‹ Les vengeances (volume 2)Chapitre 12 sur 65 · CHANT DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHANT DOUZIÈME

LES COMMERAGES

Les femmes du canton exerçaient leur faconde : Elles avaient sans doute une mine féconde Dans les divers récits de ces deux étrangers. Emportant leurs tricots ou leurs rouets légers, Elles se rassemblaient, le soir, chez l'une d'elles, Pour apprendre ou conter les dernières nouvelles. Et pendant que grondaient les rapides fuseaux. Que les broches d'acier maillaient les fins tricots, Les langues s'agitaient comme les verts feuillages Lorsque le vent s'abat sur le front des bocages ; Et de la médisance, alors, les traits cuisants Allaient atteindie au cœur les bons amis absents.

— ^^ Savez-vous, dit un soir Marguerite Josine,

^^ Que le jeune marin a, pardi ! bonne mine,

^^ Et qu'il pourrait fort bien rendre Kuzard jaloux ?"

— ^^ Je crois bien, dit une autre, il a des yeux si doux j

" Et puis, vous le savez, ce n'est pas calomnie,

^' La petite est coquette autant qu'elle est jolie."

— ^' Oh ! dit une troisième, il me faut plus de temps

'^ Pour que je puisse croire à ces drôles de gens,

'■'' Qui viennent nous conter de longues infortunes,

^^ Quand souvent, de leur vie, ils n'en auront aucunes."

— " Allons ! la mère Biais, vous ne pouvez nier

** Que ces gens sont venus, en novembre dernier,

*' Perdre leur bâtiment sur nos larges battures f"

— " C'est vrai, madame Augcr, mais d'auti'es aventuies

** Ont-elles aussi bien de la réalité ?"

— " Qu'en savez-vous ? — '^ J'en sais, j'en sais en ^éiité

" Aussi long que quiconque ; et que penser d'un liomme

'' Qui ne sait pas, ma foi ! de quel nom il se nomme ?"

— ^' Pour cela, par exemple, Augélique, c'est fort.

Dit à la mère Biais, la femme de Cliéuort,

Arrêtant son rouet, déposant sa quenouille,

^' Et si par tout le monde avec gi-and soin l'on fouille,

*^ On trouvera des gens, — et ce n'est pas un tort, —

** Qui n'ont point d'autre nom, — c'est leur mallieureux sort,

" Que celui qui leur fut donné dans le baptême.

*' Le plus jeune marin, — il Ta bien tlit lui-même, —

** Il se nomme Léon. Son père nourricier,

" Le seul qu'il a connu s'appelle Lemercier."

— " C'est bien vrai tout c^la, mais cette souvenance

** De l'amour d'une mère et d'jine heureuse enfance,

" Et le fantôme noir qui le iirit dans ses bras,

** Pour cacher le bâtard, sont bien fiiits n'est-ce pas ? "

En tordant les brins d'or des soyeuses filasses

Ainsi causaient souvent les commères loquaces,

Au récit de la veille ajoutant uu détail.

Et mêlant sans remords médisiince au tiavail.

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