CHAPITRE XXIII
LES PYXIS A SUJETS PITTORESQUES
Les quelques vases réunis dans ce chapitre présentent un aspect des plus singuliers : ni pour la forme, ni pour l’esprit décoratif, ni pour le style, ni pour le dessin des motifs, ils ne se rattachent à l’un des groupes précédemment étudiés, si ce n’est peut-être à celui des « bols homériques » avec lesquels ils ont de commun le décor en tableaux successifs empruntés à un même thème.
Ces vases, dont on ne connaît encore qu’un très petit nombre de spécimens, sont à ce point semblables sous tous les rapports qu’on est en droit de les supposer sortis d’un atelier unique. Ce sont des pyxis cylindriques (lîg. 93) sans anses, basses, bordées, au rebord et à la base, d’un bourrelet mouluré. Leurs dimensions sont, pour la hauteur, de 7 à 8 cm., pour le diamètre, de 12 à 14 cm. La terre, très fine et bien épurée, est tantôt jaune clair, tantôt rose, tantôt rouge, suivant le degré de cuisson. Le vernis rougeâtre est très fluide ; sa présence ne se décèle souvent que dans les sillons autour des reliefs et sur les contours des personnages.
Le décor occupe toute la hauteur du vase et se déploie en une zone unique que soulignait parfois une ligne ponctuée.
1° — Travaux d’Héraklès. — Deux spécimens de la même fabrique.
a) (Pagenstecher, Griech.-Aegypt.. Sammlung Sieglin, p. 197, fig. 176 et pl. XXII, 2 et XXIII) . Provenance : Alexandrie.
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Héraklès est barbu ; sa musculature est massive. Sur le fond, entre les motifs, sont parsemés des cyprès et des oliviers.
(De gauche à droite) Lutte contre le lion de Némée : le héros penché en avant serre le cou du lion sous son bras droit ; l’animal est dressé, l’arrière-train reposant à terre. — Héraklès et l’hydre : Héraklès s’avance vers le monstre, la massue haute. — Héraklès apporte le sanglier d’Erymanthe sur son épaule, cependant qu’Eurysthée est blotti dans un pithos. — Héraklès et la biche Cérynite : l’animal est affalé sous le genou du héros qui l’a saisi par
les cornes. — Héraklès frappant de ses flèches les oiseaux du lac Stymphale. — Lutte contre l’Amazone . Héraklès, la peau de lion enroulée autour du bras, frappe avec sa massue l’Amazone, qui tombe à la renverse, le bras droit abaissé lâchant la double hache, la main gauche soulevant la tunique. A l’arrière-plan, un cheval abattu. — Héraklès, dans les écuries d’Augias, un genou posé sur une natte repliée, entame, à coups de hoyau, l’amas de fumier à côté duquel est posée la massue ; l’arc et le carquois sont suspendus.
b) (fig. 94) Musée de Ravestein ( Annali delV Inst., 1864, pl. U).
(De gauche à droite) Héraklès et l’Amazone (même poinçon que pour le bol précédent). — Héraklès dans les écuries d’Augias (même poinçon que pour le bol précédent). — Héraklès domptant le taureau crétois : il a saisi l’animal par les cornes et
paraît être à cheval sur la croupe. — Héraklès maîtrisant l’une des cavales de Diomède ; il l’a empoignée à deux mains par l’encolure ; ici encore, la massue, l’arc et le carquois gisent à terre. Entre cette scène et la précédente, deux arbres, l’ün aux branches contournées, dessinant des volutes et des tortils ; l’autre figuré en une masse ovale, striée de traits parallèles, au sommet d’un tronc droit. — Héraklès, sa massue dans la main gauche et sa peau de lion sur l’épaule, tire Cerbère hors des enfers (cf. même scène sur la kélébé de Corinthe, fig. 31) ; l’entrée du Tartare est figurée par une ligne de terrain en pente, plantée d’arbres. — Héraklès dans le jardin des Hespérides, qu’évoquent trois arbres en forme de pins, et une plante haute : il s’avance, carquois au dos, massue haute, l’arc dans la main gauche que protège la peau de lion, contre le dragon qui tord ses replis autour de l’arbre aux pommes d’or.
2° — Scènes de la vie champêtre. Deux spécimens :
a) British Muséum (Walters, Catal. IV, G 96, pl. XV). Proven. Mélos.
b) (fig. 95) Musée d’Eleusis. Proven. Eleusis.
