LA NOCE
Les rayons du matin se baignent dans les ondes.
En route, conviés ! Les gars avec leurs blondes !
Les jeunes, par ici ! Les vieux avec les vieux !
Ah ! tout le monde est gai, tout le monde est joyeux !
Les chevaux fièrement agitent leur crinière,
Et leurs sabots ferrés soulèvent la poussière I
Le soleil rit dans l'air ; et les petits oiseaux,
Tout le long du chemin, de rameaux en rameaux,
Suivent la belle noce en gazouillant d'ivresse !
On dirait que chaque arbre agite avec tendresse,
A l'aspect des promis, son feuillage éclatant.'
A chaque porte on voit un visage content
Qui donne à tout le monde un salut, un sourire.
D'une voiture à l'autre on se lance, pour rire,
Mille mots amusants et mille quolibets :
Et l'on entend claquer la mèche des longs fouets.
Lozet, frais et riant sous ses cheveux de neige, Conduit la fiancée en tête du cortège.
Mais au retour, pour guide, elle aura son époux. Ruzard, le marié, vient le dernier de tous.
A peine du vaisseau les voiles repliées Sur les vergues de chêne avaient été liées, Qu'une blanche chaloupe attachée au bossoir Fut mise sur les flots. Un homme en habit noir Descendit lestement par l'échelle de corde, n guide la éhaloupe ; et bientôt elle aborde, Labourant de sa quille un sable frémissant, Et bientôt elle aborde au cap retentissant Du murmure joyeux des petites rivières Qui tombent du sommet en brillantes poussières, Du jappement des chiens, des chansons des oiseaux Et des longs beuglements des ruminants troupeaux.
L'homme vêtu de noir, en touchant cette rive.
Sentit battre fton cœur d'une ivresse bien vive.
Il promena ses yeux sur les champs d'alentour,
Avec un doux plaisir, avec un grand amour.
Elles n'ont pas changé ces campagnes si chères !
Il aspire l'air pur, le parfum des jachères
Avec l'avidité du prisonnier qui fuit
Le cachot où jamais le doux soleil ne luit.
Il longe le chemin qui conduit à l'église.
Tout chante dans son cœur. Soudain la vieille Lise,
Qui vient de la fontaine avec un sceau plein d'eau,
Croit bien le reconnaître, et laisse choir le sceau.
— " Jésus Sauveur ! dit-elle, oui c'est lui, je le gage ! . . .
" Mais, pourtant, il est mort ! C'est donc sa vraie image "
Longtemps sur le chemin, et d'un œil curieux,
EUe regarde aller l'homme mystérieux.
Le clocher, tout à coup, vers la voûte éternelle
Fit monter les accords de sa voix solennelle.
L'homme entra dans l'église et se mit à genoux.
Enveloppant l'autel d'un rayon pur et doux,
La lampe du saint lieu brûlait dans le silence.
Les burettes d'argent sur l'étroite crédence
Attendaient le retour du sacrificateur
Un tapis recouvrait les degrés du bas choeur ;
Un plateau i)récieux, éblouissant de lustre,
Deux cierges, deux bouquets décoraient le balustre.
L'homme à genoux se dit en voyant ces apprêts :
Pour la félicité deux jeunes coeurs sont prêts.
Je veux être témoin de. ce saint mariage.
Qu'ils sont heureux ceux-là qui se donnent le gage " D'un éternel amour devant le i)rêtre et Dieu ! " Puis il pria longtemps, à genoux au saint lieu, Pour les jeunes é|)oux qui bientôt allaient être A jamais réunis par le ciel et le i^rêtre. Or^ cet homme pieux, hélas ! c'était Léon.
Auger son vieil ami, si fidèle et si bon. Sachant que la marée allait bientôt descendre, N'avait pas pu de suite au rivage se rendre : Pilote, il attendait, à son poste resté, Que près des longs écueils la barque eut évité.
En face de l'église est un champ de verdure Que ferme, d'un côté, la i)lus humble clôture ; C'est là que, le dimanche, au méi)ris de la croix Que nos pères dévots ont plantée, autrefois,
Comme leur glorieux drapeau de tempérance, Là que les habitants, avec indifférence, En attendant la fin des offices sacrés, Attaclient leurs chevaux en rangs longs et serrés. C'est aussi dans ce lieu que la noce s'arrête. La cloclie sonne encore et s'unit à la fête. Le cortège s'avance à travers le gazon. Les curieux du bourg ont laissé leur maison Pour venir regarder de plus près à leur aise.
