‹ Les VaudoisChapitre 11 sur 15 · III. Ceux qui sont sauvés ne peuvent estre non sauvés · texte numérisé non relu

III. Ceux qui sont sauvés ne peuvent estre non sauvés

IV. Quiconque establit le franc arbitre desnie entièrement la prédestination et la grâce de Dieu.

V. Nulle œuvre n'est appellée bonne sinon celle laquelle est commandée de Dieu, et nulle œuvre n'est mauvaise que celle laquelle il deffend.

VI. Le Chrestien peut jurer par le nô de Dieu, sans que pourtant il contrevienne à ce qui est escrit en Sainct-Matthieu ch. V, pourveu que celui qui jure ne prêne point le nom du Seigneur en vain. Or ne jure-t-on point en vain quand le serment redonde à la gloire de Dieu, et au salut du prochain. Item on peut jurer en jugement, parceque celui qui exerce magistrature, soit qu'il soit fidelle ou infidelle, a le pouvoir de Dieu.

VII. La confessiô auriculaire n'est point commandée de Dieu, et il a esté conclu selon les Sainctes Ecritures que la vraye confession du chrestien gist à se confesser à un seul Dieu, auquel appartient honneur et gloire. Il y a une autre sorte de confession laquelle se fait en se réconciliant avec son prochain, de laquelle il est faict mention en Sainct Matthieu Ch. V. La troisième manière de confession est, quand tout ainsi qu'on a péché publiquement et au sceu d'un chacun, qu'aussi on confesse et recognoisse sa faute publiquement.

VIII. Nous ne devons cesser le jour du dimanche de nos œuvres, comme zélateurs de l'honneur et de la gloire de Dieu : pour la charité envers nos serviteurs, et pour vaquer à l'ouyë de la parole de Dieu.

IX. Il n'est point permis au chrestien de se venger de son ennemi en façon quelconque.

X. Le chrestien peut exercer office de magistrat sur les chrestiens.

XL II n'y a point un certain temps déterminé pour le jeûne du chrestien, et ne se trouve point en la parole de Dieu, que le Seigneur en ait commandé et marqué quelques jours.

XII. Le mariage n'est point defTendu à aucune personne de quelque qualité et condition qu'il soit.

XIII. Quiconque deffend le mariage enseigne une doctrine diabolique.

XIV. Celui qui n'a point le don de continence est obligé de se marier.

XV. Les ministres de la parole de Dieu ne doivent point estre changés de lieu en lieu, sinon que ce soit pour le grand profit de l'Eglise.

XVI. Ce n'est point chose qui répugne à la communion apostolique que les ministres possèdent quelque chose en particulier pour pouvoir nourrir leurs familles.

XVII. Touchant la matière des sacrements, il a esté conclu par l'Escriture Saincte que nous n'avons que deux signes sacramentaux, lesquels Jésus-Christ nous a laissés : l'un est le Baptême, l'autre est l'Eucharistie, laquelle nous recevons pour monstrer qu'elle est notre persévérance dans la foy, ainsi que nous l'avons promis lorsque nous avons esté baptisés estant petits enfants. Item en mémoire de ce grand bénéfice que Jésus-Christ nous a fait, lorsqu'il est mort pour notre rédemption ei nous lavant de son précieux sang.

On le voit, la profession de foi vaudoise à côté de hautes maximes morales sur le pardon des injures et la chasteté, à côté d'affirmations purement théologiques sur les Sacrements et de protestations contre les errements de l'Eglise catholique tels que le célibat des prêtres, le voeu de pauvreté individuelle des moines, la confession auriculaire, contient la négation du libre arbitre et pose le principe de la prédestination.

C'est sur ce dernier point que la théorie vaudoise différait à l'origine avec celle des protestants disciples de Luther. Georges Maurel et Pierre Masson avaient déjà, au nom des Vaudois de Provence, affirmé cette divergence d'opinions.

<( Ce n'est pas sans surprise, avaient-ils dit à Œcolampade, que <( nous avons appris l'opinion de Luther touchant le libre arbitre. « Tous les êtres, les plantes mêmes, ont une vertu qui leur est

« propre ; nous pensions qu'il en était ainsi des hommes Et,

« quant à la prédestination, nous sommes fort troublés, ayant « toujours cru que Dieu a créé tous les hommes pour la vie « éternelle et que les réprouvés se sont faits tels par leur propre « faute; mais, si toutes choses arrivent nécessairement, de telle sorte « que celui qui est prédestiné à la vie ne puisse pas devenir « réprouvé, ni ceux destinés à la réprobation parvenir au salut, à '( quoi servent les prédications et les exhortations? »

« C'est ainsi, fait remarquer Henri Martin, que le droit sens et « la saine tradition de ces enfants des Alpes luttaient contre « l'invasion d'une logique fatale. » (1)

Mais, on le voit, au synode d'Angrogne, les Vaudois se soumirent à la doctrine augustinienne, à la voix de Farel qui, dans l'assemblée, représentait les nouvelles églises. « Les humbles croyants des Alpes « n'osèrent défendre contre tous ces grands docteurs du siècle, au « nom desquels parlait Farel, le dépôt qu'ils avaient en garde. Par « simplicité, par modestie, ils cédèrent à la contrainte morale du « protestantisme, eux qui avoient été invincibles contre la violence « matérielle de Rome ! » (2)

(1) Histoire de France, t. VIII, p. 327. Furne, édit. Paris 1857.

(2) lbid, p. 328.

Cette confession ne fut point cependant adoptée sans une très vive discussion au sein du synode et deux pasteurs dauphinois, Daniel de Valence et Jean de Molines, refusèrent même de s'y soumettre. « Ils partirent sans congé de l'assemblée générale, » dit Gille, et se rendirent en Bohême pour se plaindre aux églises vaudoises de cette région desinnovations introduites suivant eux par le synode dans la doctrine de la secte, et d'après eux introduites à la demande de docteurs allemands, « auquels on avoit trop facilement « donné entréeet audience.» Les Vaudois de Bohême ne se prononcèrent paset,touten protestant contre toute innovationpossible dans la doctrine. invitèrent lesdeux pasteurs à s'entendre avecleurs frères. De retour dans les Alpes, Daniel et Jean convoquèrent de nouveau leurs coreligionnaires en un synode à Saint-Martin, le 1 5 août 1533, mais rassemblée refusa de se laisser convaincre par eux et maintint les décisions du synode d'Angrogne. « Alors, dit Gille, les deux « susdits Danielde Valence et Jean de Molines, au lieu d'acquiescer « à des conclusions tant examinées et approuvées, de despit se « retirèrent pour vivre en leur particulier, non sans des effets « tesmoins de leur mescontentement et indignation au préjudice des « Eglises, non de Bohême, mais des valées et circonvoisines, « spécialement en ce qu'ils esgarèrent ce qu'ils peurent des « manuscripts, et mémoires anciennes des Vaudois, qui nous « eussent peu servir, et à la postérité. » (1)

Henri Martin porte un tout autre jugementquel'écrivain protestant sur les deux pasteurs dissidents : « Ils se retirèrent, dit-il, emportant « avec eu la foi de leurs pères et une partie des monuments écrits

« de la tradition vaudoise La majorité des Vaudois n'en fut pas

« moins absorbée par la doctrine augustinienne et les protestants « saluèrent en eux les aînés de la Réforme. » (2)

Mais toutes ces vaines discussions théologiques, qui divisaient les hérétiques, qu'importaient-elles à cette heure lugubre du xvie siècle ? Les persécutions allaient tous les réunir sur les mêmes bûchers et sur les mêmes échafauds !

(1) Histoire ecclésiastique des Eglises vaudoises, t. I, p. 57.

(2) Histoire de France, t. VIII, p. 328 et 329.

Il appartenait à François Ier, roi épicurien, sceptique, jouisseur, débauché, d'ouvrir l'ère des persécutions religieuses dans la France entière, de déchaîner sur la patrie cet épouvantable fléau qui, avec la guerre de Cent ans, avec l'épopée meurtrière du premier Empire, constitua pour notre pays le plus formidable obstacle à son développement économique et qui eût détruit à jamais toute autre nation : la nation française seule pouvait avoir une vitalité assez puissante pour survivre aux ruines accumulées par les crimes accomplis au nom du catholicisme, par les guerres que déchaînait le fanatisme religieux !

