LE CURE
Une teinte d'azur brille au front des montagnes ;
L'espérance renaît dans nos vives campagnes ;
Les arbres sont en fleurs j et les petits oiseaux
Reviennent à leurs nids dans les verts arbrisseaux ;
Les insectes dorés trottent sous les feuillages ;
Les vaillants laboureurs, pressant leurs attelaglÉ,
Ouvrent de noirs sillons dans le sol attiédi.
Sur la pierre du champ le lézard engourdi
Vient s'étendre au soleil, pendant que dans la mousse
Le grillon tout joyeux jette sa note douce.
Mille cris, mille chants font retentir les airs :
Les ruisseaux dans les bois promènent leurs flots clairs
Où viennent s'abreuver les beuglantes génisses,
Où les coquettes fleurs mirent leurs frais calices.
Les poêles sont muets. Dans un coin du foyer,
A l'heure du repas, seule on voit ondoyer
Une légère flamme, une blanche fumée.
L'hirondelle revient d'une aile accoutumée
A son vieux nid de terre accroché sous l'auvent.
Les blonds enfants, pieds nus et les cheveux au vent,
Vont, en troupes, courir sur les pelouses vertes. Les portes des maisons restent toujours ouvertes. On est plus gai, plus fort, et tout parait plus beau : Il semble qu'on renaît et qu'on sort du tombeau.
Dans le sol recouvert d'une lierbe tendre et drue
Lozet guidait, pensif, sa pesante charrue :
Rien ne pouvait calmer ses éternels regrets.
Il vit vers lui venir, à travers les guérets.
Dans sa longue soutane, et lisant son bréviaire.
Le bon curé du bourg. S'il eut pu se soustraire
Aux regards paternels du vénérable abbé,
Il eut été content. Dans sa peine absorbé.
Il se sentait encor frémir d'impatience.
Il faisait, l'insensé, taire sa conscience
Qui lui parlait toujours de foi, de cliarité }
Et le malheur l'avait tellement irrité
Qu'il ne pouvait souffrir une douce parole.
Le saint prêtre arrivait. D'un geste bénévole
Il saluait déjà l'honnête laboureur.
Cependant celui-ci poussant avec fureur
Le soc dur et tranchant dans la prairie arable.
Feignait de ne pas voir le prêtre vénérable.
— " Allons ! père Lozet, reposez-vous un peu, "
Dit d'une calme voix le Ministre de Dieu.
Lozet, levant la tête, arrête l'attelage.
— '^ Eeposez-vous un peu de votre rude ouvrage,
Continua le prêtre, ^' et causons un instant. "
— " Le soleil n'est pas liaut. Je le veux bien pourtant,
^' Quoiqu'il faille, monsieur, travailler sans relâche
'^ Pour refaire la perte. Et, si j'étais un lâche,
*' Je mourrais de misère à soixante deux ans."
— " Combien, père Lozet, de pauvres paysans
" N'ont pas, comme vous-même, une terre exploitable,
" Une bonne maison, du pain blanc sur la table !
" Il ne faut pas, ami, par un trop fort lien
'' S'attacher à la terre : il ne nous reste rien
" Lorsque nous descendons dans le profond sé])ulcre. "
— *^ Est-il donc défendu de faire quelque lucre ? "
— " Non, non, mon vieil ami, mais ayons bien pour but
" La gloire du Seigneur, comme notre salut. "
Et le vieux laboureur, sur la glèbe ondulée
Tenait fixe toujours sa paupière voilée.
Et le curé reprit d'un ton morne et chagrin :
— " Et l'auteur de vos maux est le jeune marin ? "
Lozet leva les yeux, et de ses deux prunelles
Jaillirent, tout à coup, d'ardentes étincelles.
— " Oui ! c'est lui, le brigand, l'ingrat, le polisson ! . . . "
— " Vous n'avez pas de preuve et sur un seul soupçon ..."
— '^ Qui donc, si ce n'est lui, qui donc ce pourrait-être ? "
— " Lozet, soyez prudent et de vous-même maître.
" Bien souvent on a vu l'innocent accusé ;
^' On a vu bien souvent, insolent et rusé,
" Le coupable jouir de son forfait inique. "
— " Je n'ai pas d'ennemis. — " Et votre fils unique,
^' Cet enfant radieux, votre seule douceur,
" Que jadis enlevait un lâche ravisseur
" Demeuré bien caché ; ce jeune enfant, vous dis-je,
" Dont encore aujourd'hui la perte vous afiiige,
" Est-ce donc l'amitié qui vous le ravissait ? "
" Le vieux Lozet, ému, troublé, réflécliissait. Il dit : — " Vous me parlez d'une lointaine chose. " — *' La vengeance, souvent, jamais ne se repose, Continua le prêtre. '■'■ Et le navigateur, '"'■ SMl était de vos maux l'iufatigable auteur, '* Je ne le verrais pas, faut-il que je le dise ? '■^ Prier avec ferveur et d'une âme soumise. " — " C'est un hypocrite ! — ^' Oh ! ne jugez pas ainsi. '"'■ L'hypocrite qui jeûne et se confesse aussi ; " Qui prie avec ferveur et souvent communie ; " Qui ne médit jamais, jamais ne calomnie; *' Cet hypocrite-là ne se trouve jamais, " Si ce n'est cependant, dans les livres mauvais. " — *' Qu'il laisse la paroisse alors je lui pardonne. " — "■ Et c'est peut-être lui dont Fâme est pure et bonne, " C'est lui, peut-être, hélas ! qui devrait pardonner ! . . . " Et vous voulez toujours, père Lozet, donner " A ce François Kuzard, votre jeune Louise ? " — " Parcequ'il ne va pas chaque jour à l'église, " Qu'il reste à ses travaux, n'a pas les yeux au ciel, '•'■ Et ne vous glose point des paroles de miel, '* Vous le damnez déjà ! " reprit d'un ton fort aigre Lozet qui s'échaufifait. — '• Je veux le croire intègre ^^ Et vous pouvez agir ainsi qu'il vous plaira ; " Mais votie douce enfant, peut-être, elle, en mourra j " Car ellti, n'aime point, vous le savez, cet homme." — ^' Elle aimerait bien mieux cet autre qu'on ne nomme, " Cliez les honnêtes gens, qu'avec honte ou mépris. " De l'amour la jeunesse exagère le prix. '' Quand on est jeune, hélas ! ou sait bien peu de chose.
'■'' Et tout, dans Faveuir, paraît couleur de rose. " Que Louise vieillisse, et la saine raison ^^ La guérira, bien sûr, de cette inclinaison. " Le vieillard entêté tourmentait sa charrue : D'un pied impatient il froissait l'herbe drue. Le bon curé comprit qu'il était importun ; Il partit par les prés tout remx)lis de parfum.
CHANT TRENTIEME