Les sujets figurés sur ces deux vases, proviennent des mêmes poinçons ; mais ils se succèdent dans un ordre différent.
Sur un chariot bas traîné par des chèvres, des cuves de raisins superposées ; appuyé contre le chargement et en arrière se tient debout un petit personnage qui porte dans ses bras un instrument allongé ; au second plan, apparaît un autre personnage vêtu de l’exomis ; un homme vu de dos apporte à pleins bras un paquet de grappes (manque sur le vase d’Eleusis). — Conversation entre deux bergers ; l’un d’eux tient sa houlette ; l’autre élève des fleurs (?) dans sa main ; l’un est vêtu de l’exomis et coiffé d’un pétase ; l’autre porte une peau de bête ; en arrière du premier, on voit un mouton. — Une femme, vêtue d’un chiton et d’un himation serré à hauteur de la taille, apporte sur la main gauche un plateau (ou un vase) chargé d’offrandes, et, dans la main droite, deux oenochoés ; à sa gauche se dresse un herniés. — Un homme dépose un faix sur la tête d’un enfant qui lève les bras pour l’assujettir (dessin erroné et incompréhensible sur la pL XV du catal. du Br. Mus.). — Deux personnages, de face, côte à côte, et paraissant porter en commun un paquet sur leur tête. - — Un homme, vêtu d’un pagne en peau de bête, attire à soi la branche d'un arbre. — Une femme s’avance vers un piédestal (orné de feuillages ?) surmonté d’une statue de satyre macriphallique ; en arrière, une table à trois pieds courbés, chargée d’offrandes. — Deux laveuses : l’une portant un ballot de linge sur le cou, se
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baisse pour le déposer sur l’herbe, où déjà se trouve un ballot ; une autre femme se penche en face d’elle ; dans le fond, de grandes pièces d’étoffe sèchent, accrochées aux arbres. — Une femme portant sur l’épaule un thyrse, ou un objet ressemblant à un thyrse ; à côté d’elle, un personnage s’éloigne, le torse plié sous un fardeau qu’il porte de l’épaule gauche. - — Un homme apporte dans ses bras un fagot. — Un jeune garçon, une hotte au dos, secoue un arbre avec une latte ; un autre à côté, s’appuie sur un long bâton. — Un homme vêtu de l’exomis est debout auprès d’une ruche ; il tient dans la main un objet indistinct, avec un geste que semble commenter ce passage de Virgile, Georgiques , v. 62 sqq.
Fig. 95. — Scènes champêtres. — Pyxis d’Eleusis (d’après un croquis)
Hue tu jussos adsperge sapores,
Trita melisphylla, et cerinthae ignobile gramen ; Tinnitusque cie, et Matris quate cymbala circum ;
Ipsae consident medicatis sedibus.
Un homme en tunique courte et manteau flottant, porte une corbeille chargée sur la tête (manque sur le vase du Br. Mus.). — Restes d’une femme auprès d’un autel bas (manque sur le vase du Br. Mus.).
Toutes ces scènes sont séparées par des arbres qui semblent des oliviers ou des pins schématisés ; d’autres arbres plus petits apparaissent à barrière-plan et en perspective, donnant ainsi de la profondeur au champ ; le sol est strié d’incisions qui figurent le gazon.
M. Walters croit voir dans ces sujets les occupations du thiase bachique. — Cette interprétation me semble peu probable ; les
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seules figures bachiques 'sont celles de la femme au thyrse et de son petit compagnon ; mais il est impossible de voir Dionysos dans le personnage debout sur la charrette de vendanges ; cette attitude convient mieux à un valet qu’à un dieu (Voir combien différente est une scène représentant Bacchus et Eros sur un char traîné par des boucs, dans une peinture de Pompéï, Mon. Antiq. Lincei, VIII, p. 358, fig. 55). Il n’est pas ordinaire que des satyres soient représentés vêtus d’exoïnis et coiffés de pétases, et que des ménades se livrent à des occupations rustiques, encore moins qu’elles apportent des offrandes à des statues de Priapes. Ces personnages en réalité, ce sont des paysans, des paysannes et des bergers occupés à leurs travaux ordinaires, et auxquels se mêlent les satyres, divinités champêtres.
