LA TACHE DE SANG
Le lendemain matin une lumière pure Faisait, d’un doux éclat resplendir la nature )
Les cloches se berçaient dans les lointains clochers ; Les flots en murmurant caressaient les rochers ;
On entendait la voix des jeunes ménagères
Qui s’en allaient, chantant, traire, dans les fougères,
La génisse féconde. A son premier réveil,
D’un sourire Léon salua le soleil.
Il se trouvait heureux. En effet rien ne donne, Comme le souvenir d’une action bonne,
Rien ne donne de joie et de contentement.
Ruzard et Tonkourou, de ce doux sentiment Qu’inspire la nature à l’âme vertueuse
Ne goûtaient pas le charme j et leur nuit soucieuse, Leur criminelle nuit se prolongea bien tard.
Le rayon du soleil qui passait comme un dard Dans les feuilles de l’orme et le châssis de verre ; Le nid qui gazouillait dans la mousse légère ;
Les suaves senteurs qui montaient du rameau,
Rien à leurs tristes yeux, rien ne paraissait beau.
Le huron éprouvait un sentiment étrange :
Il en était surpris. C’était comme un mélange De haine et d’amitié, de crainte et de respect.
Il évitait chacun, se montrait circonspect,
Et paraissait ourdir quelque trame nouvelle.
Le sauvage se venge et sa haine est cruelle ;
Mais d’un bienfait il garde aussi le souvenir ;
Et, plein de confiance, il attend l’avenir Pour exercer sa haine ou bien sa gratitude.
François était aussi plus morose et plus rude,
Et sa bouche jetait un énorme juron Quand il se souvenait qu’il devait à Léon,
A Léon son rival, le bonheur et la vie.
Son âme rancunière, au lieu d’être attendrie S’irritait davantage et s’emplissait de fiel,
Et dans sa rage sourde il insultait au ciel.
Léon ne disait pas à la foule indiscrète Sa sublime action. Il la tenait secrète Comme on aurait tenu quelques actes honteux.
Mais la vieille Lalal, d’un regard curieux
Avait vu s’éloigner les deux amis fidèles A l’heure où, sur les eaux la nuit ouvrait ses ailes ) Elle avait reconnu du sauvage huron Le fin canot d’écorce et l’agile aviron.
Elle les vit ensuite, à l’éclat de la lime,
Dans leurs habits trempés, après leur infortune, S’éloignant tout confus du canot de Léon.
Elle eut de l’accident quelque léger soupçon.
Elle voulut savoir plus au long l’aventure, N Et s’avança vers eux, donnant à sa figure Un air d’inquiétude et de compassion.
Mais les deux scélérats, sans faire attention Aux discours importuns de la vieille commère, Entrèrent, le cœur plein d’une pensée amère,
Sous le toit de Ruzard où, déjà, tous les deux Dans l’ombre ils ont tramé plus d’un projet hideux. La vieille cependant ne perdit pas courage,
Et, dès le lendemain, courant dans le village,
Elle faisait partout du triste événement Dont elle avait alors un soupçon seulement,
Elle faisait partout l’intéressante histoire ;
Et si quelque malin refusait de la croire,
Elle l’apostrophait d’une terrible voix.
Elle fit, ce jour-là, son récit tant de fois Qu’elle finit aussi par y croire elle-même.
Bientôt le marin, grâce à la faconde extrême De la vieille Lalal qui ne se taisait i>as,
Vit les bons habitants se presser sur ses pas,
Redire sa valeur, vanter son héroïsme,
Lui rendre ce respect que dans leur égoïsme Ils avaient cru, trompés par d’infâmes discours, Devoir lui retirer peut-être pour toujours,
La cloclie de l’église, au lever de l’aurore,
Jeta ses gais tintons dans l’air pur et sonore.
Les paysans du bourg, en habits de travail,
Par groupes réunis devant le haut portail,
Vinrent entendre tous, suivant un saint usage,
La messe basse, avant d’aller à leur ouvrage. Quand l’airain solitaire eut jeté son appel,
Quand le prêtre, en chasuble, avança vers l’autel, Après s’être signés avec de l’eau bénite,
Tous, dans les bancs vernis s’agenouillent de suite, Priant avec ferveur, adorant avec foi.
En arrière, pourtant, le long do la paroi,
Un homme aux longs cheveux, au visage de cuivre, Paraissait inquiet et ne savoir pas suivre Les hauts enseignements du sacrifice saint.
