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LE RÉVEIL DE LAMOUR

Le maître du vaisseau, le jeune et beau marin Des sensibles vieillards partageait le chagrin ; Mais il était resté. Contre la table assise, Louise, lentement, d'une main indécise Tourne, le front penché, l'antique dévidoir.

Près des blancs écheveaux, l'cclieveau rougo ou noir

Se tord, comme un serpent, sur la flexible roue j

Et, comme un arc-en-ciel, la laine qui se joue

Sous les doigts de la vierge aux pensers sérieux,

Décrit en frémissant un cercle radieux.

Le jeune liomme rêveur vint s'asseoir auprès d'elle.

Elle sourit, rougit, parut encor plus belle.

Un songe séduisant captivait ses esprits ;

Par un charme inconnu son cœur se sentait pris

Comme un timide oiseau dans une étroite cage.

Elle essayait pourtant de fuir la douce image

Qui revenait toujours occuper ses pensers.

Elle avait peur encor de ces deux étrangers

Dont les regards sondaient son existence intime ;

Mais elle aurait cru voir s'ouvrir un large abîme

Devant les rêves d'or de sa félicité

S'ils eussent dû partir. Et, dans sa charité,

Elle craignait, par fois, d'avoir une âme ingrate

A l'amour de Ruzard. Sensible et délicate,

Elle croyait mal faire en oubliant celui

Qui dévouait ses jours pour sauver ceux d'autrui.

Mais l'amour rarement se surveille et raisonne ;

Au ton*ent qui l'emporte, aveugle, il s'abandonne ;

Il s'anime au chagrin comme la flamme au vent :

Le coeur qui veut l'éteindre avec lui meurt souvent.

Le jeune homme parlait, et son langage tendre Dans le cœur de la vierge, alors, semblait descendre Comme, aux jours du printemps, dans la chaude forêt, Des grands hêtres en fleurs les flocons de duvet.

Le dévidoir léger tournait déjà moins vite j

La laine s'attachait aux doigts de la petite j

L'eau chantait sur le poêle ; et, sur le hahut bleu,

S'échappant du foyer, un long ruban de feu

Tremblait comme une feuille au soufflle de la brise.

Et Louise écoutait, palpitante, surprise,

Les discours séduisants du jeune marinier.

Assise dans un coin où dormait le métier,

La mère tricotait d'une main vive et sûre.

Le fuseau, tout-à-coup, suspendit son murmure }

La laine s'arrêta sur le vieux dévidoir.

Louise, par moment, levait son grand œil noir,

Balbutiait un mot qui mourait sur sa lèvre.

Elle sentait passer comme un frisson de fièvre

Qui brûlait sa poitrine et lui serrait le cœur ;

Elle eut voulu pleurer ; elle avait presque peur

Et se trouvait, hélas ! faible contre elle-même.

Elle goûtait pourtant une ivresse suprême .

De ses liens de fleurs la molle volupté

Enchaînait doucement sa noble volonté.

Elle oubliait François et son amour «austère ;

Elle oubliait les vœux de son vieux et bon père ;

Elle sentait déjà s'éteindre les remords,

Et n'osait plus tenter d'iuutiles efforts

Pour vaincre cet amour, étouffer cette flamme

Qui faisait resplendir comme un soleil son âme.

Elle croyait revivre en un monde nouveau

Où tout était plus grand, où tout était plus beau.

Une divine voix remplissait d'harmonie.

En cette heure d'amour, son anie rajeunie.

Et quand Léon pressa dans sa brûlante main

Sa main blanclie et petite, elle leva soudain ,

Comme au sortir d'un rêve, un regard plein de larmes

Sur lui. Contre l'amour, l'amour reste sans armes.

Elle n'essaya point d'échapper aux transports

Qui brisaient tout son être et l'enivraient alors.

Longtemps l'un près de l'autre, au milieu du silence,

Us parlèrent, tout bas, d'amour et de constance.

Et leurs cœurs s'embrasaient toujours de plus en plus }

Et tout chantait en eux les refrains des élus.

Quand le matin se lève, un rayon de lumière

Perce timidement la forêt sombre et fière.

L'oiseau sort de son nid, la feuille tremble un peu,

Et la senteur du sol monte dans le ciel bleu ;

Mais l'ombre de la nuit dort encor sur la mousse.

Et l'oiseau ne dit pas sa cantate si douce.

Le soleil monte encor. Ses feux purs et sereins

Font resplendir bientôt la cîme des grands pins.

La lueur va croissant et de vives filandres

Des bois silencieux inondent les méandres ;

Un souffle harmonieux passe dans les rameaux j

L'onde s'éveille et chante avec les gais oiseaux ;

Le feuillage s'agite, et, sur les molles herbes,

Fait danser les rayons en scintillantes gerbes ;

Puis la chaleur descend sous le dôme discret,

Et les chants et les feux remplissent la forêt.

Ainsi se réveilla de la jeune Louise,

Au soleil de l'amour, l'âme tendre et soumise.

6o LES VENGEANCES

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