‹ Les Vaudois [microform]Chapitre 2 sur 18 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

^u /e«rfem«fn rfe /A^roéVae épopée de la Révolution et des sanglantes tragédies de VEnip.re, quand la France musée par vingt années de luttes gigantesques avait été luTée à la Monarchie des Bourbons, que soutenaient les baïonnettes victorieuses des Anglais et les lances conquérantes des Cosaques, un orateur roj-aliste, le comte Hercule de Serres, en voj-ant la vitalité de ce peuple de France que Von avait cru écrasé à jamais, ne pouvait s empêcher de dire avec une mélancolique tristesse : « La démocratie coule à pleins bords. »

Depuis, la démocratie française, aj-ant puisé dans sa propre activité de nouvelles forces, a repris sa marche glorieuse dans la voie du progrès et de la civilisation : semblable à nos torrents qui descendent des Alpes étincelantes, elle n'a amassé les eaux aux digues jetées sur

son passage que pour les ruiner plus sûrement, et, V obstacle franchi, pour tout inonder, pour tout subnierger. — Elle devait nécessairement vaincre et triompher, car elle était en même temps la vérité, car sa victoire était celle de la justice, et, suivant le mot d'un écrivain contemporain, « servir le droit, c'est s'en approprier la puissance » (i).

Aujourd'hui, la démocratie ne coule plus seulement à pleins bords; elle a tout envahi. La démocratie, c'est-àdire le gouvernement de la nation par la nation tout entière; la démocrade, c'est-à-dire Vapplication dans les lois, dans les mœurs, dans les faits, de V égalité politique, de l'égalité civile, de l'égalité sociale; la démocratie, c'est-à-dire le peuple de France lui-même, qui travaille, qui pense et qui produit.

La démocratie, elle se confond avec la patrie elle-même, car c'est elle "qui a fait la France et qui, à tous les siècles de notre histoire nationale, a accompli les hauts faits qui ont illustré les annales de notre vieille nation. Cest elle qui, avec les communes du moyen âge. avec les labeurs du Tiers-Etat, avec Jeanne d'Arc, la paj-sanne de Domrémy, avec la Convention, a fait la patrie d'abord, l'a ensuite affranchie, puis a implanté dans le monde les idées de Justice et de liberté, faisant flotter partout son glorieu.x drapeau comme le labarum des droits de l'humanité.

(I) Dupont White : rindUidu et VEtat, page ao. Guillerraain, éditeur, Paris, année i865.

Cest bien à elle que doit s'appliquer le mot du ^ieux chroniqueur de la féodalité naissante : Gesta Dei i,er Francos; c'est bien elle, c'est bien ce meux peuple des Gaules, qui paraît aroir été choisi par la sagesse providentielle pour accomplir l'œuvre de la civilisation humaine,pour guider tous tes peuples vers l'idéal suprême de justice, de vérité et de liberté, pour tenir le flambeau éclatant de la civilisation.

Pour accomplir sa mission glorieuse, la démocratie Jrançaise a à soutenir des luttes incessantes; mais, dans sa force conquérante, elle triomphe de tous les obstacles jetés sur ses pas. La lutte, n'est-ce pas, du reste, l'éternelle loi de l'humanité? Qu'il s'agisse des sociétés ou des individus, la loi de combat ne s'impose-t-elle pas à tous? Cest même la lutte, le combat, la souffrance qui entretiennent l'activité, développent la force, donnent la vie, de même que le vent alimente la flamme, de même que la tempête purifie la mer, de même qu'un bouleversement du sol peut changer les eaux fangeuses d'un marais en les eaux claires d'une rivière.

Oui, sur cette vieille terre des Gaules, où toutes les

nations, par des invasions incessantes, depuis les Ibères.

les Celtes, les Latins, les Goths, les Burgondes, les

Francs, jusqu'aux émigrés des peuples modernes, sont

venues se plonger comme dans le creuset de la civilisation

sur celte vieille terre qui a vu, plus que toutes les autres.

fleurir les arts, grandir l'industrie, se développer la

science et la pensée, au milieu des luttes incessantes, la

démocratie française se développe et grandit comme ces

chênes de nos montagnes, forts, sains et vigoureux, qui, plantés sur le roc, poussent dans le sol d'indestructibles racines et, superbes, bravent orgueilleusement les vents et les orages.

Mais, sur ce sol gaulois, il est une région qui, plus que toute autre, a été celle de la démocratie et de la liberté.