Son œil était hagard et son aspect contraint.
Il n’entrait pas souvent dans le lieu de prière Et paraissait sentir qu’une immense barrière Le séparait encor du fidèle troupeau.
On eut dit que parfois, semblable au vermisseau,
Il allait se courber j usque dans la poussière,
Et parfois on eut dit que de son âme altière Allait soudain jaillir un orgueilleux défi.
Son regard, par le vin ou les larmes bouffi,
Errait; de temps eu temps, sous la voûte éclatante.
Et comme le jouet d’une force latente,
Venait sur une vierge humblement à genoux Se reposer toujours eu perdant son courroux.
Après la sainte messe, à l’autel de Marie La jeune fille vint, des fleurs de la prairie,
Offrir pieusement un gracieux bouquet ;
Puis elle récita son humble chapelet,
Elevant ses beaux yeux vers la niche étoilée Où souriait d’amour la Vierge immaculée.
Et l’homme aux longs cheveux, en arrière des bancs Restait seul, appuyé contre les piliers blancs.
Quand la vierge sortit du temple solitaire,
Il la suivit de près. Il paraissait se faire Dans le cœur de cet homme un terrible combat.
Nul n’eut été surpris, soit qu’alors il tombât Aux pieds de cette enfant qui venait de la messe,
Ou soit qu’il la perçât d’une lame traîtresse.
Il la suivit ainsi jusqu’au petit ruisseau Qui longe, aride et creux, de Michel Robineau Et la maison jolie et la féconde grange.
Alors il s’arrêta comme un homme qui change,
Par un soudain caprice, et d’idée et d’avis -,
Puis, venant sur ses pas par les chemins suivis,
Il alla soucieux jusqu’à la Vieille-Eglise,
Descendit le coteau, suivit la plage grise Où le flot rayonnait comme un vaste miroir,
Et disparut enfin derrière un rocher noir Qui du bois des hurons termine encor la pointe.
Bientôt, frappant du pied une porte disjointe,
Comme un spectre il entra sous uu cliaume indigent.
— u Tonkourou, par l’enfer ! qu’as-tu fait de l’argent 11 Qu’un de ces derniers jours, les anglais de la ville u T’ont sans doute compté pour ta démarche vile ? ” Dit la vieille Simpière aux regards alourdis A l’homme qui venait d’entrer dans le taudis.
— u Te voilà scrupuleuse ! Allons, vieille, à ton aise : u La farce, en vérité, 11e serait pas mauvaise,” Répondit le hurou en tombant dans un coin Sur un sale grabat de feuillage et de foin.
— u Scrupuleuse ! dis-tu ; suis-je donc si niaise ? . . . . u Je liais tous les anglais car je suis irlandaise ! ”
— u Ah ! ce n’est pas l’horreur de ma noire action ? ” Sans prêter au sauvage aucune attention,
La sorcière porta jusqu’à son œil perfide Un flacon tout rempli d’un noirâtre liquide,
L’agita quatre fois, et de plus en plus fort,
Se tournant vers le sud, se tournant vers le nord, Vers l’est et le couchant. De ses lèvres lubriques En même temps tombaient des mots cabalistiques. L’infernale liqueur s’altérait à ce jeu Et semblait se changer en globules de feu.
Soudain le noir flacon prit une teinte rouge Et, fumant, s’épandit sur le plancher du bouge Qui demeura souillé d’uné tache de sang -,
Ainsi l’on voit, parfois, les ondes d’un étang Où tombe le canard que le plomb vient d’atteindre, Frémir légèrement et de pourpre se teindre.
La vieille regarda d’un œil épouvanté,
Sur le plancher de bois, le flacon enchanté.
Comme un nid de serpents sans cesse bruit et grouille, Ses longs cheveux mêlés que la vermine souille Se tordent sur son cou ; sa poitrine de fer Se gonfle en gémissant comme un flot de la mer j Une flamme inconnue anime sa figure ;
Elle fixe longtemps l’épouvantable augure,
Et sa bouche frémit -, et ses doigts encor blancs Déchirent les haillons qui cachent mal ses flancs :
— u Du sang ! du sang ! dit-elle, enfin, d’une voix rauque, En secouant d’horreur sa chevelure glauque : u Du sang ! du sang sur nous ! Arrêtez, malheureux ! . . . “ Maudits soient les anglais ! Du sang ! du sang sur eux ! . . . u Les combats seront beaux ! Je vois passer des ombres !.. u Brillantes celles-ci, mais celles-là, bien sombres !... u Le soleil ne luit pas ! le ciel est orageux ! u Le nombre n’est pas grand des soldats courageux !...