Pour François Ier, comme pour tous les monarques hantés de la superstition religieuse et livrés à la débauche, le supplice des hérétiques était un moyen facile pour calmer les remords de sa conscience. Ce supplice permettait en même temps à sa maîtresse Diane de Poitiers de s'enrichir des biens des martyrs que l'on confisquait. Plus tard, ce supplice devait être un agréable passetemps pour la même royale courtisane et pour celui qui avait succédé à François Ier tout à la fois sur le trône et dans le lit de sa maîtresse, pour Henri II, sanglant divertissement pour les sens émoussés et la curiosité blasée de ces spectateurs couronnés (i).

François Ier inaugura donc l'ère des grandes persécutions religieuses et il l'inaugura par le supplice des Vaudois de Provence.

Nous l'avons dit, vers la fin du xiue siècle, les Vaudois des Alpes trop nombreux dans leurs hautes vallées avaient envoyé des colonies dans la vallée inférieure de la Durance. « Les seigneurs de « Cental et de Roque-Epervière, suzerains des montagnes de « Saluées qu'habitaient en partie des Vaudois, avaient attiré vers « des terres désertes et incultes qu'ils possédaient en Provence <( un essaim de ces probes et laborieux montagnards. Les colons « s'étaient multipliés en paix et en silence et avaient admirablement « fertilisé le canton qui s'étend sur la rive nord de la Durance,

(i) Voir Dargaud, Histoire de la Liberté religieuse en France, t. 1, p. 64 et 65. En 1549, à Paris. Henri II et Diane de Poitiers assistèrent au martyre d'un pauvre tailleur huguenot, que l'on brilla sur la place publique et qui avait eu l'audace de dire à la favorite que la maîtresse d'un roi ne valait pas la femme d'un tailleur.

(( canton du mont Léberon, aux environs d'Apt et de Vaucluse. La <( meilleure partie de ce territoire, qui contenait trois petites villes, « Mérindol, Cabrières et la Coste, et une trentaine de bourgs et <( de villages, dépendait de la viguerie d'Apt et le reste du comtat « Venaissin (i). »

Si l'on excepte les persécutions qu'ils eurent à subir au début de leur établissement, il ne semble pas que la rigueur de l'inquisition se soit exercée contre eux comme elle s'exerça contre leurs frères des Alpes dauphinoises. La raison de cette mansuétude à leur égard nous est donnée par un moine catholique, fort peu suspect de tendresse pour les Vaudois : « Comme on les voyoit '( tranquilles et réservés; qu'ils payoient assez fidellement les « impôts et les redevances seigneuriales, et que d'ailleurs ils « étaient fort laborieux, on ne les inquiétait point au sujet de leurs « mœurs ni de leur croyance (2). »

Honnêtes, laborieux, tranquilles, payant leurs redevances aux seigneurs, on en pouvait dire autant des Vaudois des Alpes; peutêtre, si non probablement, furent-ils, durant de longues années, sauvés par l'intervention des puissants seigneurs dont ils étaient les colons et qui trouvaient dans leur fermage un riche et fructueux bénéfice. On peut d'autant mieux le croire que lorsque, sous Louis XI I, le parlement de Provence voulut commencer à user de vexations à leur égard, les commissaires nommés sur l'ordre du roi par son lieutenant Guillaume du Belay, sieur de Langeai, à la suite de leur enquête, déclarèrent que « les dits Vaudois estoyent « gens de grand travail et que depuis environ deux cens ans, ils « s'estoyent retirés du pays de Piedmont pour venir habiter en la « Provence, et avoyent pris à titre d'amphiteose, et abergement « plusieurs hameaux destruicts par guerre, et autres lieux déserts <( et en friche, lesquels ils avoyent rendus fertiles par leur travail. <( Les dits (Vaudois) de Mérindol estoyent gens paisibles, aimés

(1) Henri Martin, Histoire de France, t. VIII, p. 326.

(2) Histoire des guerres exécutées dans le comté Venaissin et dans les environs par les calvinistes au XVIe siècle, par P. Justin, capucin, t. I, p. 39. Quenin, imprimeur. Carpeniras, 1782.

« de tous leurs voisins, gens de bônes mœurs, gardans leurs « promesses, et payant bien leurs debtes sans se faire plaidoyer, « gens charitables, ne permettans qu'aucun d'entreux eust néces- « site, aumosniers aux étrangers et aux pauvres passans selon leur « pouvoir. Et que les habitants de Provence affermoient que ceux « de Mérindol estoyent cognus entre les autres du pays, pour ce « qu'on ne les pouvoit induire à blasphémer, ou nommer le Diable, « ni aucunement jurer, si ce n'estoit en passant quelques côtracts, « en jugement. Item qu'on les cognoissoit en ce que quand ils se « trouvoyent en quelque compagnie en laquelle on tenoit propos « lascifs ou blasphèmes contre l'honneur de Dieu, ils se despar- « toyent incontinent de telles côpagnies (i). »

Lorsque la Réforme apparut en Allemagne, cette tranquillité cessa. Du jour où le pasteur Morel revint de Bâle en Provence, le parlement d'Aix commença les persécutions contre les églises vaudoises, « desquelles tous les jours il appréhendait quelque « fidelle, qu'il condamnoit au feu, ou envoyoit au gibet ou renvoyoit « flestris-au front (2). »

Le moine, dont nous avons cité plus haut le livre, renouvelant l'éternelle fable toujours éternellement vraie de notre grand fabuliste, dit que ce sont les victimes qui commencèrent, « que ce fut « par les sujets qu'ils fournirent eux-mêmes dès l'an 1533, que se « fit contre eux cette rigoureuse expédition (3). »

Ces « sujets » furent l'essai des pasteurs Georges Morel et Pierre Masson en Allemagne, la propagande active des barbes favorisée du reste — le moine Justin le déclare — par l'abandon de la région par le clergé catholique, auquel le parlement d'Aix dut ordonner « de pourvoir cette vallée de prêtres capables et de « bons prédicateurs, sous peine de saisie de son temporel.» — « La « première révolte des Vaudois, ajoute-t-il précisant encore les « griefs invoqués, eût un prétexte dans quelques actes de sévérité

(1) Perrin. Histoire des Vaudois p. 43 et 44.

(2) Perrin. Histoire des Vaudois. p. 216.

(3) Justin. Histoin des guerres excitées dans le comté Venaissin par Us calvinistes , t. I, p. 36.

« qu'avoient exercés contre eux les officiers de la justice, en s'aper- <( cevant qu'ils déclaroient leurs sentiments avec plus de liberté « que jamais; quelques-uns de ceshérétiques avoient été condamnés « aux galères, et il avoit été ordonné aux seigneurs hauts justiciers « d'en purger leurs terres, sous peine de confiscation de leurs « fiefs (i). » — Après cet aveu, il est bien évident, on le voit, que ce sont les malheureux Vaudois qui ont provoqué les persécutions du puissant parlement d'Aix!

En 1 5 3 3 , le pape Clément VII pour le Comtat et le roi François 1er avaient fait suspendre les procédures suivies contre les Vaudois, à la condition qu'ils se convertiraient dans les deux mois. Calme terrible qui précédait l'orage ! Nous ne pouvons mieux faire que de laisser à un de nos plus illustres historiens le soin de nous donner le récit — récit fait cent fois — de cette lugubre et épouvantable tragédie :

François Ier, dans un de ses moments de tolérance, fit arrêter et poursuivre à son tourl'inquisiteur Jean deRoma.pour les excès qu'il avait commis contreeux (Ieshérétiques); mais, bientôt, la recrudescence persécutrice de 1534 s'étendit sur la Provence : évêques et parlement frappèrent à l'envi : il y eut un assez grand nombre de condamnations à mort en 1535. Le parlement d'Aix ordonna aux seigneurs d'obliger leurs vassaux vaudois à abjurer ou à quitter le pays. Les Vaudois prirent les armes. Sur ces entrefaites, l'amnistie conditionnelle accordée aux « luthéristes » en juillet 1535 pacifia momentanément le pays. Les Vaudois ne remplirent pas la condition de l'amnistie, qui était de vivre catholiquemem; parmi les seigneurs et les magistrats, les uns fermaient les yeux, les autres, à la tête desquels se signalait Jean Meinier, baron d'Oppède, arrêtaient et emprisonnaient les Vaudois pour s'emparer de leurs biens par voie de rançon ou de confiscation. Le parlement et les archevêques d'Aix et d'Arles sollicitèrent des ordres du roi afin de régulariser les poursuites. Après divers incidents et quelques exécutions, le parlement d'Aix cita en masse un grand nombre de Vaudois, parmi lesquels des morts et des enfants en bas-âge. Les Vaudois ne comparurent pas. Le 18 novembre 1540, le parlement condamna au feu par coutumace vingt-trois notables et chefs de famille, à l'esclavage leurs femmes et leurs enfants, les livrant à quiconque pourrait s'en saisir, suivant une formule plus d'une fois employée dans les bulles des papes contre les hérétiques, et ordonna la destruction de Mérindol, principal foyer de l'hérésie; les maisons devaient être rasées jusqu'aux fondements, les caves comblées, les cavernes bouchées, les forêts coupées, les arbres fruitiers arrachés !

