LA FENAISON
Souffle ! souffle, zéphyr ! Oh ! j'aime ton murmure, Les bois qui font danser leur jalouse ramure Comme les flots d'argent de nos fleuves houleux ! Souffle ! car le soleil nous brûle de ses feux ! Les travailleurs ont chaud, là-bas, dans la prairie : L'eau coule sur leur front. Dans la plaine fleurie Ton haleine a trouvé mille parfums nouveaux. Et c'est la fenaison ! Sous la mordante faulx Tombe par rangs serrés le foin rempli d'arôme.
Au milieu de son champ, pareil à ce fantôme
Par lequel les graveurs représentent la mort,
Le vieux Lozet fauchait. Jadis son bras plus fort,
Quand le sol était plan, couchait, dans la journée,
Un arpent et demi de l'humble graminée.
Aujourd'hui la faulx pèse, et le champ est plus grand.
Sur le front du vieillard quelle sueur s'épand !
Il taillait de l'ouvrage, alors, pour trois faneuses, Et nul n'aurait pensé que c'étaient des flâneuses : Les fourches allaient vite. Une seule, aujourd'hui. Une seule faneuse est au champ avec lui j C'est Louise. Elle porte un grand chapeau de paille, Un mantelet léger qui se plisse à la taille, Un jupon de droguet qui laisse apercevoir Un soulier de cuir rouge, un bas de coton noir. Une larme, parfois, vient sillonner sa joue Pendant qu'avec la fourche elle lève et secoue, Pour les faire sécher, et le trèfle et le foin. Elle est toujours rêveuse et sa pensée est loin. Reviendra-t-il jamais, mon Dieu î celui qu'elle aime ! Est-il mort ? Tonkourou, par quelque stratagèm'e Que son esprit pervers, un jour, aura rêvé, L'a-t-il, pour le mieux perdre, aux anglais enlevé ? Doit-elle, maintenant, éteindre dans son âme L'adorable rayon de sa première flamme ? Et doit-elle oublier l'ami qui ne vient pas ? Tout en rêvant de même, elle suit, pas à pas. Le faucheur recourbé qui se hâte à l'ouvrage.
n fait chaud. Vers le soir pourrait gronder l'orage.
On entend, par moment, dans les prés d'alentour,
Les faneuses chanter et rire tour à tour.
On entend retentir sur la faulx qui s'affile
La pierre que promène une main prompte, habile.
Et lorsque le soleil, l'horloge de nos champs.
Annoncera midi, les calmes habitants
Viendront à leur maison prendre uu repas modeste.
Le vieux pilote Auger, fuyant la vie agreste S'était, dès le piiutemps, embarqué de nouveau, ja terre l'ennuyait, il se plaisait sur l'eau, [ais avant de laisser la rive hospitalière, voulut revenir encore à Lotbiuière, *our voir, pour embrasser, Louise son enfant, *our voir aussi Léon qu'il aimait presque autant. Ja surprise fut grande et grande aussi sa peine ►uand il apprit le sort du jeune capitaine, 5a fuite, dans la nuit, avec cet indien ►ont personne de là ne savait en cor rien, iprès avoir pressé sur sa poitrine émue iSi gracieuse enfant qu'il n'avait pas revue depuis un an au moins, il se rendit à bord. It le vaisseau cingla vers la terre du Nord.
jes chevaux xittelés sur les grandes voitures J'enviennent lentement en longeant les clôtures. Jur la charge de foin haute comme un rocher \n gars alerte et vif,, assis, fait le cocher., It l'essieu de bois crie en tombant dans l'ornière, ît le trèfle empourpré laisse à chaque barrière Fne vive guirlande, un radieux feston \ù. vient se reposer le bruyant hanneton.
^uzard serra ses foins, ce jour-là, de bonne heure [l referma sur lui sa tranquille demeure it vint aider Lozet, qui charriait tout seul, ja faneuse attendait à l'ombre d'un tilleul ^e retour du vieillard. Selon l'accoutumée,
C'est elle qui foultoit la cliarge parfumée.
Ruzard s'approcha d'elle avec un doux souris :
— " N'auras-tu donc jamais, dit-il, que du mépris
" Pour celui qui t'adore et te reste fidèle
" Malgré sou désespoir ? — " Puis-je t'aimer, dit-elle ?
** Peut-on deux fois aimer avec le même cœur ?
— " Je t'aime et c'est, Louise, assez pour mon bonlieur !
*' Léon ne viendra plus, poui'quoi toujours l'attendre ?
" Le fin sauvage et lui ne semblaient pas s'entendre ;
^' Ils feignaient se haïr, et pourtant, tu le sais,
*' Es s'étaient entendus pour tromper les anglais ....
" Léon te trompait-il ? . . . . Ah ! Lozet ton bon père,
" S'est plaint de lui souvent : il ne Testime guère ....
" Le marin acclamait les hommes dangereux
'^ Qui méprisent les rois et se liguent contre eux.
" Il n'a pas écouté les conseils de nos prêtres ....
" Les rebelles sont tous hypocrites ou traîtres . . . ."
Et Louise écoutait ce langage nouveau
Promenant sur le foin les dents de son râteau.
Sa tête était baissée, et les ombres du saule
Couvraient d'un voile frais son front et son épaule.
Lorsque Lozet revint il reconnut de loin Ruzard qui s'empressait à ramasser le foin : D'un mouvement de joie il ne put se défendre : " Je l'aurai, pensa-t-il, oui, je l'aurai pour gendre ! " Et, fouettant son cheval, chantant une chanson, Il arriva bientôt près du jeune garçon. Jusques au soir bien tard, dans la grange élevée Sur les débris fumants par l'active corvée,
Us serrèrent tous deux les bottes de foin mûr. L'étoile reluisait sur le front d'un ciel pur j Dans les yeux de Ruzard brillait la convoitise ; La douleur se calmait dans l'âme de Louise.