“ Sous leurs toits avilis restent cachés les lâches ! u Déjà leurs fronts courbés portent d’ignobles taches !... “ Les fers seront rompus !... Et d’immortels échos u Diront à l’avenir la gloire des héros !....”
Ouvrant ses bras tremblants la hideuse sorcière Lourdement s’affaissa dans sa noire chaumière. Tonkourou stupéfait sortit sans dire un mot )
Et la tache de sang disparut aussitôt.
CHANT OUATRIÈME
sous l’orme
Le calme enveloppait les fertiles campagnes.
Comme une lampe d’or, au-dessus des montagnes Le soleil suspendait son disque radieux.
Les oiseaux, sous les bois, disaient leurs doux adieux Au jour qui s’effaçait comme s’efface un rêve.
Le flot silencieux sur le tuf de la grève Dormait comme un enfant qui n’a imint de remords. Comme un vaisseau qui brûle en voguant loin des bords Fait resplendir la mer de mille gerbes blondes,
Et, petit à petit, dans les vagues profondes S’enfonce étincelant : de même le soleil Qui faisait rayonner de son éclat vermeil Les champs remplis d’arôme et les ondes limpides, Derrière les sommets des Aères Laurentides Descendit lentement. Et les nuages gris Parurent s’embellir d’un cercle de rubis Comme le cou bronzé d’une riche créole -,
Et les lointains coteaux d’une pure auréole Virent au même instant se couronner leur front.
Quand les jours du jeune âge et des plaisirs s’en vont, Quand arrive, sans bruit, le soir de l’existence,
De ses reflets dorés la douce souvenance
Enveloppe nos cœurs et nos esprits émus,
Et nous croyons revivre aux temps qui ne sont plus.
Livrant ses longs cheveux à la brise jalouse,
Louise vint s’asseoir sur la molle pelouse,
Au pied de l’orme fier qui voilait le chemin.
Pensive, elle froissait, d’une distraite main,
Les feuilles sans couleur des rameaux détachées.
La pauvre enfant souffrait, mais ses douleurs cachées Ne cherchaient point, hélas ! d’inutiles appuis.
La vierge périssait dans ses tristes ennuis,
Comme la jeune fleur, la fleur étiolée Qui n’a j>oint de soleil au fond de la vallée.
Au saint temple, souvent, elle allait le matin,
Souvent elle y voyait l’infortuné marin Prier avec la foi dont un homme est capable.
Elle pensait alors : Non, il n’est pas coupable !
Quand le cœur est mauvais peut-on rester ici ?
Devant le Saint des Saints peut-on prier ainsi ?
Et parfois, en sortant, après la sainte messe,
Ils échangeaient, tous deux, quelques mots de tendresse, Epanchaient les tourments de leurs cœurs affligés.
Mais, hélas ! aussitôt, ils étaient obligés,
Pour ne pas éveiller la vile calomnie,
Pour ne dissiper par l’admirable harmonie Qui régnait sous le toit du père Jean Lozet,
Ils étaient obligés de voiler leur regret,
Et de se fuir toujours, comme si leurs deux âmes N’avaient pas ressenti les plus ardentes flammes.
LES VENGEANCES l8l
Or la Ledroit disait en tournant son rouet :
— “ Le père Jean s’aveugle : on en fait un jouet.
" Il ne s’aperçoit pas que sa belle Louise “ S’en va, chaque matin, rencontrer, à l’église, i( Le jeune capitaine oublieux de la mer.”
Et, d’un autre côté, prenant un ton amer,
La femme de Gagnon, toujours à sa fenêtre,
Répétait, chaque fois qu’elle voyait paraître,
Au détour du chemin, la vierge au bel œil noir :
— u Voilà comme on remplit, maintenant, son devoir : u Aux volontés d’un père, en riant l’on s’oppose : u Et l’on vient à la messe afin, je le suppose, u De passer pour pieuse en rêvant aux amours.”
Distillez votre fiel ! mentez ! mentez toujours !
