‹ Les veillées flamandesChapitre 14 sur 21 · LE RUISSEAU · texte numérisé non relu

LE RUISSEAU

Cent jeunes filles ont admiré leur image dans mon onde. Une seule était charmante ; ses vêtements étincelaient d'or et de pierreries, de fraîches fleurs se balançaient dans les boucles de sa chevelure. Oh! j'ai vu vingt jeunes gens la suivre sur mes bords, s'agenouiller devant elle, implorer un regard de ses yeux et s'écrier à ses pieds d'une voix plaintive : Cruelle déesse ! mourir sous tes yeux est encore un bonheur! Et cependant, angélique Rosa, cette jeune fille n'avait ni tes traits enchanteurs, ni ta taille élégante et frêle; elle eût paru auprès de toi comme l'humble aubépine à côté du lis orgueilleux! (// quitte le ruisseau.)

LA JEUNE FILLE, après être demeurée longtemps rêveuse.

Être la plus belle ! être implorée comme une divinité sur la terre!... Mais quelle douce voix murmure à mon oreille ! C'est la voix qui me consolait pendant ma maladie. — Qu'elle est triste et plaintive, maintenant»,.

l'ange, avec une profonde tristesse.

Rosa, as-tu tout à fait oublié ton bon ami ? Ne sais-tu plus qui a veillé à ton chevet et pour alléger tes souffrances et adoucir ton sommeil?

LA ^EVNE VILLE.

Je le sais encore et je t'aime toujours ; mais pourquoi ta voix est-elle si triste aujourd'hui ?

l'aiigb.

Tu ignores qui je suis, Rosa; et cependant depuis ta naissance jusqu'à ce jour je ne t'ai jamais quittée. J'étais auprès de ton berceau et je t'envoyais le sommeil le plus doux; tes rêves si beaux étaient les fleurs que je semais sur ta couche... J'ai guidé tes premiers pas et écarté de tes petits pieds les pierres qui obstruent le rude sentier de la vie. Bien que j'appartienne à une sphère supérieure à l'humanité, l'affection que je porte à ton âme m'a rendu ton esclave... Oh! j'étais heureux, Rosa, parce que le bonheur t'attendait. Ton cœur, aussi pur que le plus pur cristal , n'avait été terni par aucune vapeur. Déjà une lumière rayonnante traçait dans l'espace le céleste chemin que nous devions suivre ensemble... Encore une heure, et tu entendais le chœur des anges saluer ta bienvenue... Et maintenant, hélas! maintenant ton âme, ô douleur, est souillée par le péché d'orgueil... Le rayon de lumière a disparu... mon cœur se brise.

LA JEUNE FILLE

M'aimes-tu donc tant, ô bon esprit ! Dis-moi commei^ j'ai pu te causer une si profonde douleur?

l'ange.

Tu t'es enorgueillie de ta beauté.

LA JEUNE FILLE

Tu avoues donc aussi que je suis belUî

LE DÉMON

Ah! ah! bien dit!

l'angb.

Hélas! le mal est une fatale ivraie qui jette vite de profondes racines ! Rosa, le Seigneur a donné à la biche des jambes fines ^ élégantes et rapides, — au cygne un cou flexible et gracieux, — au paon sa riche parure d'or et d'azur, — au rossignol sa voix enchanteresse. Que chacun d'eux se vante des dons que Dieu lui a accordés... Il ne leur a rien donné de plus... Mais Thomme^ ô Rosa, rhomme doit-il s'enorgueillir de cette vile enveloppe d'argile qu'on appelle le corps, et s'arrêter comme les animaux à la perfection périssable de ce qui vient de la terre, et qui doit un jour retourner à la terre? Ne possède-t-il pas un joyau bien plus précieux? N'a-t-il pas en lui une immortelle image de son créateur, l'âme? Méconnaîtras-tu, Rosa, le présent le plus beau que Dieu t'ait fait? Serais-tu ingrate envers lui?

LA JEUNE FILLE

Non, je ne serai pas ingrate; mais je me réjouis cependant que Dieu m'ait accordé la beauté corporelle.

LE DÉMON, ironiquement à V ange, Ange de lumière, cesse cette lutte inutile ; tes efforts sont vains. Elle s'engage plus avant dans mes filets : elle m'appartient !

l'ange, à la jeune fille.

Vois, ô chère enfant que je protège, vois comme tes paroles font couler mes pleurs. Tu t'égares; puissent ta

faiblesse et ton inexpérience te servir d'excuse auprès de celui qui est tout miséricorde !

LA JEUNE PILLE

Oh ! ne pleure pas ainsi à cause de moi , mon bienaimé; je souffre de ta douleur, et je comprends que le nouveau sentiment qui vient de s'éveiller en moi me sera fatal... Sans cela, comment t'en attristerais-tu, toi, mon fidèle ami? Si je pouvais le bannir de mon cœur, je le ferais pour te consoler; mais je n'en ai pas la force.

l'ange, au démon.

Arrière, séducteur; ton piège si adroitement tendu va se briser! {A la Jeune Ji lie.) Rosa, la beauté de ton visage et tes grâces corporelles sont assez parfaites pour exciter l'admiration de la terre; mais écoute ce que tu possèdes de plus. Ta belle âme est riche en vertus, limpide et pure comme un diamant; elle plaît à ton Dieu, et si elle demeure telle qu'elle est, elle vivra éternellement devant la face de celui qu'on ne peut nommer. Dis-moi , Rosa , si tu ne pouvais conserver qu'une seule de ces deux beautés et que le choix te fût laissé , laquelle choisirais-tu?

LA JEUNE FILLE

Ah ! je garderais toujours la beauté de l'âme !

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