Déjà des troupes royales étaient assemblées pour l'exécution de cet effroyable arrêt et le vice-légat qui gouvernait le Comtat Venaissin pour le pape se disposait à traiter le

(1) P. Justin, t. I, p. 42.

bourg de Cabrières, dépendance du Comtat, comme le parlement d'Aix ordonnait de traiter Mérindol. Les Vaudois s'étaient armés, résolus à ne point périr sans se défendre : trois hommes influents s'unirent pour arrêter les scènes de carnage qui se préparaient : Barthélemi Chasseneux, premier président du parlement de Provence et savant jurisconsulte, Sadolet, évèque de Carpentras dans le Comtat, et Guillaume du Bellai-Langei, gouverneur du Piémont. Chasseneux avait été un des auteurs de la sentence du 18 novembre; mais il eut horreur de son ouvrage et en suspendit l'exécution jusqu'à ce qu'on en eût référé au roi ; pendant ce temps, Sadolet, que ses lumières, sa bonté et les charmes de son esprit rendaient cher et respectable à tous les partis (i), parvint à détourner de Cabrières la vengeance du vice-légat. François 1% avant de se prononcer, chargea Guillaume du Bellai de prendre d'exactes informations sur les Vaudois : le rapport de du Bellai fut très favorable à la population proscrite. Le roi, par une déclaration du 18 février 1 5 4 1 , suspendit l'arrêt du parlement d'Aix et accorda aux Vaudois un délai de trois mois pour abjurer leurs erreurs. Les Vaudois de Mérindol et des autres lieux dépendant de la Provence comparurent collectivement devant le parlement d'Aix par un mandataire qui présenta leur confession de foi et requit qu'on leur montrât amiablement en quoi ils erraient. Les Vaudois de Cabrières, qui relevaient de l'évêché de Carpentras, conférèrent amiablement sur cette même confession avec leur diocésain Sadolet.

Les condamnés du 18 novembre 1540 et quelques autres personnes acceptèrent purement et simplement la déclaration du roi, ce qui semblait impliquer abjuration. L'an d'après, le roi, harcelé par le cardinal de Tournon, demanda qu'on l'informât des résultats de sou amnistie. Le parlement d'Aix délégua un de ses conseillers, avec l'évêque de Cavaillon, diocésain de Mérindol, pour visiter ce centre de la vaudoisie. Les commissaires ne réclamaient qu'une vague formule d'abjuration collective. La conscience des Vaudois s'y refusa (avril 1542). Leur refus n'eut pas de suites immédiates : la majorité du parlement et du clergé de Provence assiégea en vain le roi durant deux ans. Calvin ne négligea rien pour sauver les « fidèles s provençaux : il fit écrire au roi des lettres pressantes par la ligue de Smalkade et par les cantons protestants de la Suisse ; cette intervention étrangère ne fut rien moins qu'agréable à François I"; cependant la politique l'obligea d'y avoir égard tant que dura la guerre contre l'empereur, et, le 14 juin 1544, il alla jusqu'à suspendre toutes les procédures commencées contre les Vaudois : l'édit royal leur rendait tous leurs privilèges et ordonnait l'élargissement de tous leurs prisonniers. Le procureur général d'Aix était écarté de la cause, comme parent de l'archevêque, ennemi juré des accusés, et un conseiller était chargé à sa place de l'enquête définitive sur leur innocence.

Les Vaudois se croyaient sauvés. Hélas! ils étaient à la veille de leur épouvantable ruine. Deux de leurs protecteurs, du Bellai-Langei et Chasseneux, étaient morts; le troisième, Sadolet, était parti pour Rome; on prétend que Chasseneux avait été empoisonné par les fanatiques dont il contrariait les fureurs et qui trouvèrent un instrument terrible dans son successeur, le premier président Meinier, baron d'Oppède, un de ces hommes qui ne poursuivent à travers les catastrophes politiques et religieuses que la satistaction de leurs appétits rapaces et de leur rage destructive. D'Oppède voulait,

(1) Il correspondait avec Calvin et disait ne point être de ceux qui haïssent ceux qui ne pensent pas comme eux.

dit -on, se venger sur les Vaudois dû refus qu'une de leurs suzeraines, la dame de Cental, avait fait de sa main : ce magistrat, qui, en l'absence du comte de Grignafi, gouverneur de la Provence, dirigeait toutes les affaires du pays, comme lieutenant du gouverneur en même temps que premier président, ne cessait d'exciter le roi à l'extermination des hérétiques : il accusait les Vaudois de profanations et d'insultes continuelles contre la religion catholique; il représentait leurs liaisons avec les réformés étrangers comme une conspiration contre la couronne, et prétendait que ces paisibles agriculteurs avaient quinze mille hommes prêts à prendre les armes et à s'emparer de Marseille, pour ériger la Provence en république. Le comte de Grignan avait déjà inquiété la cour par des insinuations analogues; le cardinal de Tournon, toujours prêt à frapper quand il s'agissait d'hérésie, seconda d'Oppéde et les prélats provençaux de toute son influence ministérielle. Les souffrances physiques croissantes rendaient le roi tout à la fois plus ombrageux, plus irritable et plus accessible à la superstition qu'autrefois; on saisit le moment favorable. Après le traité de Crépi, le roi n'avait plus tant de souci de ménager les réformés d'Allemagne et de Suisse. Le parlement d'Aix se mit en correspondance avec le cardinal de Tournon pour tâcher de faire révoquer les lettres patentes du 14 juin. Le cardinal fit dresser des lettres de révocation par le substitut du procureur général au conseil privé et, sur le refus du garde des sceaux Olivier, les fit présenter à la signature du roi par le secrétaire d'Etat L'Aubespine. Le roi signa, dit-on, sans lire. L'Aubespine contre-signa. Le substitut, qui avait écrit la pièce, ne voulut point la signer, comme trop irrégulière. Le garde des sceaux, bien moins encore, l'eût scellée. Le cardinal y fit mettre, on ne sait par qui, "un scel et un contre-scel subreptices.

Cette pièce sinistre enjoignait au parlement de Provence de mettre à exécution son arrêt du 18 novembre 1540, nonobstant toutes lettres de grâce postérieures, et de faire en sorte que le pays fut entièrement nettoyé des séducteurs hérétiques. Une main inconnue avait ajouté au-dessous de la signature l'ordre d'exécution militaire. (1" janvier 1545).

D'Oppède suspendit quelque temps l'exécution pour la mieux assurer : le 12 avril seulement, il lut les lettres du roi au parlement d'Aix, qui nomma aussitôt, pour exécuter l'arrêt, des commissaires à la tête desquels fut placé d'Oppède. Dès le lendemain, le premier président, l'avocat général Guérin et le juge-mage d'Aix sortirent d'Aix, accompagnés de Paulin, baron de la Garde, ex-commandant d'escadre et compagnon d'armes de Barberousse, qui conduisait une petite armée composée de six enseignes des vieilles bandes de Piémont, d'une compagnie d'ordonnance et de quelques milices bourgeoises d'Aix, d'Arles, d'Apt et de Marseille, requises de prendre les armes « à « peine de punition exemplaire. » Ces troupes, renforcées par les soldats du vice-légat d'Avignon et par une populace fanatique et brutale, envahirent brusquement le territoire vaudois. Les Vaudois n'opposèrent d'abord aucune résistance : le meurtre, l'incendie et le viol se déchaînèrent sur toute la contrée. A la vue de huit ou dix villages enflammés, les habitants de Mérindol s'enfuirent dans les bois et dans les montagnes. Les soldats ne trouvèrent, en entrant à Mérindol, qu'un pauvre idiot : d'Oppède le fit arquebuser. Puis or. découvrit quelques femmes dans une église. Les malheureuses, après mille outrages, furent précipitées du haut des rochers du château! (18 avril).

