CHANT QUATRIÈME
sous l'orme
Le calme enveloppait les fertiles campagnes.
Comme une lampe d'or, au-dessus des montagnes
Le soleil suspendait son disque radieux.
Les oiseauX; sous les bois, disaient leurs doux adieux
Au jour qui s'effaçait comme s'efface un rêve.
Le flot silencieux sur le tuf de la grève
Dormait comme un enfant qui n'a point de remords.
Comme un vaisseau qui brûle en voguant loin des bords
Fait resplendir la mer de mille gerbes blondes.
Et, petit à petit, dans les vagues profondes
S'enfonce étincelant : de même le soleil
Qui faisait rayonner de son éclat vermeil
Les champs remplis d'arôme et les ondes limpides,
Derrière les sommets des fières Laurentides
Descendit lentement. Et les nuages gris
Parurent s'embellir d'un cercle de rubis
Comme le cou bronzé d'une riche créole ;
Et les lointains coteaux d'une pure auréole
Virent au même instant se couronner leur front.
Quand les jours du jeune âge et des plaisirs s'en vont.
Quand arrive, sans bruit, le soir de l'existence^
Pe ses reflets dorés la douce souyenano©
l8o LES VENGEANCES
Enveloppe nos cœurs et nos esprits émus,
Et nous croyons revivre aux temps qui ne sont plus.
Livrant ses longs cheveux à la brise jalouse,
Louise vint s'asseoir sur la molle pelouse,
Au pied de l'orme fier qui voilait le chemin.
Pensive, elle froissait, d'une distraite main.
Les feuilles sans couleur des rameaux détachées.
La pauvre enfant souffrait, mais ses douleurs cachées
Ne cherchaient point, hélas ! d'inutiles appuis.
La vierge périssait dans ses tristes ennuis.
Comme la jeune fleur, la fleur étiolée
Qui n'a point de soleil au fond de la vallée.
Au saint temple, souvent, elle allait le matin.
Souvent elle y voyait l'infortuné marin
Prier avec la foi dont un homme est capable.
Elle pensait alors : Non, il n'est pas coupable !
Quand le cœur est mauvais peut-on rester ici ?
Devant le Saint des Saints peut-on prier ainsi ?
Et parfois, en sortant, après la sainte messe.
Ils échangeaient, tous deux, quelques mots de tendresse,
Epanchaient les tourments de leurs cœurs affligés.
Mais, hélas ! aussitôt, ils étaient obligés.
Pour ne pas éveiller la vile calomnie.
Pour ne dissiper par l'admirable harmonie
Qui régnait sous le toit du père Jean Lozet,
Ils étaient obligés de voiler leur regret,
Et de se fuir toujours, comme si leurs deux âmes
N'avaient pas ressenti les plus ardentes flammes.
LES VENGEANCES l8l
Or la Ledroit disait en tournant son rouet :
— " Le père Jean s'aveugle : on en fait un jouet.
" Il ne s'aperçoit pas que sa belle Louise
" S'en va, chaque matin, rencontrer, à l'église,
" Le jeune capitaine oublieux de la mer."
Et, d'un autre côté, prenant un ton amer^
La femme de Gagnon, toujours à sa fenêtre,
Képétait, chaque fois qu'elle voyait paraître.
Au détour du cliemin, la vierge au bel œil noir :
— " Voilà comme on remplit, maintenant, son devoir ;
" Aux volontés d'un père, en riant l'on s'oppose :
" Et l'on vient à la messe afin, je le suppose,
" De passer pour pieuse en rêvant aux amours."
