LES TRAPPEURS CANADIENS
Deux hommes s'avançaient dans ces régions tiistes Qui s'adossent au i)ôle. Us observaient les pistes Des fauves qui sortaient pour appaiser leur faim. Tous deux enveloppés de larges peaux de daim,
Ils tenaient leur fusil d'une muiu défaillante.
Et le plus vieux disait : — *' Que la mort bienveillante
^' Vienne nous délivrer de notre horrible sort !
— ^' J'ai déjà vu de près plus d'une fois la mort,
" Et jamais, reprit l'autre, oh ! jamais, je l'avoue,
^' La crainte de mourii* n'a fait pâlir ma joue !
" Mais aujourd'hui je tremble. Ali ! ce silence affreux
^* Qui règne autour de nous me rend -il donc peureux ?
" N'eussions-nous pas mieux fixit de livrer aux sauvages,
" Comme firejit, hélas ! dans ces lointains parages,
*' Nos pauvres compagnons, de livrer, dis-je, enfin,
^' Notre inutile vie et ce riche t)utin ? "
Les liommes qui marchaient en parlant de la sorte.
Etaient Léon, — Léon qui sous les bois emporte
Sa mauvaise fortune et ses espoirs menteurs, —
Et puis le Petit-Nôt, le plus fi-anc des traiteurs.
Léon était parti du bourg de Saiut-Eustache, Béni du prêtre saint dont la profonde attache S'était manifestée avec tant de candeur ; Il s'était dans les bois encor plein de verdeur, Avec cinq canadiens qui partaient pour la traite. Engagé sans regrets. Quelle sombre retraite 1 Aux hommes agressifs pouvait mieux le cacher ? Et quelle vie aussi plus propre à détacher Des profondes amours, des molles habitudes. Que cette vie active au fond des solitudes ?
Du lac Supérieur il parcourut le bord,
Et de là vaillamment s'enfouçant vers le nord,
TaDtôt sous les forêts, tantôt sur les rivières,
Chassant loutre et castor, couchant dans les bruyères,
Avec ses comx^gnons habiles et hardis,
Il atteignit enfin ces fleuves engourdis
Qui portent leurs flots noirs dans la mer glaciale.
L'accord le plus parfait, l'amitié cordiale
Avaient toujours uni les six trappeurs entre eux.
La chasse fut heureuse. Un fardeau généreux
Attaché sur leur dos par de fortes courroies
Ne semblait i)as peser : c'étaient leurs riches proies.
Ils croyaient, dans vingt jours, arriver à Bourbon,
Un vieux fort appuyé sur les glaces d'Hudson.
Au sommet d'un rocher ils marchaient en silence
Quand sur eux, tout à coup, une troupe s'élance.
Une troupe sauvage. Ils n'ont pas eu le temps
De se mettre en défense et de voir les brigands
Qui les prenaient ainsi lâchement par derrière.
Quatre des trappeurs blancs roulent daus la poussière j
Les deux autres, blessés, se sauvent aussitôt.
Ces deux derniers étaient Léon et Petit-Nôt.
Les sauvages cruels dont la main sanguinaire
Avait rempli d'horreur la forêt solitaire.
Etaient les compagnons du vieux chef Tonkourou !
— '^ Mon frère est taciturne autant que le hibou, Dit un des iroquois au liuron pacifique. Mais le huron sourit d'un air mélancolique Et ne répondit pas. Il avait des remords. Le passé l'obscédait, le sang des derniers mort«
f' En réveillaut sa foi, troublait sa conscience. Il n'était pas coupable. Avec impatience Il écoutait parler les cruels iroquois Se racontant entre eux leurs barbares exploits. S'il eut su que Léon, le jeune capitaine Se trouvait parmi ceux que la baude inhumaine Venait de décimer avec tant de fureur, Il fut devenu fou de chagrin et d'horreur.
Le trappeur et Léon dans les plaines désertes
Marchaient depuis longtemps. Les arbrisseaux inertes
Inclinaient vers le sol leui'S rameaux desséchés.
Quelques rochers montraient leurs sommets ébréchés
D'où, se précipitant, des chutes irrisées
Avaient vu, tout à coup, leurs eaux cristalisées
S'arrêter et dormir dans un calme effrayant.
De temps en temps un loup hurlait en s'enfuyant.
Il neigeait ! il neigeait ! La monotone plage
Etait comme une mer qui n'a pas de rivage.
[Les deux trappeurs perdus dans ces déserts glacés
>e leurs riches fardeaux s'étaient débarrassés. [Goutte à goutte le sang coulait de leurs blessures,
)t la faim leiu" faisait ressentir ses morsures. [Us n'avaient pu marcher, affaiblis et souffrants, [Qu'avec lenteur. Hélas ! ils paraissaient mourants.
Déjià plus d'une fois, l'amertume dans l'âme, [Ne pouvant plus traquer le cerf qui passe et brame, [Sur la neige ils s'étaient, pour mourir laissés choir ; [ais toujours im remords et toujours un espoir
Revenaient aussitôt réveiller leur courage. Ils virent, tout à coup, vers le soir, un nuage S'élever lentement dans le ciel éclairci. Un rayon apparut sur leur front obscurci. Us pleuraient en riant, poussaient des cris de joie. Ce nuage léger qui dans les airs ondoie, C'est bien une fumée. Ils se trouvent plus forts j Pour arriver plutôt ils doublent leui's eÔbrts Et font contre la tombe une dernière lutte. Ils s'arrêtent enfin près d'une froide hutte, Hors d'haleine, épuisés. Sur leurs couches de peaux Dormaient paisiblement des chasseurs esquimaux. Ds fuient éveillés et se levèrent vite. Croyant bien que c'était une attaque subite De quelqu^ours redoutable. A l'aspect des trappeurs Ils sentirent l'effroi s'emparer de leui*s cœui's : Ils voulurent saisii" leure armes aiguisées. Petit-Nôt et Léon de leurs mains épuisées Laissèrent sur le sol retomber leui' fusil. Les esquimaux voyant s'éloigner le péril Devinrent doux. La haine à la pitié fit place. Ds les firent entrer dans leur hutte de glace ; Leur donnèrent de Fhuile, attisèrent le feu. Et les traiteurs pleuraient en rendant grâce à Dieu.