Mérindol brûlé, les égorgeurs marchèrent sur Cabrières, place fortifiée qui se défendit et se laissa battre en brèche. D'Oppède offrit la vie et les biens aux habitants. Les Vaudois ouvrirent leurs portes (20 avril). D'Oppède ordonna aux troupes de tout mettre

Le même capitaine Paul abandonne nues dans les neiges quatre femmes de Villar et trois de la Tour après leur avoir» * fait couper successivement le nez, les doigts des pieds et des mains, puis les pieds et les mains.

Quant à leurs enfants il les fît précipiter dans les rochers.

Madeleine veuve de Jean Bertin de la Tour est également roulée toute nùe, la tête attachée entre les jambes à travers les précipices.

{Gravure extraite du livre de Léger.)

à mort. Les vieux soldats de l'armée de Piémont déclarèrent leur honneur engagé par la capitulation et refusèrent (i). Les fanatiques de la milice et de la populace qui suivaient d'Oppède obéirent, les deux gendres de d'Oppède en tête. On tua dans les rues ; on tua dans le château ; on tua dans l'église ; une multitude de femmes et d'enfants s'y étaient réfugiés ; la horde forcenée s'y précipita : on vit là réunis tous les forfaits que peut rêver l'enfer !

D'autres femmes s'étaient cachées daus une grange : d'Oppède les y fit enfermer et fit mettre le feu aux quatre coins. Un soldat voulut les sauver et leur ouvrit la porte ; on les rejeta dans le feu à coups de piques. Vingt-cinq mères de famille avaient cherché asile dans la caverne de Mus, à quelque distance de la ville : le vice-légat d'Avignon, digne émule de d'Oppède, fit allumer un grand feu à l'entrée de la grotte : cinq ans après, on retrouva au fond les ossements des victimes.

La Coste eut le même sort que Cabrières. Le seigneur de la Coste, parent de d'Oppède, avait conjuré celui-ci d'épargner « ses sujets. » D'Oppède promit. Les portes furent ouvertes. Toutes les horreurs de Cabrières furent renouvelées. Un grand nombre de malheureux se précipitèrent du haut des murailles, se poignardèrent ou se pendirent pour échapper aux atroces traitements des bourreaux qui prolongeaient, avec un art infernal, l'agonie de toute une ville. On vit une mère, tombée avec sa fille dans les mains de ces bêtes féroces ivres de sang et de luxure, se percer le cœur d'un couteau et le passer tout sanglant à sa fille ! (22 avril)

Les trois villes vaudoises et vingt-deux villages étaient détruits ; trois mille personnes massacrées ; deux cent cinquante-cinq exécutées, après les massacres, sur un simulacre de jugement ; six ou sept cents envoyées ramer sur les galères du baron de la Garde : beaucoup d'enfants avaient été vendus comme esclaves ! L'armée des égorgeurs se retira enfin, laissant derrière elle une double ordonnance du parlement d'Aix et du vice-légat d'Avignon, du 24 avril, qui défendaient « que nul, sous peine de la vie, n'osât donner « retraite, aide, secours, ni fournir argent ni vivres à aucun Vaudois ou hérétique. » La populace catholique des cantons environnants continua de parcourir en armes la campagne, glanant sur les traces de l'armée et cherchant ce qui restait à tuer ou à piller, tandis que des milliers de proscrits erraient dans les bois et dans les rochers du Léberon, arrachant, pour apaiser la faim qui les dévorait, les herbes et les racines sauvages. Tout secours leur était refusé ; autour d'eux, la terreur glaçait tout ce que n'enivrait pas le fanatisme. Une pauvre femme vint expirer d'inanition à la porte d'une grange sans que personne osât lui donner un morceau de pain ! Une multitude de ces infortunés « moururent de faim enragée, » dit un historien provençal ; les plus robustes gagnèrent les Alpes, Genève et la Suisse, (2) tuyant cette patrie naguère si heureuse, que la rage des persécuteurs avait changée en un désert plein de ruines noircies et de débris humains sans sépulture.

(1) Les troupes étaient composées en partie de repris de justice : aussi Michelet écrit-il (Histoire de France, T. X. p. 411) : « Ces troupes refusèrent d'abord (de tuer) : « les galériens se montrèrent plus scrupuleux que les magistrats. Ce ne fut pas sans « peine qu'on les mit à tuer, voler et violer. »

(2) Les premiers protestants persécutés en France prenaient ainsi déjà la même route d'exil que devaient prendre les victimes des dernières persécutions religieuses, lors de la révocation de l'Kdit de Nantes.

Jamais victimes plus pures ni bourreaux plus infâmes n'avaient apparu dans l'histoire !

Tel fut l'épouvantable prologue des luttes religieuses qui devaient bouleverser de fond en comble la vieille Fiance ! Les jours de Béziers et de Carcassonne étaient revenus, et c'était sur toute la surface du royaume que devaient se renouveler, dans quelques années, les horreurs de la guerre des Albigeois!

D'Oppéde et ses complices, « craignant d'être un jour recherchés pour tout ce qui « s'étoit fait en cette exécution, » envoyèrent au roi le sieur de la Fond, un des présidents au parlement d'Aix et des commissaires de l'expédition, afin de justifier leur conduite. Le cardinal de Tournon plaida auprès du roi la cause des massacreurs et François 1", par lettres-patentes du 18 août 1545, « approuva tout ce qui avoit été fait contre les « Vaudois, » acceptant devant Dieu et devant les hommes la solidarité de ce grand attentat .

Des applaudissements féroces avaient éclaté dans le pays des grandes hécatombes humaines, en Espagne, et dans tous les rangs du catholicisme fanatique : tout ce qui, dans les pays catholiques, conservait des sentiments humains et chrétiens garda un silence de stupeur, ou s'unit au cri d'indignation des peuples protestants. Les hommes dont l'esprit n'était pas troublé ni le cœur perverti sentirent l'Europe entrer dans un des cercles de désolation dont parle le Dante! (1)

Tel fut, sur le sol national, l'effroyable début des persécutions religieuses et des guerres meurtrières qui allaient déchirer la patrie, la livrer aux invasions successives des Anglais, des Allemands, des Espagnols, ruiner la France et, au moment de rénovation universelle, au moment où les Pays-Bas, l'Angleterre, le Brandebourg allaient grandir, la paralyser , menacer même de l'anéantir comme le fanatisme religieux et les bûchers de l'Inquisition devaient bientôt anéantir la puissance de l'Espagne ! Tel fut le sanglant prélude de la Saint-Barthélemy !

De ces épouvantables massacres de Cabrières, de Mérindol, de la Coste, dont la sœur de François Ier , la reine Marguerite, ne se consola jamais (2), au milieu desquels des filles de huit ans furent violées dans les bras de leurs mères (j), de leur triste authenticité pourrait-on douter? Ecoutez le moine catholique, que nous avons déjà cité : il va vous retracer quelques scènes doulou-

(1) Henri Martin. Histoire de France, t. VIII, p. 328 et s. — Furne. édit. Paris, 1857.

(2) Voir Dargaud. Histoire île la liberté religieuse en France, t. I, P- 72- Charpentier, édit. Paris. 1859.

