DEUXIEME VENGEANCE
Lozet et ses amis fumaient, causaient toujours,
Mettant du fiel dans leur calomnieux discours.
Tout à coup un éclair fit resplendir la neige.
Lozet jette un juron et bondit sur son siège :
— " Qu'est-ce donc ? dit François se contenant un peu.
Tonkourou répondit : — " C'est la vengeance ! Au feu ! "
Une immense lueur pourprait chaque fenêtre.
Lozet courait, disant : " C'est ma grange, peut-être ! "
Et Louise et sa mère, arrivant à la fois.
Etaient là toutes deux tremblantes et sans voix.
Déjà le vieux Lozet que la crainte transporte,
Sortant de la maison où la rafale apporte
Une épaisse fumée avec d'ardents charbons.
Jette une plainte immense et vole en quelques bonds,
Par le sentier de neige, à sa grange de chaume.
François Ruzard le suit, pâle comme un fantôme,
Pendant que le sauvage appelle les voisins.
Les lâches conjurés avaient vu leurs desseins
Triompher au-delà de leur vile espérance.
Ils étaient maintenant tous deux pleins d'assurance.
Et la grange brûlait. Lozet, dans ses transports,
Courait de tous côtés, voulant mettre dehors
Ses chevaux vigoureux, ses génisses superbes,
Ses fécondes brebis, ses voitures, ses gerbes.
Mais un torrent de feu roulait déjà partout
Avec l'immense bruit d'un océan qui bout.
Quand il voulut ouviir la porte de l'étable.
Saisi par la chaleur d'un brasier indomptable,
n faillit s'affaisser sur le brûlant i^erron.
Au même instant tombait un énorme chevron
Qui donnait au foyer une fureur nouvelle.
Lozet était muet, mais sa noire prunelle
S'allumait elle aussi d'un redoutable feu.
Pâle, comme un homme ivre il chancelait un peu.
n passait de la peine à la colère sourde.
Sur le bras de François il posa sa main lourde :
—^" Soutiens-moi, mon enfant, dit-il, sois mon appui.
" 0 le monstre ! ô le monstre ! On le disait, c'est lui !
" Oh ! si je le tenais cet homme que j'abhorre,
" n verrait que ma main peut me servir encore î "
Et le vieux Jean Lozet, secouant sa torpeur.
Fermait ses poings osseux comme pour faire peur
A l'ennemi cruel qu'il semblait voir paraître.
Et Ruzard triomphait ! Il se voyait le maître
Et du vieillard crédule et de son fier rival.
Les voisins, avertis de l'accident fatal, AiTivèrent bientôt avec le vieux sauvage. Le feu, de toutes parts, étendait son ravage. Cependant les agneaux tout à coup excités Par ces étranges bruits et ces vives clartés. Courent, font retentir leur vaste bergerie De plaintifs bêlements. A la sombre furie
De ces vagues de feu qui dévorent le toit Seuls ils ont écliappé. La flamme, en cet endroit, Darde déjà, pourtant, ses langues formidables } Et la fumée arrive en vagues insondables. François se précipite ', on veut le retenir : Il enfonce la porte. On le voit revenir Entraînant un agneau qui bêle et prend la fuite. Et toutes les brebis s'élancent à sa suite. On acclame François ; on vante hautement Sa présence d'esprit et son beau dévoûment.
Dans leuis châles de laine à peine enveloppées. Les femmes sanglotaient. Elles étaient groupées, Tout près de la maison, sur le petit sentier Qui se fondait déjà sous les feux du brasier.
Bien au-dessus du toit couvert de pailles sèches
Les flammes s'élançaient comme d'immenses flèches,
Au coucher du soleil, dans les cieux empourprés ;
Le feu portait au loin ses tourbillons dorés
Que roulait avec bruit le souffle des rafales.
On aurait dit, parfois, des plaintes infernales
Qui montaient de l'abîme en cette horrible nuit.
C'est un grondement sourd qu'un gai murmure suit ;
Et c'est comme l'éclat d'un grand arbre qui casse.
Ou le crépitement de la grêle qui passe
Sur les cliamps de moisson ou le chemin durci.
Et l'horizon du ciel apparaît rétréci.
Un voile noir et lourd, impénétrable obstacle.
Tend ses replis épais au-dessus du spectacle ;
Et sous les sombres cieux, par les veuts animés, Passent en flots brillants les tisons enflammés. Et les flocons de neige imprégnés de lumière Semblent des feuilles d'or qui volent en poussière. Les débris calcinés vont laissant après eux, En glissant dans les airs, des sillons lumineux. Les ardeurs du foyer de plus en plus augmentent : Les blés d'or, les foins mûrs toujours les alimentent. Et le pré d'alentour semble un sinistre étang Où le vent qui gémit roule des flots de sang.
