CHANT DIX-SEPTIEME
LE TRAINEAU
Après s’être munis et d’armes et d’amorces,
A quelques jours de là, pour la cirasse des morses Partirent en chantant les esquimaux hardis.
Encore fatigués, dans le glacé taudis
Sont restés les trappeurs. Or, sur des peaux soyeuses,
Petit-Nôt dort, rêvant de forêts giboyeuses,
Et Léon suit, pensif, avec d’humides yeux,
L’aurore boréale étalant dans les cieux Les radieux replis de ses merveilleux voiles.
Devant tant de splendeur se cachaient les étoiles. Tantôt, c’était un feu qui léchait de ses dards L’azur sombre du ciel ; tantôt, des étendards Qui déroulaient au vent leurs couleurs éclatantes,
Des panaches de flamme et puis de riches tentes Qui se pliaient soudain pour se dresser encor !
Et toujours variait l’ineffable décor
De ce théâtre immense, ardent, incomparable.
On eut dit des flots d’or qu’un souffle inexorable Tourmentait sur un lit formé de diamant ;
Des rideaux merveilleux qui tombaient mollement Pour cacher les esprits à l’infime matière ;
Ou des anges en chœurs dansant dans la lumière
Au seuil harmonieux des célestes parvis !
Et Léon, par moment, portait ses yeux ravis Sur les déserts de neige uniformes, sonores, Qu’illuminaient partout les brillants météores.
Il vit glisser au loin un rapide traîneau,
Comme glisse un esquif sur une nappe d’eau.
Hurlant comme des loups, attelés à la file,
Plusieurs chiens le menaient sur la plaine immobile.
Et le traîneau léger vitement approchait.
Un homme seul, assis, d’une gaule léchait Le flanc maigre et velu de la meute sauvage.
Et ï>1us l’homme avançait et mieux sou brun visage Sur la neige éclatante allait se dessinant.
Et Léon regardait ce chasseur étonnant Qui seul vers le midi prenait ainsi sa course,
Quand le nord à la chasse offrait mainte ressource.
Et les chiens couraient vite ! Et d’un œil étonné Léon fixait toujours l’homme au front basané ;
Et l’angoisse serrait de plus en plus son âme.
Et comme au champ des cieux j>asse un globe de flamme, Ainsi, devant la hutte et sur le champ glacé Où jamais nul chemin n’avait été tracé,
Ainsi soudain passa la trame vagabonde.
Alors une clameur, douloureuse, profonde,
Fit retentir les airs : — u Tonkourou ! Tonkourou ! ”
Mais déjà le traîneau courant ou ne sait où,
Disparaissait derrière une butte isolée.
Tonkourou, — c’était lui, — l’âme tout bourrelée,
S’en revenait du poste dii les fiers iroquois
Avaient, au poids de l’or, vendu depuis un mois,
A des marchands anglais leurs peaux riches et lines. Il n’avait pas voulu profiter des rapines Commises dans les bois par ses traîtres amis.
Il avait fait le mal ; mais repentant, soumis,
Il voulait expier, avant la mort, ses crimes :
H voulait voir encor ceux qui furent victimes De sa haine farouche et de ses noirs conseils.
Mais combien passeront de nuits et de soleils Avant qu’il puisse, hélas ! implorer leur clémence ! Puis il verse des pleurs, sa douleur est immense Quand il pense à Léon, à Léon qui n’est plus ! . . . .
Il marche nuit et jour ; ses esprits résolus Bravent tous les dangers, brisent tous les obstacles : Il croit que le Seigneur permettra des miracles Pour le faire arriver au bord du Saint-Laurent.
Lorsque devant la hutte il passa, dévorant De son glissant traîneau la plaine désolée,
Il entendit son nom ; mais son âme affolée Crut que c’était la voix de l’esprit des déserts Qui lui parlait ainsi dans le calme des airs.