3° — Scènes de batailles contre des Barbares. Quatre spécimens :
a) (fig. 93) Fragment au Musée de Delphes (Perdrizet, Delphes, V, p. 177, fig. 747, n° 440).
b ) Fragment au même musée ; ne semble pas avoir appartenu au même vase que le précédent (Ibid., fig. 748, n° 441).
c) Fragment au Musée National d’Athènes, Inv. 2106. Proven. Tanagra.
d) (fig. 96) Vase à peu près intact, même musée, Inv. 2115. Proven. Patras.
Sur chacun de ces vases se retrouvent, mais chaque fois dans un ordre différent, les motifs suivants :
Un blessé nu (a), assis à terre, qu’un de ses compagnons (barbu et chevelu) vêtu d’une tunique, soutient d’une main en le protégeant de son bouclier. — Un cavalier (b et d) sans casque C (cuirasse à lambrequins et manteau flottant) s’élance sur le groupe, la lance haute. Dans le fond, à un plan plus éloigné, un blessé se traîne sur les genoux en s’aidant de son bouclier. — Un cavalier (c) étendu mort sur son cheval blessé, qui fait effort pour se dégager. — Groupe de deux combattants : (e) Le vaincu est entièrement nu et désarmé ; assis à terre, le bras gauche relevé sur la tête, il se livre sans défense aux coups de son adversaire, sur le point de le frapper de son glaive. — Un guerrier nu (/), échevelé, la bouche largement ouverte, se précipite dans une direction opposée au groupe précédent, l’épée haute, un large bouclier au bras. La tète du personnage est défigurée par
I. On pourrait croire au premier abord que le guerrier avait un casque. En réalité ce qui paraît être une sorte de panache, n'est qu’une boule de glaise demeurée dans le creux entre la tête et la lance.
une petite boule de glaise adhérant au menton. — Un personnage nu et blessé (g), assis sur un tertre, se tient le ventre d’une main et s’appuie sur l’autre ; derrière lui un personnage, vêtu d’une sorte de blouse, sonne dans une large trompette. — Un cavalier chargeant (h) ; en avant de lui, cheval abattu. — Sur l’exemplaire provenant de Tanagra, on voit en outre une femme (i) pressant un nourrisson sur son sein et le protégeant derrière un large bouclier rond.
Le champ de bataille est figuré par une prairie plantée d’arbres.
Fig. 96. — Scènes de Bataille. — Vases d’Athènes et de Delphes (d’après des croquis)
Ces vases ne sont pas, comme les bols béotiens, des surmoulages directs de vases métalliques. Nous avons vu en effet que, pour un même sujet, les scènes, bien que sorties des mêmes poinçons, ne se succèdent pas dans le même ordre sur les divers exemplaires. Le potier imprimait donc séparément les poinçons dans le moule ; puis, sur le vase ainsi orné, il gravait divers détails du vêtement ou du décor, ou les fines hachures représentant les feuilles et les herbes. Comment ces poinçons étaient-ils obtenus ? Etaientils fabriqués par le potier lui-même, d’après quelque modèle ? Etaient- ils des surmoulages d’un décor métallique ? Sans doute l’un et l’autre procédé étaient en usage. En tout
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cas, il faut ne laisser qu’une part insignifiante à l'œuvre des potiers eux-mêmes.
Si le décor de quelques sujets (voir par exemple le fragment de Delphes) paraît dessiné par une main enfantine, il n’en est pas de même pour certains autres. Sans doute, il n’y a dans ces minuscules figures, ni modelé, ni correction. Mais tous ces tableautins empruntés à la légende d’Héraklès, ou à la vie des champs, ou à la guerre, sont pleins de détails pris sur le vif et croqués avec une exactitude, une vérité, une variété qui n’ont leur source que dans une observation de la vie réelle. Ces qualités ne sont point le fait de nos potiers, ni certainement de leurs modèles immédiats : il est évident que les scènes champêtres, qui paraissent illustrer quelque églogue alexandrine, et que les scènes de bataille, où les « blouses » des guerriers barbares, l’épisode d’une femme abritant son nourrisson sous un bouclier, désignent un combat contre des Gaulois, ont pour origine quelque œuvre du grand art, et sans aucun doute des tableaux peints. Car on remarque ici que la composition n’est pas ordonnée suivant les lois du bas-relief ; les personnages n’v sont pas soumis à 1’ « isoképhalie » ; il y a des lointains, de la perspective ; témoin ce blessé qu’on aperçoit, sur la figure 96, affalé au loin ; le paysage n’est pas seulement indiqué, il est « peint » en entier sur les pyxis où l’on voit la bataille se dérouler sur une prairie, parmi les arbres. Au sens propre du mot, on peut parler ici de « scènes pittoresques ».
