‹ Les vengeances (volume 3)Chapitre 58 sur 67 · CHANT VINGT-TROISIEME · texte numérisé non relu

CHANT VINGT-TROISIEME

LA MÈRE LOZET

Rien n’a de charme, hélas ! pour la mère Lozet ;

Rien ne peut adoucir son éternel regret !

L’aveu de l’indien a rouvert sa blessure :

Elle revoit toujours la suave figure

De son petit enfant jouant sur le gazon ;

Comme un spectre elle rôde autour de la maison Parlant à liante voix de son malheur étrange,

Demandant aux oiseaux s’ils n’ont pas vu cet ange Que le méchant h uron vint enlever un soir.

Quelques fois elle chante. — u Oh ! je veux le revoir u Avant de m’endormir dans la tombe muette ! u Je veux entendre encor sa voix limpide et nette ! u Je veux passer mes mains dans ses épais cheveux !. —

“ Rendez-moi mon enfant ! mon enfant, je le veux! -

u II est grand aujourd’hui ! c’est un homme aufrontnoble î “ Je suis folle !... .11 est mort ! Malheur au chef ignoble “ Qui pour punir la mère a tué son enfant ! u Je pourrais me venger ; mais le ciel le défend. . . . u O Tonkourou, rends-moi, rends-moi, je t’en supplie, u Rends-moi mon jeune amour ! et ma pauvre âme oublie u Tout ce qu’elle a souffert depuis plus de vingt ans ! ”

Et, quand il entendait ces discours attristants, Tonkourou, tout ému, l’âme bouleversée Par l’amer souvenir de sa faute passée,

S’éloignait à pas lents, marchant vers le ruisseau Qui tout auprès émiette, en murmurant, son eau Sur les cailloux polis d’un ravin creux et sombre.

Assis sur la falaise et, seul, perdu dans l’ombre,

Il plongeait dans l’abîme un regard scrutateur,

Puis descendait, après, jusqu’au fond de son cœur.

Des deux gouffres profonds, aux yeux du grand coupable, Le gouffre de son cœur est le plus insondable.

Les voisins, tour à tour, dans leur affection,

Essayaient d’arracher à son affliction,

Par de sages discours, la mère infortunée. K Elle écoutait chacun et semblait étonnée De ce qu’on s’efforçait de calmer ses douleurs.

Le prêtre, cependant, qui sèche tant de pleurs ; Qui se trouve partout où git une souffrance ;

Qui veut qu’on se résigne en gardant l’espérance ; Qui fait naître l’amour et la paix en tout lieu ;

Le prêtre lui parla de la Mère de Dieu,

Du glaive de douleur qui transperça son groe Quand, au pied de la croix, cette divine femme Vit le sang de son Fils, notre Saint Rédempteur, Goutte à goutte tomber sur le juif contempteur. Et comme, le matin, la chaude brise essuie Sur la coupe des fleurs quelques gouttes de pluie; Ainsi du prêtre saint le langage discret Vint essuyer les pleurs de la mère Lozet.

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