moitié sceptique : Ignoramus, — Ignorabimus.
Je m'empresse d'ajouter que tous les hommes de science ne pensent pas de môme. Cela prouve précisément qu'ici nous ne sommes plus dans le domaine scientifique.
J'étais donc amené peu à peu à restreindre l'extension de l'idée de science, et ma confiance en elle changeait de nature plutôt que d'intensité ! Voilà encore ce que bien des gens ne comprendront pas, mais je ne puis insister indéfiniment. . . Si l'on veut encore, je pourrais caractériser cette évolution en disant que j'ai reconnu de plus en plus les droits légitimes de Yesprit de finesse à côté de ceux de Yesprit de géométrie.
Et je devenais ainsi apte à faire un pas de plus. Ce pas, je l'ai fait, guidé par M. Bergson.
Mon point de départ, je l'ai dit, était le principe de la conservation de l'énergie et le trouble profond qu'il avait mis dans mon esprit naïf, inhabile à la critique, admirateur passionné de la science.
De quelle lumière M. Bergson l'a illuminé par son Essai sur les données immédiates de la conscience !
Analysez, dit M. Bergson, la notion de temps du physicien et vous verrez que le temps scientifique est de la durée morte, figée, inerte, bien différente de la durée vécue. Une observation psychologique intense, profonde, vous révélera que cette durée vécue n'est point, comme le temps scientifique, mesurable par des longueurs qui s'ajoutent les unes au bout des autres. Or c'est le temps assimilable à de l'espace qui entre dans les formules schématiques du physicien, en particulier dans le principe de la conservation de l'énergie.
Il devient donc de tous points illégitime de ranger dans les cadres tracés par ce principe les actes moraux qui ne sont pas situés dans le domaine du temps inerte, du temps-longueur, delà physique, mais bien dans le champ du temps-tension.
C'est l'une des images les plus brillantes du pénétrant philosophe que cette représentation de la durée vécue par la tension d'un ressort, par un coloris, non plus par le déroulement régulier d'un ruban.
Mais je n'ai pas ici à opposer ce que j'ai pu comprendre de la philosophie bergsonienne. Je dis seulement que, par elle, s'atténuait de plus en plus en moi un malaise qui durait depuis longtemps.
L'on ne peut se flatter d'avoir définitivement résolu un conflit, mais j'étais sur la voie de la solution la plus valable à mes yeux J'avais trouvé l'asymptote vers laquelle on peut diriger la courbe, pour l'atteindre à l'infini.
Parti de la mathématique et de la physique, j'avais ainsi une orientation convenable pour aborder le problème de la liberté. Le terrain était déblayé, les entraves supprimées.
J'en étais là lorsqu'ont paru les premiers écrits de M. E. Le Roy (1). Disciple de M. IL Poincaré, de M. Boutroux, de M. Bergson, disciple singulièrement pénétrant et original, M. Le Roy a entrepris d'édifier une philosophie qui rejoint, d'autre part, la Théologie écolutionniste de Newman, la Philosophie de l'Action de M. Maurice Blondel et le Dogmatisme moral de M. l'abbé Laberthonnière.
La « philosophie nouvelle » fait converger deux courants d'idées issus l'un de Descartes et l'autre de Pascal. Ce n'est certes pas banal.
N'oublions pas que cette philosophie est encore en construction et que le célèbre travail : « Qu'est-ce qu'un dogme (2) ? » ne peut être que le commencement d'un nouveau développement de cette philosophie, dont je ne parlerai pas.
L'on se rendra compte que j'étais fort bien préparé par M. Bergson à la thèse de M. Le Roy qui distingue trois manières de voir les choses-, trois points de vue bien caractérisés : 1° le sens commun ; 2° la science ; 3° la philosophie. Comment cette doctrine se rattache à l'Apologétique de Pascal, c'est ce que M. Victor Giraud a très bien montré dans sa brochure : la Philosophie religieuse de Pascal (3) .
Comment la philosophie est un mode d'exploration
(1) Revue de Métaphysique. - Congrès de Philosophie de 1900. - Société française de philosophie.
(2) Voir la Quinzaine, 1905.
(3) Chez Bloud, 1905.
de l'univers et la science un autre mode d'investigation, nous l'avons vu à l'occasion du « temps » et nous trouvons une analyse admirable de finesse dans un mémoire de M. Bergson qui restera célèbre : Introduction à la Métaphysique (Reçue de Métaphysique et de Morale, 1903).