Dans quelle région était établi cet atelier aux œuvres si curieuses et d’une originalité telle qu’elles ne se rattachent que de loin à ce que l’on connaît par ailleurs P Pour les sept vases ou fragments dont la provenance est connue, il y a six origines différentes : Alexandrie, Mélos, Eleusis, Tanagra, Delphes, Patras. Cet atelier a donc répandu ses produits de l’Est à l’Ouest, sur un rayon fort étendu. Toutefois je crois dès maintenant qu’on peut restreindre le champ des hypothèses.
En faveur de la Béotie, il y a quelques arguments : j’ai
cru constater une assez grande ressemblance, pour ce qui est de l’argile, entre les pyxis du Musée d’Athènes et certains vases béotiens ; le principe du décor à sujets narratifs et suivis ne se retrouve que dans les bols béotiens ; des six lieux de provenance connus, Tanagra, dont précisément certains produits sont revêtus de la même couverte fluide que nos pyxis, est le seul pays où l’on puisse, avec vraisemblance, supposer l’ installation d’un atelier assez achalandé pour exporter ses produits de l’extrémité du Péloponnèse à l’extrémité des Cyclades.
Le sujet emprunté aux invasions gauloises donnerait à penser à l’art pergaménien ; mais, dans la mesure où l’on peut comparer nos humbles tableautins et les grands ouvrages de la sculpture asiatique, il n’existe aucune ressemblance entre le réalisme ingénieux et varié des uns, et la violence « académique » et froide de l’autre. Et d’ailleurs, si les Galates ont été vaincus par les princes de Pergame, il ne faut pas oublier que des bandes gauloises, refluant de. Delphes, se sont fait décimer dans les plaines de Béotie, et la présence d’une de nos pyxis parmi les vases recueillis à Delphes donne à croire que les barbares représentés ici sont plutôt les Gaulois envahisseurs de Delphes que les Galates adversaires des Pergaméniens.
Si l’art asiatique paraît n’être pour rien dans le décor de nos pyxis, il n’en est pas de même de l’art alexandrin. Peut-être ne faut-il pas insister outre mesure sur le fait que les scènes champêtres de nos pyxis évoquent le réalisme anecdotique et familier des idylles et des églogues alexandrines. Mais un détail, si minime qu’il soit, nous ramène à Alexandrie : parmi les frondaisons dont s’orne le paysage, il y en a dont les grandes touffes en forme de palettes sont dans le style courant des bas-reliefs hellénistiques ; d’autres, figurées par des bandes contournées en spirales, sont presque identiques à celles qu’on voit sur les vases à figures rouges ; mais il y en a d’autres aussi qui sont étrangères à l’art purement grec : les arbres à tronc droit et dont le feuillage est représenté par une masse ovale rayée de
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menus traits verticaux paraissent propres à l’art de l’Egypte ptolémaïque. Entre telle coupe égytienne du Museo Gregoriano 1 et nos pyxis, la ressemblance est trop frappante pour être due à une pure coïncidence. Et nous devons admettre incontestablement que l’Egypte a joué son rôle dans la constitution de ce décor.
Faut-il supposer alors, que nos pyxis à sujets pittoresques sont, comme les bols, des œuvres béotiennes, mais présentant, à l’inverse des bols, les traces d’une action d’Alexandrie ?
Sont-ce des produits alexandrins, comme le donne à penser la découverte d’un spécimen en Egypte et comme nous serions inclinés à l’admettre ? Ce sont, à ce qu’il semble, les deux seules opinions possibles ; mais on ne peut encore s’arrêter à l'une plutôt qu’à l’autre.
Pour la date, le seul indice est donné par les circonstances de trouvailles des fragments de Delphes ; ceux-ci proviennent des mêmes tombes que les bols à reliefs. Ils appartiennent donc au me siècle au plus tôt. Une limite supérieure est donnée par l’année 280, où les Gaulois ont fait leur apparition en Grèce. Mais, sans doute, faut-il descendre plus bas ; car le style des scènes agrestes nous introduit dans l’art le plus proprement hellénistique, et quels que soient les rapports qui unissent ces vases aux séries béotiennes de la fin du ive siècle, ils en sont si éloignés par l’inspiration, l’esprit et la technique, qu’on doit supposer entre eux un intervalle de temps assez long.