(3) Ibid., p. 39.

reuses de la persécution : il est peu suspect, puisqu'il approuve en principe la persécution et les massacres :

(A Cabrières) les Vaudois furent taillés en pièces ; les femmes qui s'étaient mêlées dans le combat ne furent pas épargnées. Dix-huit de ces malheureux les plus âgés furent pris et conduits dans un pré, les mains liées derrière le dos, pour y être mis à mort : de Perrières, gendre du baron d'Oppèdes, donna le signal du massacre, en fendant d'un coup de sabre la tète chauve d'un vieillard ; les soldats firent le reste, et mirent les tètes sur les pointes de leurs halebardes. Les femmes qui étaient retournées se renfermer dans l'église, furent passées au fil de l'épée, ou précipitées du haut du clocher. Huit des plus vieilles qui s'étaient montrées fort animées furent brûlées vives dans un grenier à foin. Il périt environ 500 personnes dans Cabrières, de l'aveu qu'en fit l'avocat général Guériti par devant le parlement de Paris

Le lieu (la Coste) fut pris, pillé et brûlé ; les soldats étaient devenus furieux et sanguinaires ; tout fut mis à mort sans distinction ; il s'y commit des cruautés qui font horreur à rapporter ; d'autant puisqu'elles furent également exercées sur des femmes, des enfans et des gens affaiblis par la faim et tout à fait dignes de compassion

On poussa la rigueur encore plus loin, car on poursuivit ceux qui s'étaient sauvés dans les bois et sur les montagnes. Vingt-cinq de ces infortunés, s étant évadés avec leurs enfans du côté de Murs, furent contraints de se renfermer dans une caverne, d'où le capitaine Mourmoiron qui les poursuivait, ne pouvant les obliger à sortir, ni les atteindre à coup d'arquebuse, il les y fit étouffer avec de la fumée. Tous ceux qui furent pris dans là recherche générale qu'on en fit, fuient mis à mort ; ceux qui se reiuiirent furent conduits à Marseille au nombre de 600 (1).

La persécution des bords de la Durance remonta aux sommets des Alpes, et. sur les deux versants des grandes montagnes, fit à flots couler le sang des infortunés Vaudois.

Arrivé à ce point de notre histoire nationale, le premier de nos historiens, celui qui a apporté dans l'étude de la vie du peuple de France la plus haute pensée, la raison d'un grand esprit unie à la généreuse passion d'un cœur plus grand encore, Michelet, en quelques-unes des pages les plus émouvantes qu'il ait jamais écrites, trace un tableau merveilleux du peuple vaudois. Ce n'est que la paraphrase éloquente de ce beau vers d'Alfred de Musset :

Elle est là, sur les monts, la liberté sacrée.

(1) P. Justin. Histoire des guerres excitées dans le comté Venaissiii par les calvinistes, t. I, p. 63, 64, 65 et 66.

Ces pages du grand poète historien, les voici :

L'histoire souillée, sanglante, du sérail turc et de notre diplomatie menteuse, a dû marcher à part, aussi bien que l'histoire atroce des armées mercenaires qui firent le châtiment de la Rome papale. Nous n'avons pas eu le courage de mêler ces sujets, comme on le fait souvent, aux saintes origines de notre rénovation religieuse. Nous avons respecté, isolé celle-ci, mis à part la vierge sacrée.

Chaque fois que, dans la suite de mes travaux, je reviens à cette grande histoire populaire des premiers réveils de la liberté, j'y retrouve une fraîcheur d'aurore et de printemps, une sève vivifiante et toutes les senteurs des herbes des Alpes. Sento l'aura mi a antica !

Ceci n'est point un vain rapprochement. Le paysage des Alpes, qui nous donne toujours un sentiment si vif des libertés de l'âme, avec le souvenir de leur grande révolution, en est la vraie figure ; c'est elle-même sous forme visible. Ces monts en sont la colossale histoire.

J'en eus l'intuition lorsque jeune, ignorant, je suivis pour la première fois ces routes sacrées ; lorsque, après une longue nuit passée dans les basses vallées, trempé du morfondant brouillard, je vis, deux heures avant l'aurore, les Alpes déjà roses dans l'azur du matin .

Je ne connaissais guère l'histoire de ces contrées, ni celle de la liberté suisse, ni celle des saints et des martyrs qui traversèrent ces routes, ni le nid des Vaudois, l'incomparable fleur qui se cache aux sources du Pô.

Je n'en sentis pas moins dès lors ce que j'ai mieux connu depuis, et trouvé de plus en plus vrai : c'est l'autel commun de l'Europe.

Telle la nature, tel l'homme. Il n'y a point là de molle poésie. Nul mysticisme. L'austère vigueur et la sainteté de la raison.

Ces vierges de lumière, qui nous donnent le jour quand le ciel même est sombre encore dans son azur d'acier, elles ne réjouissent pas seulement les yeux fatigués d'insomnie, elles avivent le cœur, lui parlent d'espérance, de foi dans la justice, le retrempent de force virile et de ferme résolution.

Leurs glaciers bienfaisants, dans leur austérité terrible, qui donnent à l'Europe les eaux et la fécondité, lui versent en même temps la lumière, la force morale.

Ce n'est pas le ciel que regarde au réveil le pauvre laboureur de Savoie, ni le fiévreux marin de Gênes, ni l'ouvrier de Lyon dans ses rues noires. De toutes parts, ce sont les Alpes qu'ils regardent d'abord, ces monts consolateurs qui, bien avant le jour, les délivrent des mauvais songes, et disent au captif : « Tu vas voir encore le soleil . »

Le mot Vaudois, au Moyen-Age, veut dire libre chrétien, dégageant le christianisme de tout dogme mystique, de toute fausse poésie légendaire, de tout culte superstitieux.

Ce qui fut effort pour Europe, critique voulue et raisonnée, était là de soi-même, fruit naturel et primitif du sol. Il ne faut pas, comme font trop les historiens protestants, ôter à cette tribu unique des Vaudois son originalité et sa grâce d'enfance. Arrière la critique ! Arrière l'héroïsme ! Ne calvinisons pas cette histoire. Ecartons et les dogmes qu'ils reçurent au xvie siècle, et leurs trente-trois guerres protestantes. Cette épopée de l'Israël des Alpes se colore d'un esprit étranger aux premiers Vaudois.

La nature, dans ces monts sévères, est si grande, elle s'impose de si haut, qu'elle anéantit tout, sauf la raison, la vérité.

Tout temple est petit, ridicule, devant ce prodigieux temple de la main de Dieu. Toute poésie, tout roman est là à rude épreuve. Le voyageur qui y passe en courant, sous son prisme d'artiste, y verra mille mensonges. Mais l'homme qui y reste en toute saison participe à l'austérité de la contrée, est raisonnable, vrai et grave.

Si le christianisme est tout entier dans un sentiment doux et pur, une fraternité sérieuse, une grande charité mutuelle, ce petit peuple fut vraiment une admirable idylle chrétienne. Mais nul n'eut moins de dogme. La légende chrétienne, acceptée d'eux docilement, ne semble pas avoir eu grande place en ces âmes, moins dominées par la tradition que par la nature qui ne change pas.

Deux choses y furent, dans une lutte harmonique et douce, à peine perceptibles : un christianisme peu théologique, ignorant si l'on veut, innocent comme la nature ; et, dessous, un élément qui ose se produire, le doux génie de la contrée, les fées (ou les famines), qui flottent dans les fleurs innombrables ou dans la brume du matin. Anciens esprits païens qui ne sont pas bien sûrs d'être soufferts, elles peuvent s'évanouir toujours et dire : « Pardon ! mais nous n'existons pas. »

Ainsi, en grande modestie, ces fées légères sont le sourire de la sérieuse vallée. Oh ! sérieuse ! Un Dieu si grand paraît là-haut au gigantesque autel des Alpes ! Nul temple ne tiendrait devant lui. Les seules églises qu'il souffre, ce sont d'humbles arbres fruitiers, des plantes salutaires et la petite architecture des fleurs. Les fées s'y cachent, et il ferme les yeux.

Aimable compassion de ce grand Dieu terrible pour la vie timide et tremblante ! Alliance touchante des religions de l'âme avec l'âme de la nation !

Le dogme qui seul au fond fait une religion du christianisme, le dogme du salut par l'unique foi au Christ qu'ils reçurent au xvie siècle, parait très peu vaudois. Ces simples travailleurs mettaient, au contraire, le salut dans les Œuvres et dans le travail.