Je me permets de signaler ces deux écrits de M. Giraud et de M. Bergson à ceux qui voudraient saisir rapidement l'orientation de la philosophie nouvelle (1).
Tandis que l' Intellectualisme ne s'adresse qu'à une force de l'activité de l'esprit, à la raison raisonnante, tandis qu'il n'admet que l'idée clarifiée, le Néo-Positivisme cherche l'idée à sa source même, avant toute épuration logique ; il s'adresse simultanément à toutes les facultés intellectuelles et morales.
Cherchant à atteindre l'homme total, la totalité delà vie, il se relie admirablement à l'Apologie pascalienne du christianisme.
Philosophie de la durée, cette doctrine restaure ce que le cartésianisme détruisait. Pas plus qu'elle n'isole, dans l'homme, une faculté, la raison discursive, au détriment des autres, pas davantage elle n'isolera le présent entre le passé et l'avenir. Elle proclame, au contraire, la cohérence du passé, vie d'hier, avec l'avenir, vie de demain. Elle renoue la tradition et par là elle se prête admirablement à une apologie, non plus seulement de la morale de l'Evangile, mais bien de Y Eglise catholique romaine, continuation authentique de l'œuvre évangélique.
Voir encore : E. Boutroux, Comte et la Métaphysique, Soc. .aise de Philosophie, 1903.
Et voilà comment, ayant éprouvé le besoin d'une critique de mon cours dogmatique de mécanique rationnelle, j'ai été amené de M. Poincaré à M . Boutroux, à M. Bergson, à M. Le Roy.
Et éprouvant pareillement le besoin profond d'une critique de mon dogmatique catholique, M. Le Roy m'a tout naturellement conduit à MM. Blondel et Laberthonnière.
Pour continuer à être sincère, j'avouerai que sans les travaux de ce dernier je n'eusse jamais pu lire l' Action. Je n'oserai même pas me vanter d'avoir tout compris dans la critique des sciences de M. Blondel...
Est-ce dû à la similitude de nos études scientifiques, est-ce dû à un talent d'exposition merveilleux, je comprends, au contraire, fort bien M. Le Roy.
J'ai donc raconté, dans deux brochures, une partie de ce que j'avais compris et vécu pendant huit ans de travail, comment j'envisageais la science, comment je situais la religion par rapport à elle.
Tout ceci n'a qu'une valeur, c'est que l'histoire est arrivée réellement. J'ai dû faire un effort pour m'afficher ainsi. Avais-je un autre moyen de faire saisir l'orientation actuelle de mon esprit, de m'excuser d'avoir philosophé, comme malgré moi, sous la pression de préoccupations graves, vitales ?
Que le lecteur me pardonne. Je n'ai qu'un but : contribuer à faire de la lumière autour de ces questions, les plus hautes, les plus nobles, les plus passionnantes.
Je sais bien ce que M. Baille va me répondre : vous
avez été puiser à des sources contaminées ; ce qu'il
vous fallait, c'est Aristote, c'est la scolastique, pour mettre dans votre e?prit cette unité que vous cherchez.
Ou plutôt M. Baille m'a déjà répondu par son intéressante brochure.
Examinons donc sa théorie.
Je l'avoue humblement : je ne la comprends pas.
Dans mon enquête patiente, de bonne foi, je n'ai pas étudié seulement les travaux remarquables dont j'ai cité les auteurs — j'ai étudié bien d'autres travaux et je n'ai compris ni les rationalistes purs, ni les rationalistes catholiques, scolastiques ou néo-scolastiques... Je les trouve clairs mais superficiels... Mais le mieux n'est-il pas que je réponde à M. Baille sur quelques points bien saillants ?
M. Baille parle (p. 6) des « solutions hâtées ». Combien ici je suis d'accord avec lui ! Mais ce n'est pas de ma faute si nous sommes en démocratie, si chacun veut résoudre toutes les questions, si les bonnes volontés sont, comme les mauvaises, précipitées, fiévreuses.
La démocratie française peut, si cela lui plaît, décerner à chaque petit Français, à sa naissance, le titre d'électeur, elle ne fera pas qu'il y ait jamais beaucoup de gens qui puissent partir de la culture moyenne, de l'originalité moyenne d'un docteur es lettres ou d'un docteur es sciences comme première base d'une critique scientifique et philosophique.
Or, si l'on n'a pas cotte culture moyenne comme point de départ, que veut-on s'assimiler de la pensée d'un Bergson, d'un Le Roy, d'un Laberthonnièrc. Ils ont écrit pour Yèlite, non pour la masse.