Distillez votre fiel ! mentez ! mentez toujours ! 0 langues de vipère, ô venimeuses langues ! Débitez sur les toits vos infâmes harangues ! Dénigrez la vertu I Dans vos feintes douleurs Du vice prêtez-lui la forme et les couleurs ! Sur le pur diamant, dans leur folle colère, Vos dents se briseront comme un jouet de verre ! Du nuage qui passe à la voûte des cieux On voit l'ombre flotter sur les champs radieux : En été, l'on croirait qu'alors la fleur se fane ; L'on croirait, en hiver, que sur la rive plane La neige n'est plus blanche. Et le nuage altier Passe fier de son œuvre en son vaste sentier : Et quand il est passé la fleur est encore vive. Et la neige encor blanche au champ et sur la rive*
l82 LES VENGEANCES
Or Louise rêvait sur le gazon moelleux, Ecoutant les soupirs que les grillons frileux Poussaient, en se cachant, sous la mousseuse roche. Le départ de Léon, maintenant, était proche ; Elle le savait bien, mais cachait ses regrets Et dérobait sa peine aux yeux des indiscrets. Elle se consumait dans une vaine attente. Ne voyant plus paraître, à l'aurore éclatante, Au déclin du jour pur ne voyant plus venir Celui-là dont son cœur garde le souvenir. Or Louise rêvait à ce sauvage sombre Qui s'était, à l'église, agenouillé dans l'ombre. Auprès des hauts piliers qui portent le jubé ; A ce vieux Tonkourou qui, chemiDant courbé, La suivit si longtemps sur la route poudreuse ; Car c'était elle, enfin, la fille matineuse Qui vint, après la messe, avec ses tristes pleurs A l'autel de la Vierge apporter quelques fleurs.
Pendant qu'elle ri&vait de chose triste ou tendre,
Sur l'herbe, derrière elle, un pas se fit entendre.
Elle tourna la tête, et son regard serein
Rencontra le regard du valeureux marin.
Une vive rougeur couvrit sa fraîche joue.
Comme un rayon de jour qui descend et se joue
Sur l'azur de la mer. Comme un soufile embaumé
Entr'ouvre d'une fleur le calice fermé,
Un sourire entr'ouvrit sa bouche ravissante.
— " Mon âme, ô mon ami, vous est reconnaissante ;
" Vous avez arraché mon vieux père à la mort,"
Dit-elle, en se levant avec un doux transport.
— 0 Louise ! reprit le jeune capitaine,
" Votre douce amitié, soyez-en bien certaine,
" Est un ti'op noble prix pour tout ce que j'ai fait ! . . . "
Puis, après un moment : — Votre père me hait,
" Mais je vais m'éloigner, vous le savez sans doute.
" Demain, avant le jour, je serai sur la route.
" De braves compagnons veulent s'unir à moi
" Pour secouer le joug d'une pesante loi.
" A Montréal, déjà, l'on s'agite, l'on s'arme !
" La voix de Papineau, comme un tocsin d'alarme,
" A réveillé partout le courage endormi.
" Que m'importe la mort ? " — " 0 Léon, mon ami,
" Vous me quittez sitôt ? vous voulez que je meure ?
— " Louise, j'ai tardé pour vous jusqu'à cette heure.
" J'espérais de Lozet vaincre l'entêtement ;
" J'espérais que son cœur me rendrait franchement
*^ Sa profonde amitié, sa noble confiance !
" J'espérais qu'à la fin une douce alliance ....
" Mais pourquoi rappeler tant de vœux superflus ?
" J'espérais, ô Louise, et je n'espère plus !...."
Et le jeune marin, sur un siège de mousse
Attira lentement la vierge aimante et douce.
Un souf&e tiède et pur caressait les rameaux 5
On entendait, auprès, babiller les ruisseaux :
De suaves senteurs montaient de la prairie,
Et les grillons dansaient sur la mousse fleurie .
Comme un glaïeul se penche au bord d'un lac d'azur,
Louise avait penché son front brillant et pur.
Une larme de feu roulait dans sa paupière :
Une immense douleur Fétreignait toute entière.
Dans la main de Léon sa fine et brune main
S'oubliait. Les soupirs soulevaient son beau sein,
Comme un brillant soleil, au front de la colline
Soulève, le matin, les vagues de bruine,
.Comme le vent du soir soulève les flots bleus.
Comme un voile jaloux, dénoués, ses cheveux
En chatoyants anneaux roulaient sur son épaule.
Elle était suppliante et comme un jeune saule
Auprès du chêne altier qui le garde des vents.
Sur le chemin désert les feuillages mouvants
Du jour qui s'éteignait faisaient, dans la poussière,
Légèrement danser la moelleuse lumière }
Et flottant dans la pourpre, au bord du firmament.