Cet axiome est d'eux : « Travailler, c'est prier. »

Ils ont tenu leurs âmes dans cet état moyen, modeste, des charmantes montagnes intermédiaires qu'ils cultivent entre la grande plaine piémontaise et les géants sublimes qui, vers l'ouest, les surveillent et les tiennent sous leur froid regard.

Il n'y a pas là à rêver. Dès que les neiges diminuent là-haut, il faut en profiter, labourer sous les vignes. L'hiver viendra de bonne heure. Et, si le plaisir catholique peut d'une part troubler leurs travaux, leurs grands voisins neigeux ont leurs rigueurs aussi, et parfois, bien avant la saison, un souffle impitoyable. Le vrai symbole de la communauté, c'est cette plante des Alpes qu'ils ont si bien nommé la petite frileuse [frêidouline), qui semble regarder aux glaciers, compter peu sur l'été, se tenir réservée, timide et prête à se fermer toujours.

Vertu unique et singulière de l'innocence ! Au milieu de ces craintes, subsistait dans leur vie, comme dans les vieux chants, une sérénité singulière, et on la retrouve dans les vers de leurs derniers enfants. La petite église vaudoise y figure comme la colombe qui sait trouver son grain dans le rocher : « Heureuse, heureuse colombelle! etc. »

Heureuse en effet, et pleine de sujets de contentements ! Que lui manque-t-il donc ? Dès 1200, persécutée, brûlée. En 1400, forcée dans ses montagnes, elle fuit dans les neiges en plein hiver, et quatre-vingts enfants y sont gelés dans leur berceau. En 1488 > nouvelles victimes humaines; je ne sais combien de familles (dont quatre cents enfants) étouffés dans une caverne. Le xvie siècle ne sera qu'une boucherie.

Dans tout cela, nulle résistance. Un respect infini pour leur seigneur, pour leur maître et bourreau, le duc de Savoie.

Cette terrible éducation par le martyre leur rendait naturelle une vie de pureté extraordinaire, dans une étonnante fraternité. L'égalité de misère, de péril, faisait l'égalité d'esprit. Dieu le même entre tous. Tous saints et tous simples apôtres de leur simple credo. Ils s'enseignaient les uns les autres, les femmes même, les filles et les enfants.

Ils n'avaient point de prêtres. Ce ne fut qu'à la longue, lorsque la persécution fut plus cruelle, que quelques hommes se réservèrent et furent mis à part pour la mort. On les appelait barbes c'est-à-dire oncles, d'un petit nom caressant de famille. Comme leur martyre était certain, ils n'y associaient personne et ne se mariaient pas.

Quelques-uns émigraient et s'en allaient en Lombardie, en France et sur le Rhin, la balle sur l'épaule, mettant en dessus je ne sais quelle denrée de colportage, et dessous la denrée de Dieu.

Ils eurent influence au XIIe et xm° siècles directement par la prédication ; depuis fort indirecte, comme exemple, comme type du christianisme le plus pur et le moins loin de la raison.

L'effort perfide qu'on fit plus tard pour faire nommer Vaudois les sorciers ne donna le change à personne. Lorsqu'au xv6 siècle l'inquisiteur d'Arras dit : « Le tiers du monde « est Vaudois », on comprit qu'il fallait entendre : raisonnable et libre chrétien (i).

Oui. comme le dit Michelet, le xvie siècle ne fut pour ces innocents montagnards qu'une boucherie.

Sur le versant français des Alpes, jusqu'au triomphe de Henri IV et aux victoires de Lesdiguières, les persécutions ne devaient pas cesser.

Le ier juin 1540, François ier rendait l'édit de Fontainebleau qui enjoignait à tous les représentants de la loi, baillis, sénéchaux et autres, sous peine de suspension et privation de leurs offices, de poursuivre les protestants et de les livrer à la justice.

Aussi, le 4 mai 1546, le parlement de Grenoble rendait-il un arrêt contre les hérétiques du Dauphiné, ordonnant aux baillis, sénéchaux et autres juges royaux « de faire prendre et saisir au (( corps et serrer en prison fermée tous ceux qui par les dites « informations se trouveraient chargés du dit crime d'hérésie. » (2)

(1) Histoire de France, t. X, p. 297 et s.

(2) Parmi les nombreux martyrs qui périrent à cette époque, nous avons cité plus haut Martin Gonin, pasteur d'Angrogne ; nous devons citer aussi un nommé Rostain qui, en 1542, fut brûlé à Romans pour avoir jeté un crucifix dans un ruisseau. M. Arnaud (Histoire des protestants en Dauphiné, t. I, p. 22 et 23) raconte également l'émouvant martyre d'un pauvre laboureur vaudois, Etienne Brun, brûlé vif à Embrun, en 1540 : « Emprisonné à l'instigation de Gaspard Auger, de Gap, qui était fermier de l'archevêque « et espérait, grâce à son zèle, être mis en possession des biens du martyr, il fut interrogé

Aussi, suivant le mot d'un historien, en cette année 1 546, vit-on « se rallumer toutes les fureurs de l'impitoyable inquisition. » (1) Ordre fut donné aux catholiques de dénoncer, en quelque circonstance que ce soit et quelles que soient les liens de famille existant entre eux, tous les hérétiques ou fauteurs d'hérésie par eux connus.

La persécution devint plus rigoureuse encore en 1552, époque à laquelle Matthieu Or ri fut nommé inquisiteur en Dauphiné. Du reste, à la demande du roi Henri II, le pape Paul IV, le 27 avril 1^57, avait lancé une bulle dans laquelle « il députait en France un « nombre suffisant d'inquisiteurs soumis à des chefs zélés, » pour éteindre l'hérésie et « exterminer les sorciers ou autres amis et « sectateurs des démons. »

A son tour, le 11 novembre 1^59, le roi François II établissait dans chaque parlement une chambre ardente pour poursuivre et condamner les hérétiques. (2)

« par un Cordelier, inquisiteur de la foi, nommé Domicelli, et un vicaire, déclaré « hérétique et condamné à être brûlé vif. C'est eu vain qu'on lui conseilla d'abjurer c pour racheter sa vie ; c'est en vain qu'on mit devant ses yeux le tableau de sa femme « et de ses cinq enfants qu'il laissait orphelins : il demeura inébranlable. Lorsqu'on le « conduisit devant ses juges pour entendre sa sentence de mort, il leur adressa ces « remarquables paroles : Pauvres gens ! que pensez-vous faire ? vous me voule\ condamner a « mort. Vous vous trompe^, ce sera à la vie, car des misères de ce pauvre monde je passerai « incontinent à une immortalité bienheureuse que j'ai tant désirée. » En se rendant au lieu du supplice, il « exhorta la foule nombreuse qui était venue assister à ce lugubre spectacle, « et, quand il fut attaché au poteau, le vent, qui soufflait avec violence, détourna 1 pendant près d'une heure les flammes de son corps, si bien qu'il fallut allumer d'autres « fagots et y répandre de l'huile pour activer les flammes. Impatienté de cette longue « attente, le bourreau asséna sur sa tête un coup de croc, et le martyr lui dit : « Puisque « je suis condamné d'être brûlé, pourquoi me veux-tu assommer ? Un second coup, donné « sur le ventre du patient, l'abattit, et le bourreau couvrit son corps de fagots enflammés. « Celui-ci fut bientôt consumé et ses cendres jetées au vent, selon la sentence du juge, « qui, après la mort du martyr, fît défendre à son de trompe, par honte ou par peur, « de parler de son supplice, menaçant quiconque en répandrait la nouvelle d'être déclaré « hérétique et traité de la même sorte. » Ne croit-on pas lire le récit du supplice d'un martyr chrétien des premiers âges? Même foi, même sérénité dans les souffrances.

(1) M. Brunei. Les Vaudois des Alpes françaises, p. 226.

(2) Il y eut, à cette époque, des prélats catholiques qui, respectueux des droits sacrés de l'humanité, protestèrent contre ces barbaries : tel fut Tévêque de Valence qui adressa à François II une lettre éloquente, dans laquelle il protestait contre les persécutions, dont les hérétiques étaient les victimes, les persécutions contraires à son ministère, « qui

Devant les persécuteurs, les Vaudois fuyaient cherchant un refuge dans les forêts les plus profondes; mais leurs villages restaient exposés à la rage des soldats des inquisiteurs : ces villages furent en grand nombre livrés aux flammes : vers 1567, tous ceux du Champsaur furent incendiés.