Qu'il soit donc bien entendu que je ne demande pas que l'on prêche la Philosophie nouvelle à tous les carrefours.
Qu'il soit bien entendu que je tiens ce qui a été fait jusqu'ici dans ce sens pour un commencement, rien quun commencement de doctrine.
Et je ne m'étonne pas du tout (p. 22) de l'insistance intellectualiste de la philosophie ecclésiastique parce que je sais que l'Eglise enseignante est un « gouvernement » non une « académie ». Elle a donc besoin d'un système pédagogique. Or, jusqu'ici la philosophie nouvelle est loin de pouvoir le lui fournir.
Que l'on laisse seulement un peu d'indépendance, que l'on accorde un peu de respect à l'élite de l'Eglise enseignée.
UEcclesia clocens est toujours obéie. Donc YEcclesia discens peut toujours être hardie.
Me voici maintenant (p. 45) directement pris à partie lorsque je dis que pour savoir ce qu'est la science il faut scruter, fouiller la psychologie des savants.
Il n'y a plus ici aucun moyen de s'entendre. Je m'explique sur un exemple :
Il y a quarante ans, avant la découverte des équilibres chimiques, on donnait partout une bonne définition scolastique de la physique, de la chimie. C'était très beau. Aujourd'hui il s'est établi tant de ponts entre les deux vallées qu'il paraît de plus en plus difficile de dire : ceci est du physique, ceci est du chimique. Conclusion : la définition de la science suit la science et ne la précède pas.
Pour nous, les définitions sont au bout de l'évolution, à l'infini. Pour M. Baille elles sont au point de départ.
Je n'insiste pas.
Je suis encore incriminé (p. 54) et avec plaisanterie un peu épaisse, lorsque je dis, après tant d'autres, que la science moderne a pris un vigoureux essor pour s'être débarrassée de la recherche des causes !
Ici encore il n'est point de conciliation possible. Voici : cette pomme tombe. Que gagne ma connaissance de ce fait lorsque je dis ; c'est parce qu'il y a une CAUSE, le haut et une autre CAUSE, le bas ?
Tout cela est verbal, et si l'on considère Galilée comme l'un des pères de la science moderne (1), c'est parce qu'au lieu de discourir indéfiniment sur le haut et le bas, il a institué des expériences et des mesures pour pouvoir décrire cette chute de la pomme dans la langue la plusbrèce, la plus impersonnelle , la mathématique.
Lorsque je dis que la fonte des neiges est la CAUSE de la crue du fleuve, je n'accrois pas ma connaissance du donné. Il y a deux phénomènes liés, constituant une séquence régulière. Parlez de cause si vous y tenez, mais je n'y puis voir qu'un mode rapide et commode de discours.
Lors donc qu'on me dit avec Aristote : « la science est la connaissance par les causes, » je le déclare avec beaucoup plus d'humilité que d'orgueil — je n'arrive pas à comprendre ; cela n'a pour moi aucun sens.
Mais il est une chose dont je me rends compte assez exactement. Ceux qui veulent à tout prix mettre des causes dans la science ont, au fond, une « idée de derrière la tête ».
(l)Voir Bergson : Introduction à la Métaphysique.
Entre ces deux faits connexes, la fonte des neiges et la crue du Rhône vous voulez placer, au-dessus, une essence transcendante, une cause. Entre les deux roues d'un engrenage, dont l'une amène l'autre, vous mettez une essence, transcendante par rapport au mouvement pour pouvoir dire : « la cause du mouvement. »
Puis, vous généralisez, vous représentez abstraitement l'univers matériel par des files d'engrenages analogues — chaque mise en train de roulement postulant sa « cause ».
Vous dites alors : il y a une première roue qui ne tourne pas toute seule. Cette première roue c'est Dieu, c'est le PREMIER MOTEUR.
Si vous tenez tant à conserver cette notion de CAUSE, c'est pour en arriver à la « cause première » c'est pour prouver Dieu.
Malheureusement dans une pareille démonstration vous accumulez les postulats. Ce qui saute aux yeux c'est que, naïvement, vous admettez toute une philosophie naturelle, toute une philosophie des sciences. C'est un postulat énorme que de représenter l'Univers par un train de roues d'engrenage !
D'abjrd vous faites un morcelage du donné, vous faites une coupure artificielle quand vous scindez en deux ce bloc cohérent : fonte des neiges, crue du Rhône.
Ce morcelage, cette coupure s'imposent, si vous voulez, au discours ; il faut bien raconter les choses ; il faut bien pouvoir parler.