Cette région est celle que baigne, sur ses deux rives, le grand fleuve gaulois qui, des glaciers des Alpes, roule ses eaux torrentueuses jusqu'aux flots bleus de la Médiierranée. N'est-ce point là la terre par excellence de la démocratie et de la liberté? De même que, lorsque, dans les eaux tranquilles d'un lac, la main incertaine d'un enfant jette un blanc caillou et détermine ainsi de la rive une série de demi-cercles, qui se prolongent à Vinfitii en atténuant de plus en plus leurs humides sillons, de même, on peut Vaflirmer, sur le sol sacré de la patrie française, c'est du pied de nos grandes montagnes des Alpes et du Jura que s élancent les idées libérales pour se propager, en vagues Jécondes, jusqu'aux plages de l'Océan .

Oui, cette terre merveilleuse qui, des portes de la grande et glorieuse cité {ronnaise, à travers les provinces de la Bresse, du Bugej- et du Dauphiné, à travers les i^allons et les blés de la Bombes, les vertes forêts du Valromej-, les plaines riantes du Grésivaudan, les montagnes verdoyantes de VOisans, les lacs bleus de la Savoie, s'étend, en les escaladant, jusqu'aux blanches cimes des Alpes, étincelantes de leurs neiges éternelles, oui, cette terre, à laquelle la nature bienfaisaute a

prodigué ses plus riches trésors, cette vieille terre des Allobroges et des Ambarres, cette terre est bien celle de la liberté!

Sur les bords du grand Jleupe qui est l'artère mvante de cette immense proçince, à laquelle /appartiens par toutes les fibres de mon cœur, partout, des sombres sapins du Valais aux plaines brûlantes de la Prooence partout sont retracés en traits indélébiles les souvenirs glorieux des apôtres de la liberté humaine, des défenseurs de la démocratie !

Depuis Chillon jusqu'aux Cévennes, dont chaque rocher est encore rouge du sang des protestants égorgé^ c'est Serssel, la pairie de Bonivard; c'est Virieu-le-Grand la patrie de Berthelier; c'est le Bngey et la Brgssè patrie de l'amiral de Coligny, de Savarin, de Baudin ■ cest Lj-on, où, dès le IX' siècle, Pierre Valdo souleva le premier lélendard de l'affranchissement de l'esprit humain ; ce sont les hautes vallées des Alpes, aux noirs ' etprojonds ravins, aux torrents sombres, parés de noms bibliques, au pied de sévères et abruptes montagnes, où durant de longs siècles, les Vaudois persécutés ont conservé le dépôt précieux de la liberté de concience ■ c est notre Dauphiné tout entier, oii. dès i^S8, surgirent. « Viztlte, à Romans, les premières revendications d'un peuple voulant briser ses chaînes et conquérir ses droits; c'est celte terre de Provence, d'où s'élança Mirabeau qui à l'exemple de Marius. et suivant sa propre expression, fut « grand pour avoir abattu l'aristocratie fie la noblesse »

La liberté française est l'œiwre de nos pères, ce sont eux qui ont donné le signal de l'affranchissement de la démocratie; nous leurs fils, nous resterons inébranlablement attachés à leur foi et si jamais la liberté succombait sur le reste du territoire national, elle trouverait dans V ancienne Lyonnaise un asile inviolable, d'où, après quelques Jours d'orage, elle s'élancerait pour reconquérir le monde, au nom de ses droits éternels, imprescriptibles et sacrés !

Parmi les ouvriers vénérés de cette œuvre immense du passé, ceux qui ont droit au premier rang par le long et douloureux martj-re. ce sont les infortunés Vaudois, qui, au milieu des sauvages parsages des Alpes aux torrents étroks et rapides, au milieu des pentes de cailloux arrachés aux rocs des hautes montagnes, des immenses champs de maigres buis et de noirs sapins, dans les vallées perdues des grandes cimes, sur les vastes plateaux gris et dénudés des rives de la Buech. dans les plaines de la Durance. toutes cendrées d'oliviers, aux rochers blancs ensoleillés, sous les vents de l'âpre Dauphiné et sous le ciel de la douce Provence, ce sont ces hérétiques, fidèles aux traditions du christianisme des catacombes, qui, seuls, dans les ténèbres du moj^en âge, ont gardé en un forer saint, sans quelle s'obscurcisse jamais, la flamme de la liberté.

Ils sont innombrables les martj-rs de la liberté dont les cendres couvrent le sol de notre région! Ils sont innombrables les apôtres de la tolérance religieuse et de l'indépendance humaine qui ont succombé pour la cause

sainte aux pieds des blancs glaciers des Alpes, au milieu des rochers des Cévennes et du Jura! Ils sont morts sous le glai.e des bourreaux et dans les flammes des bachers mais par leur sang çersé la cause est victorieuse. « La route que parcourent les défenseurs du droit et de la liberté ressemble à la voie Appienne : elle est bordée de tombeaux (.). „ Qui, mais chacun de ces tombeaux est un autel et la voie guils tracent conduit Vhumanim a l idéal suprême de justice et de vérité.

Orenoble, t- décembre iSgo.

(I) Pascal Duphat : les Htvolulions, chap. V.

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