Ces lugubres journées se terminèrent par une guerre entre les troupes catholiques, sur lesquelles l'archevêque d'Embrun avait la haute main, et les soldats de Lesdi<niières : les excès des ligueurs furent le digne complément de cette longue série de martyres !

Depuis l'entrée de Henri IV dans sa bonne ville de Paris et depuis la pacification opérée par ce souverain, les Vaudois vécurent en paix : cette quiétude ne fut troublée que par la révocation de l'Edit de Nantes. Les agissements du cardinal de Richelieu ne pouvaient les atteindre : en effet, le grand politique, qui voulait tout à la fois faire la France forte à l'intérieur en abattant l'aristocratie féodale et puissante à l'extérieur en abaissant la grande puissance catholique, la maison d'Autriche, ne combattit les protestants que pour les empêcher de constituer un Etat dans l'Etat et non pour nuire à leur confession religieuse : les Vaudois, tranquilles dans leurs montagnes, sujets soumis au roi et payant bien l'impôt, ne pouvaient porter ombrage à [apolitique de l'illustre

« abhorre le sang, » ne convertissaient personne, faisaient au contraire des prosélytes à l'hérésie. Le succès du protestantisme venait de l'indignité du clergé catholique, des évêques « incapables, n'ayant d'attention qu'à récolter leur immense revenu, qu'ils « consommaient en dépenses folles et scandaleuses, » nommés souvent enfants à des sièges importants, des « curés ignorants, avares, pourvus la plupart contre les règles « canoniques, se mêlant de tout autre métier que du seul qu'ils auraient dû remplir. » — « Il aurait été si nécessaire, ajoutait-il, de ne nous donner pour coopérateurs que des « hommes éclairés et d'une vertu éprouvée, autant de doubles écus que l'on délivrait à « un expéditionnaire en cour de Rome, autant on nous envoyait de curés. Les simples « prêtres croupissaient dans l'indigence, le mépris et l'opprobre, tandis que les cardinaux, t et, à leur imitation, quelques évêques, conféraient sans pudeur les bénéfices qui « dépendaient d'eux à leurs maîtres d'hôtels, à leurs cuisiniers, à leurs laquais. »

Quant aux victimes, voici ce que dit d'elles l'évêque de Valence : ■ Les hommes que « vous pensez épouvanter par l'aspect des supplices ne craignent point la mort ; plus « vous aggravez leurs tourments, et plus vous ornerez leur triomphe. »

Comme bien on pense les sages paroles de l'honnête évêque de Valence ne furent ni écoutées, ni entendues : clamavil in deserto.

cardinal, qui fut le plus grand des ministres de la monarchie et l'un des glorieux fondateurs de l'unité française.

Malgré les continuelles persécutions qu'ils avaient endurées, malgré les guerres de religion, les Vaudois restèrent nombreux dans les Alpes jusqu'au jour où la révocation de l'Edit de Nantes les en chassa pour le plus grand malheur de nos montagnes dauphinoises, (i )

Les persécutions dirigées contre les Vaudois de Provence eurent leur contre-coup dans les Alpes piémontaises. Les évêques d'Apt, de Cavaillon, de Sisteron ayant reconnu que, ainsi qu'il a été dit plus haut, un très grand nombre des Vaudois de leurs provinces étaient sujets et tenanciers des seigneurs du Piémont, en 1534, il saisirent de la question l'archevêque et l'inquisiteur de Turin. Ceux-ci obtinrent alors du duc Charles de Savoie l'envoi en Provence du sieur Pantaléon Bressone, seigneur de la Rocheplatte.

Ce dernier apprit dans sa mission que les barbes, qui entretenaient l'hérésie dans la Provence, venaient pour la plupart des hautes vallées. 11 résolut donc, en 1535, à la tête d'une bande de cinq cents hommes de surprendre les Vaudois des montagnes et de les exterminer. L'expédition, comme tant d'autres du même genre, échoua devant l'énergie des montagnards, qui mirent Bressone et sa troupe en déroute, en l'attaquant à coups de fronde dans les défilés des Alpes, près de la vallée de Luzerne. Malheureusement, avant cet échec, Bressone avait eu le temps de massacrer les habitants des vallées sans défense, de piller et d'incendier les maisons sur son passage.

Bressone repoussé se contenta dès lors d'arrêter et d'emprisonner les Vaudois des vallées inférieures qui étaient moins nombreux et se trouvaient mêlés à des populations catholiques.

Cependant, trouvant que ces persécutions n'aboutissaient à rien et que, lorsqu'on attaquait les montagnards à main armée, « la peau

(1) M. Arnaud (Histoire des protestants en Dauphini, t. I, p. VI) dit que, en 1598, lors de la proclamation de l'Edit de Nantes, les protestants avaient encore en Dauphiné plus de quatre-vingt-dix églises, auxquelles se rattachaient deux cent soixante-dix annexes.

« d'un Vaudois lui coûtait toujours quinze ou vingt de celles de ses « meilleurs catholiques », estimant, d'autre part, que l'alliance des Vaudois lui était nécessaire pour arrêter l'armée de François 1er qui, après avoir conquis la Bresse et le Bugey, menaçait d'envahir le Piémont, le duc de Savoie publia des lettres patentes par lesquelles « il était expressément défendu d'inquiéter ces hérétiques, « sous quelque prétexte que ce fût. »

Mais, en 1556, la cour de Rome obtint que le parlement de Turin envoya deux commissaires, le seigneur de Saint-Julien et Augustin de Ecclesia, dans les vallées pour instruire contre les Vaudois.

Ceux-ci refusant de se convertir à la foi catholique, en 1557, Saint-Julien, de la part du souverain, leur enjoignit « qu'ils eussent « à aller à la messe sous peine de mort et de confiscation de leurs « biens. Il ordonna, outre cela, que douze des principaux d'entre « eux, avec tous les ministres et maîtres d'école, eussent à se rendre <( promptement dans les prisons de Turin, peur s'y voir condamnés « comme iis le me'ritoienf. » (1) Il était, en outre, enjoint aux syndics de chasser immédiatement les étrangers et de ne recevoir à l'avenir que les prédicateurs envoyés par les évêques.

Les Vaudois non seulement ne se soumirent pas à la singulière invitation leur demandant de se constituer volontairement prisonniers pour être conduits aux bûchers ; mais ils refusèrent encore de renier leur foi, ajoutant qu'ils étaient bons sujets du roi, t« que leur vie était sans reproche, » et que « puisqu'on souffroit « en Piémont les Juifs et les Turcs, » on pouvait bien les tolérer aussi.

Du reste, soumission ou résistance avaient même résultat : les martyres ne se succédaient ni plus vite, ni plus lentement.

Le 4 mai 1557, un pasteur Vaudois, Nicolas Sartoris, fut brûlé à Aoste, parce qu'il était hérétique ; le 29 mars 1 5 58, à Turin, le même sort fut réservé, pour la même raison, à un autre barbe, Geoffroi Varaille.

La paix du 3 avril 1 559 et le mariage du duc Emmanuel Philibert

(1) Brez. Histoire des Vaudois. IIe Partie, p. 60.

furent pour les Vaudois une source de tranquillité, mais cette paix ne pouvait durer longtemps. En effet, à la demande du nonce du pape et du roi d'Espagne, le duc de Savoie lança de Nice, le 1 5 février i ^60, un nouvel édit de persécution.

En vertu de cet édit, Philippe de Savoie, cousin du duc, Georges Coste, comte de la Trinité, le conseiller Corbis, l'inquisiteur eénéral Thomas Jacomel recommencèrent les exécutions. Ils débutèrent par Carignan, où, le 2 mars 1 560, ils firent brûler un Vaudois et sa femme parcequ'ils avaient refusé d'aller à la messe : — leurs coreligionnaires s'étaient enfuis de la ville. — Ils visitèrent ensuite Vigon, Suse, Matthias, Méane, confisquant les biens des hérétiques et faisant brûler leurs pasteurs.

Ils étaient, du reste, aidés dans leur œuvre par les moines de l'abbaye de Pignerol qui avaient armé trois cents bandits et les avaient lancés sur Saint-Germain, où ils avaient brûlé à petit feu le barbe de la vallée.

