LES AMIS DE NAGUERES
Tonkourou retrouva sa cabane déserte.
Sur le seuil la fougère ouvrait sa palme verte ;
Le liseron grimpait sur les murs délabrés ;
Les carreaux tout poudreux étaient comme marbrés
Par les gouttes de pluie eu tous sens descendues ;
Arides, sans parfum, dans un coin étendues,
Gisaient depuis deux ans des branches de sapins.
H appela la vieille, et ses cris furent vains.
Il voulait la chasser comme on chasse un reptile
Que le pied ne veut pas toucher. Trouble inutile,
La Simpière était morte, et depuis de longs jours.
Après avoir prédit dans ses obscurs discours
La gloire et les malheurs des braves patriotes ;
Après avoir maudit la rigueur des despotes.
Faisant redire au bois ses acceuts superflus,
Elle tomba glacée et ne se leva plus.
Et quelques jours après, au pied du grand platane •
Dont les rameaux touffus ombragent la cabane,
On trouva son cadavre. Il fut mis sous les bois.
Sur la fosse on planta deux grands bâtons en croix.
La sorcière, en effet, de son front anathème
N'avait pas effacé la marque du baptême :
Mais elle avait perdu l'humble et divine foi }
Elle avait méprisé de l'Eglise la loi ;
Et c'eut été, dès lors, chose bien ridicule
Que de faire dormir sa poussière incrédule
Dans l'enceinte sacrée où des bon chrétiens morts,
Pendant que l'aii'ain pleure, on dépose les corps.
L'indien ramassa quelques feuilles légères,
Des rameaux i^arfumés, des mousses, des fougères,
Et se fit une couche où, d'un profond sommeil,
Il s'endormit bientôt. Un radieux soleil,
Quand il ouvrit les yeuxj jouait dans la feuillée.
Et les oiseaux disaient leur chanson éveillée.
Il se lève. Quelqu'un fait, dans le même instant.
Crépiter des buissons le feuillage flottant.
C'est Ruzard qui s'avance en écartant les branches.
Tonkourou lui sourit, et ses manières franches
Lui rendent aussitôt l'audace d'autrefois.
— " Je viens, lui dit Ruzard en élevant la voix,
'^ Pour te remercier, ô mon ami sincère,
^* De n'avoir point trahi François ton jeune frère. "
— " Tonkourou n'est plus traître: il sait être discret,"
Répondit l'indien, '^ il taira ton secret :
" Il serait inutile aujourd'hui de le dire. "
— Tu m'as fait peur hier : j'ai pensé te maudire :
^' Tu m'as fait peur ! bien j)eur ! mais tout va s'arranger :
" Sois-en sûr, Tonkourou, nous allons partager.
*' Je me marie, enfin ! .... la semaine prochaine ....
" Oh ! que je suis content ! et quelle bonne aubaine ! . . .
Mais le vieil indieu d'un terrible regard
Foudroya, tout à coup, le fortuné Ruzard ;
— '* Tu n'épouseras point la charmante Louise,
Dit-il. Euzard pâlit. '' Faudra-t-il que j'en dise,
" Pour t'empêcliér, Ruzard, de souiller cette enfant,
^' Faudra-t-il qu'à Lozet j'en dise encore tant ? "
Continua le chef. — '* Pour Dieu ! je t'en conjure,
" Tonkourou, ne dis rien ! Je l'aime, je le jure,
^' Je l'aime cette vierge ! et tant que je vivrai,
" De tendresse et de soins, oui, je la comblerai !
— " Inutile, Ruzard î Tu n'es pas digne d'elle."
— " Je la mériterai ! . . . d'un amour pui*, fidèle . . . . "
— '* Elle ne t'aime point. " — " Elle ne me hait plus !
" Un jour je Tai sauvée ; et dans ses yeux je lus,
^' Plus d'une fois, depuis, de la reconnaissance ! "
— ** Elle te doit la vie ? En quelle circonstance T "
— " Ecoute ! " Alors Ruzard lui raconta, comment
Il l'avait de la mort sauvée heuieusement,
Quand le lin qui séchait prit feu dans la broierie.
L'âme de l'indien paraissait attendrie,
Et Ruzard eut enfin l'espoir de ti'iomi)her.
— " Ton amour est-il vrai ? Ne i)eux-tu l'étouffer ? "
Demanda le limon. — '' Toute parole est vaine,
" Si je n'ai pas Louise, oui, je mourrai de peine î
** Je n'aime qu'elle seule, et vous savez combien ! "
— *^ Alors tu la prendras et laisseras le bien."
Ruzard baissa la tête : il n'était pas à l'aise
Et sou cœur s'enflamuuiit comme uu feu do fournaise.
— '' Mon frère ne dit rien : il est pâle et surpris ;
" Dans ses propres filets se serait -il donc pris V
Ajouta Toukoiu'ou d'une aoLx sarcastique.
Ruzard croyait subir un rêve fantastique :
Il se taisait toujours. S'il eût eu sous la main
Une arme meurtrière, une hache, un gourdin,
Tonkourou n'eut pas dit, certes ! d'autres paroles.
— " Si j'hésite à répondre à tes proi)OS frivoles,
'* Répliqua-t-il enfin, ce n'est j^oint embarras :
'' J'ai pour gaguer ma vie et ma terre et mes bras ....
'^ Je n'accepterai rien des biens de ma future. "
— " Malheur à toi le jour où tu serais parjure ! "
Cachant mal son dépit, Ruzard tourna le dos
Et partit en sifflant sans repondre à ces mots.