Les braves laboureui'S regardaient l'incendie,
Mais ils ne pouvaient rien. Avec la perfidie
Qui dirigeait toujouis ses lâches actions,
Tonkourou s'agitait, et, plein d'émotions,
Disait à Jean Lozet, i)oar lui rendre courage,
Des paroles d'es^joir. Mais une sourde rage
Bouillait au fond du cœur de l'honnête habitant.
Il n'écoutait personne. Il allait répétant :
— " C'est un traître ! un maudit ! que le diable l'emporte !
Un des vieux l'abordant : — '^ Pour parler delà sorte
" Il faut être bien sûr de ne se tromper pas -,
'^ N'accusez donc personne en ce moment, en cas
" Que d'un chagrin nouveau le Seigneur vous abreuve."
— " Je sais que l'on se venge et j'en aurai la preuve !
Répliqua le vieillaid. " Et je dirai le nom
'' De ce vindicatif, de ce lâche garçon
" Que j'ai gardé, nourri dans mon humble demeure,
" Et qui veut, en retoui'j me ruiner siu* l'heure !"
— '^ Comment î vous accusez mou honnête patron ?
Dit une ardente voix vibrant comme un clairon.—
Or c'était le pilote au milieu de la foule. —
" Qu'on ne l'accuse pas ! avant qu'un jour s'écoule
J'aurai puni, par Dieu ! le lâclie accusateur. "
*' Ton patron, comme toi, n'est qu'un vil imposteur î "
Hurla le vieux Lozet dans sa colère folle.
Le pilote, aussitôt, se précipite, vole^
Repoussant de ses bras les paysans surpris,
Et vient, près de Lozet qu'il traite avec mépris,
Jeter, pour être souple en cette lutte ardente,
Son grand capot de drap sui* la neige fondante.
— " Dis donc encor,Lozet, que mon maître est méchant !
*' Dis-le ! Je ne sais pas faire le chien couchant,
^' Et tu paieras bien cher tes paroles d'iDJure."
Puis, en l'apostrophant de cette façon dure,
Le pilote irrité menaçait le vfeillard.
Jean Lozet restait morne et brûlait du regard
Le nouveau défenseur du jeune capitaine.
La lutte, semblait-il, allait être incertaine.
Déjà plusieurs amis s'avançaient, anxieux,
Pour rendre à la raison ces hommes fuiieux ;
Mais, plus vives que tous, deux femmes dont les larme
Redoublaient de la voix la douceur et les charmes.
S'élancent dans les bras des deux fiers ennemis :
Une épouse, une enfant ! Sur leurs pieds affermis
Du regard les lutteurs se mesurent, s'observent.
Louise la première : — ^' Oh ! les cieux vous préservent
" D'oublier plus longtemps la douce charité ! —
Dit-elle, avec candeur, au pilotç irrité, —
"' Mon père, calmez- vous ! pardonnez, ô mon père !
'^ En face du malheur, ah ! soyez moins sévère ! " Puis la vierge pieuse entrecoupait ces mots D'affectueux baisers et de profonds sanglots. Et la mère Lozet, muette dans sa peine, Entourait de ses bras, ainsi que d'une chaîne. Le cou nerveux et fort de son aveugle époux. Devant tant de vertus, devant des fronts si doux, Les vieillards ont senti s'apaiser leur colère ; Ils inclinent, confus, leurs têtes vers la terre, Et sans plus s'outrager ils se quittent bientôt. Le feu calmait aussi son gigantesque flot ; La neige, aux environs, devenait violette. La grange semblait être un immense squelette, Avec ses longs poteaux et ses légeis chevrons A la file rangés, pi^sque tout en charbons, Et qui se dessinaient en f^ dans les airs sombres, Comme des ossements au milieu des décombres. De temps en temps tombait, avec un sourd fracas, Une i)outre pesante ; et le foyer, en bas, Alimenté, soudain, de pâtures nouvelles.
Faisait au loin jaillii- des gerbes d'étincelles.
Cependant l'incendie allait toujours mourant, Conime l'éclat du ciel quand le jour expirant Une dernière fois sur les monts se reflète. Comme le flot du lac après une tempête, A mesure qu'il vient sur les ijaisibles bords. Les morsures du feu, les incessants efforts De la bise en fureur qui souûie dans l'espace Ebranlent tout à coup l'incandescente masse
Qiii gémit, craque, penche et tombe lourdement.
Une clarté nouvelle emplit le firmament.
Déchirant le brouillard comme un éclair sublime,
Et le vaste brasier, un instant se ranime.
De la flamme, aussitôt, tombent les flèches d'or. ,
Seuls de rouges tisons se réveillent encor.
Et glissent sur la neige emportés par la brise.
Une haute fumée ondoie épaisse et grise.
Et, comme un noir panache, agite ses anneaux.
Quand les plaisirs impurs, comme de vifs flambeaux.
Ont à nos yeux charmés foit resplendir leurs flammes,
La lumière s'éteint dans nos débiles âmes,
Et comme une fumée on sent monter alors
Les orbes ténébreux des dévorants remords.