Mais assurément, pour les besoins du discours vous faites des découpures tout artificielles, qui ne correspondent pas à la réalité intime.
Ayant ainsi, dans l'ensemble des deux roues au contact, isolé le mouvement de la roue d'arrière de
celui de la roue d'avant (pour placer une cause entre deux et au-dessus) vous croyez pouvoir affirmer que la totalité des phénomènes se réduit à un ensemble dénombrablc de trains d'engrenages, de sorte qu'il est certainement, à l'origine, une première roue.
Mais c'est toute une théorie de l'espace, du temps, de la nature, qu'ingénument vous posez, et gratuitement — sans éprouver aucunement le besoin de la justifier, de la critiquer ! Vous n'avez pas l'air de vous douter que vous faites une affirmation énorme lorsque vous dites : on peut numéroter le phénomène de l'Univers.
Toute la question est là : Si l'on peut numéroter, étiqueter, il y a bien un numéro un. Mais peut-on classer de façon si simple la totalité des choses ? Il faudrait songer à justifier ses hypothèses quand on en admet de plus grosses que la conclusion à démontrer. Entendons-nous bien. L'on va me dire que décidément je ne crois pas en Dieu.
Mais, au contraire, je prétends que j'y crois, et sans aucun trouble.
Si l'on m'offrait l'argument du premier moteur comme un argument de sens commun, je dirais que nous sommes bien d'accord. Et, en effet, j'ai la certitude intime par intuition esthétique (assez confuse) par expérience subjective d'ordre moral (plus vivante à certaines heures), j'ai la conviction — non exactement exprimable — qu'il existe un Dieu personnel à Yorigine et comme à la première pulsation de toute vie, de tout mouvement...
D'abord ceci n'est pas de la science, au sens actuel de ce mot. C'est une intuition et, pour la raison, une première approximation seulement.
Ensuite cette preuve, forte pour le sens commun, S-iffisante pour nous orienter dans la banalité de la
vie quotidienne, n'en deviendrait une, au point de vue philosophique, qu'après une théorie bien fondée de l'espace, du temps, de la science rationnelle.
Si la conscience philosophique, au moyen âge, ne percevait pas les antinomies kantiennes, et si, à cette époque — brillante à tant d'égards — la science rationnelle se réduisait à peu près à la géométrie d'Euclide et à la Mécanique d'Archimède, assurément il était plus facile de philosopher, du moins à nos yeux — (car tout ceci est relatif), mais, de môme que Mozart paraît terne à qui entend et sent Wagner, même plus d'une théorie ancienne — qui a pu être géniale pour son temps — a aujourd'hui perdu de son crédit, notre conscience philosophique étant devenue plus exigeante.
Enfin j'oserai dire : il y a bien plus que cela ! J'en appelle, non plus au sens commun, ce résidu simpliste, chaotique, grossier des spéculations des âges précédents !
J'en appelle à l'expérience morale intime d'un chacun.
Il n'est pas un homme, pas un chrétien qui ne se soit demandé souvent ce que serait sa mort, ce qu'il ferait à ses derniers moments, s'il saurait tenir convenablement son rôle au dernier acte du drame.
Voici la mort qui vient, nous la voyons proche, nous sommes sa proie certaine !
Est-ce à Dieu « premier moteur » que nous allons penser ?
Mais non point, c'est au Dieu « bonté éternelle » — « justice éternelle » — au Dieu père des hommes, sauveurdes hommes, au Dieuqui inspire toutenthousiasme, tout héroïsme, toute sainteté, au Dieu qui aime, qui bénit, qui console et qui relève...
Le Dieu abstrait, que vous prétendez nous prouver
scientifiquement, ne serait que le squelette desséché du Dieu vivant.
Laissez-moi le dire, la scolastique me fait l'effet d'un vase vide et sans parfum : c'est le tombeau du Christ après la Résurrection !
Mais enfin j'en reviens à la science. Pas un seul savant notable ne consentira à voir en elle la recherche des Causes ou la connaissance par les Causes. En tout cas, pas un ne donnera au mot « cause » le sens que vous lui donnez.
La science a un double but : un but pratique, la conquête des choses, de la nature ; un but esthétique : le grand savant est un artiste qui peint la nature, avec un pinceau spécial et le petit savant contemple la toile sans hélas, contribuer beaucoup à la brosser...
Ayant ainsi, relativement à M. Baille, restreint l'idée de science, ou situera la philosophie dans un autre domaine .
