‹ Les vengeances (volume 2)Chapitre 39 sur 65 · L^ESPION · texte numérisé non relu

L^ESPION

Les prés étaient sans fleurs et les bois sans ombrages ;

Les troupeaux mugissants laissaient les pâturages ;

Les ruisseaux se voilaient d'un fragile cristal ;

Les oiseaux envolés loin du rameau natal

Ne nous égayaient point par leurs joyeux ramages.

L'automne était venu. Dans le ciel les nuages

Passaient noirs et serrés, comme ces lourds bisons

Qui courent en troupeaux sur les pâles gazons

Des déserts de l'Ouest, au pied des monts de roches.

Salut ! ô Saint-Denys ! Au tintement des cloches

Voyez-vous accourir ces braves paysans î

Quels spectacles nouveaux, quels appâts séduisants

Attirent donc ici cette bruyante foule

Qui vient comme la mer que la tempête roule ?

L'amour de la Patrie ! . . . Elle marche au trépas !

On pourra la tuer, on ne la vaincra pas !

Et quel est donc plus loin ce héros qui l'appelle ?

On dirait que l'éclair jaillit de sa prunelle.

Son nom mélodieux est partout répété.

Et ce nom est anglais ! Ah ! cet homme indompté

Est-il un défenseur 1 est-il plutôt un traître ?

Et la foule l'entoure ! Et, comme un puissant maître, n dirige, conseille, ordonne tour à tour ! Nelson ! Nelson ! ton nom, en ce glorieux joiu-, Comme au fond de nos cœurs, aux pages de l'histoire S'est à jamais gravé ! que ta noble mémoire Soit bénie, ô Nelson ! dans la postérité ! Ta grande âme pour tous demanda l'équité ! A l'aveugle bourreau tu reprochas son crime ! Et tu voulais tomber avec l'immble victime !

Et les cloches toujours de leurs ardentes voix Encourageaient le peuple à défendre ses droits ! Et le peuple, écoutant ces grandes harmonies Comme un écho du ciel, comme des voix bénies Qui ne chantent jamais que pour le ciel et Dieu, Le peuple avec ardeur accourait de tout lieu !

Sur le chemin durci qui longe la rivière,

Au lever du soleil, dans sa démarche altière

Et sous les plis mouvants d'un rouge pavillon,

On voyait onduler un épais bataillon.

Au bout des noirs fusils luisaient les baïonettes :

Et les bruyants tambours grondaient sous les baguettes

Un énorme canon traîné par des chevaux

Roulait en gémissant sur ces chemins nouveaux.

Et les fiers cavaliers animant leurs montures

De leurs fourreaux de cuir tiraient des lames dures.

Les soldats ficelés dans leurs rouges habits,

Comme des loups cruels qui chassent les brebis.

Chassaient devant leurs pas des femmes aJBfolées.

Et Gore était le chef de ces troupes zélées.

Un sinistre espion de ces ardents soldats,

Dans ces lieux inconnus guidait alors les pas.

Vers le camp des anglais étant venu la veille,

Il avait dit tout bas quelques mots à l'oreille

Du chef qui paraissait accablé de soucis.

Gore lui paya bien ses importants récits.

Et lui promit, de plus, mille faveurs nouvelles.

Dans l'ombre de la nuit, trompant les sentinelles.

Comme un serpent se glisse à travers les halliers

L'espion se glissa parmi les cavaliers.

Et s'éloigna du camp, sans bruit, d'un pied alerte.

Deux heures il courut sur la route déserte,

S'arrêtant par moment pour écouter le bruit

Que pouvait apporter, sur son aile, la nuit,

Et collant, chaque fois, son oreille à la terre.

Enfin il tressaillit, et sa figure austère

Prit tout à coup, dans l'ombre, un aspect radieux.

Il avait entendu, dans l'air silencieux.

Le retentissement d'un pas vif qui s'empresse.

Bientôt il distingua, dans la bruine épaisse,

D'un homme qui venait le vague et noir profil.

— " Mon frère, est-ce bien toi ? " dit l'espion subtil.

— *^ Es-tu donc le pardon ? es-tu pour l'allégeance î "

— '' Non, le pardon c'est toi : moi, je suis la vengeance ! "

Et les deux conjurés se dirent quelques mots

Que ne puTcnt ouïr les tranquilles échos.

Puis, se touchant la main d'une façon loyale,

Ils reprirent tous deux, dans leur ardeur égale,

Leur course vers les lieux qu'ils venaient de quitter.

L'espion dans le camp entra sans hésiter.

Lorsque parut au ciel un rayon de l'aurore

Il alla sous sa tente éveiller le vieux Gore :

— " Quand nous dormons, dit-il, nos ennemis actifs

" Font pour nous écraser de grands préparatifs.

" Des flots d'iiommes armés se rendent à Saint-Charle.

" Us sont faibles encor ; mais pendant que je parle

" Leur nombre, ô commandant, leur nombre croît toujours.

Bientôt le colonel fit battre les tambours.

Et, comme un vent d'orage agite la ramée.

Telle alors s'ébranla la menaçante armée.

Déjà la troupe anglaise entrait dans Saint-Denys.

Les vaillants paysans qui s'étaient réunis

Pour défendie leurs droits et les biens de leurs pères,

Virent briller enfin dans leurs plaines prospères

Les armes des soldats qui,"sou8 leur pied brutal.

Foulaient avec mépris notre beau sol natal.

Un long frémissement parcourut cette foule :

On eut dit le fracas d'un rocber qui s'écroule.

Un jeune homme étranger, le feu dans le regard.

Dans les airs, aussitôt, déroule un étendard :

Il le cloue au pignon d'une maison de pierre

En s'écriant :— " Salut ! salut ! sainte bannière !

" Protège sous tes plis Nelson et Papineau !

" Ou devient mon linceul et couvre mon tombeau ! "

Un cri d'enthousiasme, une clameur immense

Répondit à ces mots : et la foule en démence

Dans la maison de pierre avec ardeur vola.

Nelson et Papineau se trouvaient tous deux là.

Ils étaient entourés par des hommes en armes.

— ^^ Pourquoi, disait Nelson, augmenter nos alarmes f

'^ Tout espoir est perdu, Papineau, si tu meurs !

" D'un combat sans merci laisse-nous les honneurs,

^' Et va loin des dangers poursuivre l'œuvre sainte."

Et tous crièrent haut. — ^' Qu'il laisse cette enceinte !

Sa vie est précieuse et nous pouvons mourir ! "

Et le grand patriote, alors, parut soufirir :

Des larmes, comme un voile obscurcirent sa vue,

H embrassa Nelson, et, d'une voix émue,

n fit aux combattants de pénibles adieux.

Gore vit l'étendard s'élever dans les cieux.

Il dit à l'espion : — " Quel est donc là ce signe ?

" Irais-tu nous trahir ? L'espion, d'un air digne :

— ^' Ce signal est celui d'un ami. Colonel.

" J'en jure devant vous mon salut éternel,

" J'ai gagné l'un des chefs. — '^ Cela me semble étrange.

" Est-ce un récit menteur que ton esprit arrange î "

Et l'espion reprit sans paraître agité :

— *^ Mais si les paysans sous ce toit redouté,

'^ 0 chef, avaient voulu, traîtrement te surprendre,

^* T'auraient-ils indiqué par ce signe où les prendre ? '^

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