Ce nouveau forfait détermina les Vaudois à prendre les armes pour se défendre. Le comte de la Trinité et ses soldats piémontais continuaient à piller, voler, incendier, égorger à Angrogne,à Villar, à laTour,auTaillaré,(i ) installantleurs garnisons pendant detrèslongs mois dans les bourgs et les villages, garnisons qui se livraient aux plus effroyables excès. Les Vaudois, pour les éviter, s'étaient retranchés au Pré-du-Tour : le comte de la Trinité résolut de les attaquer. A cet effet, à diverses reprises, il lança contre eux des corps de troupes, mais ceux-ci furent toujours repoussés : le 17 avril 1565, une poignée de Vaudois leur infligea même une sanglante et décisive défaite au Champ-de-la-Rama, aux portes de la Tour.

(1) Parmi les atrocités commises par les soldats catholiques citons en deux d'après Brez (Histoire des Vaudois. IIe Part. p. 71 et 72) : « Un vieillard, âgé de cent et trois ans "« qui s'étoit caché dans une caverne, y fut cruellement massacré. Ses bourreaux voulurent « ensuite violer sa petite fille, qui l'avoit suivi dans cete retraite pour le soigner ; mais

« elle n'hésita pas de préférer son innocence à sa vie, et s'élança dans un précipice

« Odoul Geimet, alors âgé de soixante ans, ayant été attaché sur une table, on couvrit « son bas-ventre d'un vase rempli de ces insectes nommés scarabés stercoraires parcequ'ils « habitent dans la fiente des chevaux ; et ces animaux étant entrés dans son corps, le « firent mourir au milieu des douleurs les plus cruelles. » — Ces faits épouvantables se passaient à Angrogne et à Villar.

Lassé de ses insuccès, cédant aux sollicitations des députés Vaudois et aux prières de sa femme, la duchesse Marguerite, malgré l'avis du pape disant « que les voies de rigueurs ayant été <( jusqu'alors inutiles pour ramener les hérétiques, il fallait procéder u contr'eux avec vigueur, et même par la force des armes, » le duc de Savoie rendit, à Cavour, le 5 juin 1561, un édit laissant aux Vaudois « le libre exercice de leur religion dans les vallées,, la « communication et le commerce dans tous les états de S. A. »

Le duc Emmanuel Philibert ne tarda pas à se repentir de cet acte de justiceet d'humanité : par unéditdu îojuin 1565, il déclare, dans un « ordre irrévocable, » que, voulant « maintenir dans ses « états l'antique religion de la sainte église catholique romaine, » tous les hérétiques qui ne se convertiraient pas devraient quitter ses dits états dans l'espace de deux mois, « à peine de mort et de « confiscation de tous leurs biens. » — C'est la formule ordinaire de tous les édits de persécution. —

Cette nouvelle persécution fut dirigée par Sébastien Gratiol de Castrocaro, gouverneur des vallées, et fit principalement des victimes dans les bourgs de Coni et de Caraill. L'intervention des princes protestants de l'Allemagne et les supplications de la duchesse de Savoie parvinrent en 1566 à arrêter le bras des bourreaux. (1)

Ceux-ci recommencèrent leurs tristes exploits en 15 71; la nouvelle des massacres de la Saint-Barthélemy, en 1 572, inspira à Castrocaro la pensée d'imiter Charles IX dans les vallées piémontaises : l'énergique attitude des montagnards, qui prirent les armes comme en i^ôo, l'empêcha de mettre son sinistre dessein à exécution. Cette attitude jointe à une nouvelle intervention des princes protestants mit fin à cette persécution — la huitième que supportaient les Vaudois — en 1574.

LeducCharles-Emmanuel,qui pritle pouvoiren 1 580, entièrement occupé à guerroyer contre la France ne songea point, au début de son règne, à inquiéter les Vaudois : en 1 504, il les assura même qu'il serait pour eux « un bon prince et un bon père, » et que « si

(1) Cette persécution chassa à jamais les Vaudois du marquisat de Saluces.

« quelqu'un cherchoit à les molester, ils eussent à recourir à lui et « qu'il y pourvoirait. » Ces bonnes paroles ne l'empêchèrent point d'ouvrir contre eux, par son édit du 25 février 1602, ce que les Vaudois ont appelé la neuvième persécution. Par cet édit, les Vaudois étaient mis hors la loi et il était défendu aux catholiques sous peine de mort d'entrer en relations avec eux, de leur vendre ou de leur acheter.

Les vexations sans nombre que les Vaudois eurent à subir à la suite de cet édit ne furent que les faibles préludes des massacres qui devaient bientôt désoler les vallées en 1655, que racontera « l'intrépide pasteur Léger, » en son livre, « œuvre admirable, « brûlante histoire des martyrs ! » (1)

Avions-nous raison de dire que l'histoire des Vaudois des Alpes n'était qu'un long martyrologe? Du xne au xvne siècle, c'est la persécution incessante, immolant des deux côtés de nos montagnes d'innombrables victimes : quelquefois, au milieu de l'orage, une éclaircie de ciel bleu se fait jour à travers les noirs nuages, et ce peuple, qui a déjà tant souffert, qui a si cruellement et si injustement été frappé se prend à espérer : ses larmes et son sang, il les a tellement vu couler, qu'il croit que la fatalité est enfin lasse de le frapper : vaine espérance, espoir sans cesse déçu : le bleu du ciel s'efface vite, la tempête gronde à nouveau, avec plus de furie, la moisson des martyrs est encore plus abondante. Avec Louis XII, ils espéraient en la fin de leurs souffrances, François Ier apparaît et les flammes de Mérindol et de Cabrières les réveillent de leur doux rêve ; Henri IV, à la tête des soldats huguenots, entre dans Paris, l'édit de Nantes est signé, cette fois, c'est bien la paix, d'autant mieux que, en Italie, de son côté Charles-Emmanuel promet aux

(1) Michelet. Histoire de France, t. XV, p. 312. — Les Vaudois furent persécutés non seulement dans le Dauphiné, la Provence et le Piémont : aux xnie et xiv" siècles, on en voit qui sont brûlés dans le midi de la France, en Gascogne et à Paris ; au xm° sièele, d'autres sont martyrisés dans le Milanais ; au xtv" siècle, près de cinq cents sont brûlés en Poméramie et en Brandebourg; ils tombèrent en foule sur les bûchers en Calabre, en Slavonie, en Angleterre, en Pologne, en Autriche, en Bohême, en Espagne. (Voir Léger. Histoire des églises vaudoises. 11° P. p. 332 et s. — Muston. Origine des Vaudois, p. 146, 190, 242. — Perrin. Histoire des Vaudois, I" P. p. 223, 227, 255, 239, 240, 244. 245. — Gilles . Histoire ecclésiastique des églises vaudoises, t. I. p. 227.)

Vaudois d'être « bon père et bon prince, » Perrin, en France, Gille, en Piémont, terminent leur douloureuse histoire, ferment leur livre, l'ère des persécutions leur semblant close, et, demain, ce seront les affreux massacres de 165 5 ; le traité de Pignerol est signé, cette fois, c'est bien la paix définitive, Léger peut quitter la plume et signer son livre, on entre dans l'ère de la tolérance religieuse, l'Eglise catholique, qui a été jusque là le plus effroyable bourreau de l'humanité, s'est enfin souvenue de la parole du Christ et, ne voulant pas à son tour périr par l'épée, a définitivement remis le glaive au fourreau ; eh bien ! non c'était mal la connaître, elle va faire révoquer F Editde Nantes, les persécutions vont recommencer, les Vaudois du Piémont et du Dauphiné vont être contraints de prendre la route douloureuse de l'exil !

Il faudra la Révolution libératrice, la tourmente bienfaisante et féconde de 1789 pour en finir à jamais avec ces odieuses barbaries accomplies au nom du fanatisme religieux, pour rendre à l'humanité son droit imprescriptible à la liberté de penser, à la liberté d'adorer suivant son cœur, suivant les seuls conseils de sa raison, la Divinité, pour assurer à tous le respect de la conscience, pour faire régner sur le monde tout à la fois la tolérance religieuse et la justice.

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