Elle visera la conquête de soi-même plutôt que des choses. Voilà son but pratique qui est moral. Et si le grand métaphysicien, comme le grand savant, est un sublime artiste, son esthétique, cependant, ne devra pas être aussi désintéressée, aussi détachée de la vie que celle du savant, car cette esthétique devra s'orienter vers une morale et une religion.
Je crois bien que je m'éloigne ainsi, de plus en plus, de la théorie de M. Baille.
Mais je ne puis m'empêcher de voir à la nôtre de grandes supériorités.
Quand on répète, à tort et à travers, qu'il y a là UNE VÉRITÉ et qu'on prétend en donner une démonstration scientifique, il faut bien prendre garde. Ou bien vous entendez le mot scientifique dans le même sens que nous. Alors vous êtes acculé à dire des absurdités : la
mesure de la valeur scientifique des gens serait donnée par le degré de leur foi catholique. M. Bcrthclot, par exemple, ne serait qu'un bêta. Je sais bien qu'il reste la ressource de le traiter de demi-savant ; mais c'est une bêtise de plus... ou bien vous admettez que votre démonstration scientifique du dogme catholique fait intervenir des raisons morales à côté de la raison raisonnée. Alors nous sommes d'accord, sauf sur les termes.
Je crois que c'est cela, au fond ; ces mots que nous employons tous deux n'ont pas le même sens pour M. Baille et pour moi.
Il reste cette différence que j'insiste davantage sur les raisons morales et lui sur les formes intellectuelles.
Ce n'est plus un abîme...
Mais il reste toujours des oppositions radicales entre nos attitudes.
Pour moi qui vois la définition d'une science au bout de cette sciezice, comme une asymptote, pour moi qui vois à peu près des sciences et des vérités plutôt qu'une science et une vérité, je n'ai plus aussi peur que les scolastiques d'aller puiser à des « sources contaminées » (1).
Je cherche mon asymptote. A côté de moi, un homme excellent, mais non catholique, cherche aussi son asymptote. Nous pouvons, à un instant donné, marcher parallèlement et son effort peut aider le mien.
Avec la conception statique de la vérité, au contraire, la doctrine du non-catholique est comme une eau qui
(1) Etudes religieuses, 1931. Etule du R. P. X. Moisant sur la Dialectique de M. Blondel.
contient le microbe de la peste. Un seul microbe, puisé à cette source, va corrompre toute la doctrine catholique qui était l'eau claire et saine.
Pour moi la science et la philosophie ne sont ni achevées ni achevables. Partant de là on peut admirablement tenir pour légitime l'autorité de l'Eglise enseignante ; que dis-je « légitime », c'est « indispensable » qu'il faut dire.
Pour M. Baille, il y a une bonne vérité statique et de mauvaises vérités statiques. La première est le catholicisme. Je le répète, je ne puis en aucune façon comprendre ce point de vue, ne serait-ce que pour cette seule raison que je serais obligé de tenir pour imbéciles de très grands esprits.
Si, au contraire, l'on regarde toute vérité comme dynamique, essentiellement, combien de choses nouvelles peuvent être comprises de ce point de vue !
Ni dans la Science ni dans la Foi nous ne pouvons rester absolument stables, ou plutôt la stabilité entraîne de suite une diminution.
La Vérité veut être voulue, c'est-à-dire aimée ; il faut la conquérir, l'arracher à elle-même pour la faire en soi-même.
Si nous ne nous cramponnons pas à elle, si nous ne l'étreignons pas avec cet effort violent, désespéré, qui est celui du mai in s'accrochant à la coque retournée du navire, après le naufrage, elle nous quitte, cette Vérité, — scientifique ou religieuse, — elle n'est plus en nous et nous ne sommes plus en elle.
Ceux qui savent l'effort méthodique et vigoureux qui est nécessaire dans la vie scientifique, ceux qui ont connu le doute religieux et qui en ont triomphé, tous ceux-là comprendront, pour l'avoir vécue, celte pensée de M. le Roy : « Nous ne pouvons être stables définiti-
vement ni dans la vérité, ni dans la vertu (1). » Et voilà, certes, une ressemblance intéressante, entre l'attitude scientifique et l'attitude religieuse.
C'est ainsi que, d'un nouveau point de vue, l'on peut rapprocher ces deux activités, à bien des égards différents, la recherche de la vérité scientifique et la recherche de la vérité religieuse.
(1) Conférence de M. Edouard Le Roy Sur la Notion de la Vérité , faite en 1906. M. Le Roy a fait là cette remarque profonde que toute doctrine originale a d'abord l'apparence du scepticisme complet, les esprits n'ayant pu faire de suite la transposition voulue.