0 langues de vipère, ô venimeuses langues !
Débitez sur les toits vos infâmes harangues !
Dénigrez la vertu ! Dans vos feintes douleurs Du vice prêtez-lui la forme et les couleurs !
Sur le pur diamant, dans leur folle colère,
Vos dents se briseront comme un jouet de verre !
Du nuage qui passe à la voûte des deux On voit l’ombre flotter sur les champs radieux :
En été, l’on croirait qu’alors la fleur se fane ;
L’on croirait, en hiver, que sur la rive plane La neige n’est plus blanche. Et le nuage altier Passe fier de son œuvre en son vaste sentier :
Et quand il est passé la fleur est encore vive,
Et la neige encor blanche au champ et sur la rive.
Or Louise rêvait sur le gazon moelleux,
Ecoutant les soupirs que les grillons frileux Poussaient, en se cachant, sous la mousseuse roche. Le départ de Léon, maintenant, était proche ;
Elle le savait bien, mais cachait ses regrets Et dérobait sa peine aux yeux des indiscrets.
Elle se consumait dans une vaine attente,
Ne voyant plus paraître, à l’aurore éclatante,
Au déclin du jour pur no voyant plus venir Celui-là dont son cœur garde le souvenir.
Or Louise rêvait à ce sauvage sombre
Qui s’était, à l’église, agenouillé dans l’ombre,
Auprès des hauts piliers qui portent le jubé ;
A ce vieux Tonkourou qui, cheminant courbé,
La suivit si longtemps sur la route poudreuse ;
Car c’était elle, enfin, la fille matineuse Qui vint, après la messe, avec ses tristes pleurs A l’autel de la Vierge apporter quelques fleurs.
Pendant qu’elle rêvait de chose triste ou tendre, Sur l’herbe, derrière elle, un pas se fit entendre. Elle tourna la tête, et son regard serein Rencontra le regard du valeureux marin.
Une vive rougeur couvrit sa fraîche joue,
Comme un rayon de jour qui descend et se joue Sur l’azur de la mer. Comme un souffle embaumé Entr’ouvre d’une fleur le calice fermé,
Un sourire entr’ouvrit sa bouche ravissante.
— u Mon âme, ô mon ami, vous est reconnaissante ; 11 Vous avez arraché mon vieux père à la mort,”
Dit-elle, en se levant avec nn doux transport.
— “ O Louise ! reprit le jeune capitaine, il Votre douce amitié, soyez-en bien certaine,
11 Est un trop noble prix pour tout ce que j’ai fait ! . . . Puis,- après un moment : — “ Votre père me hait, u Mais je vais m’éloigner, vous le savez sans doute.
11 Demain, avant le jour, je serai sur la route.
11 De braves compagnons veulent s’unir à moi u Pour secouer le joug d’une pesante loi. u A Montréal, déjà, l’on s’agite, l’on s’arme !
“ La voix de Papineau, comme un tocsin d’alarme, u A réveillé partout le courage endormi.
11 Que m’importe la mort *? ” — u O Léon, mon ami,
11 Vous me quittez sitôt ? vous voulez que je meure 1 — u Louise, j’ai tardé pour vous jusqu’à cette heure. u J’espérais de Lozet vaincre l’entêtement )
11 J’espérais que son cœur me rendrait franchement tl Sa profonde amitié, sa noble confiance !
11 J’espérais qu’à la fin une douce alliance .... u Mais pourquoi rappeler tant de vœux superflus ?
11 J’espérais, ô Louise, et je n’espère plus !....”
Et le jeune marin, sur un siège de mousse Attira lentement la vierge aimante et douce.
Un souffle tiède et pur caressait les rameaux ;
On entendait, auprès, babiller les ruisseaux :
De suaves senteurs montaient de la prairie,
Et les grillons dansaient sur la mousse fleurie . Comme nn glaïeul se penche au bord d’un lac d’azur, Louise avait penché son front brillant et pur.
Une larme de feu roulait dans sa paupière :
Une immense douleur l’étreignait toute entière.
Dans la main de Léon sa fine et brune main S’oubliait. Les soupirs soulevaient son beau sein, Comme un brillant soleil, au front de la colline Soulève, le matin, les vagues de bruine,
Comme le vent du soir soulève les flots bleus.
Comme un voile jaloux, dénoués, ses cheveux En chatoyants anneaux roulaient sur son épaule.