Les nuages dorés, tour à tour mollement.
Venaient se fondre ensemble en un baiser suprême.
Mille gazouillements d'une douceur extrême
Sortaient des petits nids cachés sous les rameaux.
Et Louise et Léon ne trouvaient plus de mots
Pour dire, en cet instant, ce qu'éprouvaient leurs âmes.
Suspendus l'un à l'autre, humides, pleins de flammes.
Seuls leurs regards brûlants pouvaient parler alors,
Et de leurs cœurs émus révéler les transports.
De ses chastes reflets, de ses ivresses pures
L'ainour puissant et doux inondait leurs figures.
Ils oubliaient la terre ; ils n'attendaient plus rien }
Ils étaient l'un de l'autre à jamais le seul bien !
Et dans son vol coquet la nocturne phalène
Efâeurait leurs cheveux de son aile d'ébène }
Et les grillons mutins, soua les épais gazons.
Chantaient plus doucement leurs timides chansons. L'air était saturé d'un merveilleux arôme 5 Et l'étoile perçait le gigantesque dôme De l'orme palpitant qui couvrait tant d'amour î Au couchant s'éteignaient les derniers feux du jour. Un voile de vapeur s'éleva de la plage. Enivré de parfums, le papillon volage S'endormit sur le sein de la brillante fleur ; Les forêts et les champs perdirent leur couleur, Et le ciel vit pâlir sa radieuse teinte. Dans le silence, alors, comme un métal qui tinte, S'éleva, tout à coup, un sou vibrant et pur ; Et l'orme tressaillit, et son feuillage obscur Frémit comme aux baisers d'une légère brise. Le chantre aérien, ouvrant son aile grise. Eparpillant dans l'air ses refrains les plus beaux, Voltigea, quelqu'instant de rameaux en rameaux, n imitait les pleurs d'une dolente flûte. Les soupirs des roseaux et la vague qui lutte Contre le tuf léger ou le roc nu des bords. Ces cris attendrissants, ces sublimes accords Empruntaient à la nuit, empruntaient au silence Un charme inexprimable, une douceur immense. Les échos du rivage et les échos des bois, Par cette voix divine éveillés à la fois. Se prirent à chanter comme dans le délire. Jamais harpe sonore et jamais molle lyre Ne remplirent le ciel de sons plus ravissants !
Les deux tendres amis écoutaient frémissants 8*
Cette voix qui cliantait comme la voix d'un ange.
Le jeune homme, surtout, pris d'une ivresse étrange,
Le visage tourné vers la branche où l'oiseau
Modulait, glorieux, son chant toujours nouveau,
Le jeune homme pleurait. Sa figure animée
A sa douce compagne apparut transformée.
On eut dit que ses yeux, dilatés et rêveurs,
Découvraient à travers un nuage de i)leurs,
Quelque chose, dans l'air, de divin ou d'horrible,
Qaelque chose d'étrange et, pour d'autre, invisible.
Un rayon de son âme, en ce momeut de paix.
Déchira du passé le voile sombre, épais,
Ainsi qu'un vif éclair déchire la bruine
Où se baigne le pied de la verte colline.
Alors il vit le seuil d'une blanche maison
Et des ébats d'enfant sur le moelleux gazon -,
Il sentit les baisers d'une mère chérie -,
Il vit un homme aimé venir par la prairie.
Il crut avoir déjà, près d'un arbre pareil.
Ecouté, tout heureux, au coucher du soleil.
Un chant aussi suave, une harmonie égale !
Il crut se souvenir d'une tête infernale
qui parut, tout à coup, derrière l'arbre altier !
Il crut sentir sur lui tomber un bras d'acier !
Alors il s'échappa de sa lèvre sereine
Un cri rauque, étouffé, comme ces cris de peine
Qu'on pousse quelquefois pendant un lourd sommeil.
Comme le météore au fond du ciel vermeil.
Comme la luciole au milieu de la plaine.
Ainsi la vision du jeune capitaine
S'envola tont à coup. L'oiseau chantait toujours. Léon se ressouvint de ses douces amours.