Elle était suppliante et comme un jeune saule Auprès du chêne altier qui le garde des vents.
Sur le chemin désert les feuillages mouvants Du jour qui s’éteignait faisaient, dans la poussière, Légèrement danser la moelleuse lumière )
Et flottant dans la pourpre, au bord du firmament.
Les nuages dorés, tour à tour mollement,
Venaient se fondre ensemble en un baiser suprême.
Mille gazouillements d’une douceur extrême Sortaient des petits nids cachés sous les rameaux.
Et Louise et Léon ne trouvaient plus de mots Pour dire, en cet instant, ce qu’éprouvaient leurs âmes. Suspendus l’un à l’autre, humides, pleins de flammes, Seuls leurs regards brûlants pouvaient parler alors,
Et de leurs cœurs émus révéler les transports.
De ses chastes reflets, de ses ivresses pures L’amour puissant et doux inondait leurs figures.
Ils oubliaient la terre ; ils n’attendaient plus rien ;
Ils étaient l’un de l’autre à jamais le seul bien !
Et dans son vol coquet la nocturne phalène Effleurait leurs cheveux de son aile d’ébène ;
Et les grillons mutins, sous les épais gazons,
Chantaient plus doucement leurs timides chansons.
L’air était saturé d’un merveilleux arôme -,
Et l’étoile perçait le gigantesque dôme De l’orme palpitant qui couvrait tant d’amour !
Au couchant s’éteignaient les derniers feux du jour. Un voile de vapeur s’éleva de la plage.
Enivré de parfums, le papillon volage S’endormit sur le sein de la brillante fleur ;
Les forêts et les champs perdirent leur couleur,
Et le ciel vit pâlir sa radieuse teinte.
Dans le silence, alors, comme un métal qui tinte, S’éleva, tout à coup, un son vibrant et pur ;
Et l’orme tressaillit, et son feuillage obscur Frémit comme aux baisers d’une légère brise.
Le chantre aérien, ouvrant son aile grise, Eparpillant dans l’air ses refrains les plus beaux, Voltigea, quelqu’instant de rameaux en rameaux.
Il imitait les pleurs d’une dolente flûte,
Les soupirs des roseaux et la vague qui lutte Contre le tuf léger ou le roc nu des bords.
Ces cris attendrissants, ces sublimes accords Empruntaient à la nuit, empruntaient au silence Un charme inexprimable, une douceur immense.
Les échos du rivage et les échos des bois,
Par cette voix divine éveillés à la fois,
Se prirent à chanter comme dans le délire.
Jamais harpe sonore et jamais molle lyre Ne remplirent le ciel de sons plus ravissants !
Les deux tendres amis écoutaient frémissants
Cette voix qui chantait comme la voix d’un auge.
Le jeune homme, surtout, pris d’une ivresse étrange, Le visage tourné vers la branche où l’oiseau Modulait, glorieux, son chant toujours nouveau,
Le jeune homme pleurait. Sa figure animée A sa douce compagne apparut transformée.
On eut dit que ses yeux, dilatés et rêveurs, Découvraient à travers un nuage de pleurs,
Quelque chose, dans l’air, de divin ou d’horrible, Quelque chose d’étrange et, pour d’autre, invisible. Un rayon de son âme, en ce moment de paix,
Déchira du passé le voile sombre, épais,
Ainsi qu’un vif éclair déchire la bruine Où se baigne le pied de la verte colline.
Alors il vit le seuil d’une blanche maison Et des ébats d’enfant sur le moelleux gazon ;
Il sentit les baisers d’une mère chérie -,
Il vit un homme aimé venir par la prairie.
Il crut avoir déjà, près d’un arbre pareil,
Ecouté, tout heureux, au coucher du soleil,
Un chant aussi suave, une harmonie égale !
Il crut se souvenir d’une tête infernale qui parut, tout à coup, derrière l’arbre altier !
Il crut sentir sur lui tomber un bras d’acier !
Alors il s’échappa de sa lèvre sereine Un cri rauque, étouffé, comme ces cris de peine Qu’on pousse quelquefois pendant un lourd sommeil. Comme le météore au fond du ciel vermeil,
Comme la luciole au milieu de la plaine,
Ainsi la vision du jeune capitaine
S’envola tout à coup. L’oiseau chantait toujours. Léon se ressouvint de ses douces amours.