Mariés et suivants ont chacun une chaise.
Près du balustre peint, sur le tapis soyeux.
Louise est la première ; elle baisse les yeux.
Lozet marche près d'elle au milieu de l'allée.
La vierge rougissante est chastement voilée.
Derrière vient l'époux, le front haut, plein d'orgueil.
Les autres invités paraissent sur le seuil
Et s'en vont tour à tour dans les bancs prendre place :
Ce sont d'abord les vieux que déjà l'âge glace,
Et puis les jeunes gens lestes et vigoureux.
L'infortuné Léon, pour voir le couple heureux. Arrête sa prière et tourne un peu la tête. La grêle ou l'aquilon, la foudre ou la tempête Ont bien vite détruit, dans leur sombré fureur, L'orgueilleuse moisson du pa'uvre laboureur : Mais bien plus vite encor l'aspect de l'épousée Anéantit Léon. La coupe est épuisée : Il ejx a bu la lie : il mourra de douleur !
La vierge s'est troublée : elle tremble, elle a peur. Elle voit le marin -, mais elle doute encore. Elle avance à pas lents sur le plancher sonore, Les yeux toujours fixés sur cet homme à genoux. Et lui, lève sur elle un regard triste et doux^ Et sa bouche entr'ouverte et sa pâle figure Expriment le tourment que sa pauvre âme endure. Alors un cri profond, un sanglot déchirant Fait retentir l'église j et la vierge, en pleurant, Se laisse retomber dans les bras de son père. Elle s'évanouit. Surpris de ce mystère, Jean Lozet observa l'homme malencontreux. Il sentit s'échauffer son vieux sang vigoureux Quand il connut Léon. Mais Dieu, par sa présence, Aux transports du vieillard imposa le silence.
Surpris, terrifié par ce coup imprévu, Ruzard avait blêmi comme s'il avait vu Devant ses yeux pervers se dresser la potence. Il voyait s'envoler cette heureuse existence. Existence sans fin d'amour et de plaisir. Qu'il avait tant rêvée et qu'il allait saisir !
Un "trouble inexprimable agitait les convives. Ainsi quand le vent souffle après des chaleurs vives. On entend murmurer le feuillage des bois.
Léon sortit du temple. Une dernière fois Il voulut voir, pourtant, la vierge trop aimée, |1 3,tten dit dehors sur la porte fermée,
Et quand Lozet sortit portant seul, sans effort,
Comme on porte en ses bras un jeune enfant qui dort,
La vierge évanouie, il écarta la foule
Et vint, ne cacliant pas une larme qui coule,
Et sentant dans son cœur qu'il en avait le droit.
Mettre un dernier baiser sur le front pâle et froid
De la vierge insensible. A ce toucher suprême
La vierge s'éveilla, souleva son front blême
Et dit : Mon Dieu ! Mon Dieu ! que s'est-il donc passé ?
Or Léon s'éloignait. Lozet l'avait poussé
Lui criant d'un ton dur : Que u'es-tu dans la guerre.
Que n'es-tu mort, Léon, comme on l'a cru naguère ! "
Louise commençait à se ressouvenir.
Ruzard s'approche d'elle, et, pour la soutenir,
D'une main caressante il entoure sa taille.
Mais elle le repousse. — 0 ciel ! une tenaille
" Me torture le cœur ! dit-elle, tout à coup.
" Ai-je donc fait un rêve ? Oh ! je souffre beaucoup ! . . .
" Il était là ! . . . . c'est lui ! . . . . u'est-cepassa parole ? . . . Il me mène à l'autel ! ... 0 mon Dieu ! je suis folle ! . . . "
Et des pleurs abondants coulèrent de ses yeux.
Et ses tristes sanglots montèrent vers les cieux !
Tout le monde pleurait. Un matin d'allégresse
Allait être suivi d'un soir plein de tristesse.
Plusieurs disaient entre eux : — " Jean Lozet a bien tort D'infliger à sa fille un si pénible sort : Puisqu'elle n'aime pas le mari qu'on lui donne. Qu'elle désobéisse : en ce cas Dieu pardonne.
Le curé qui venait entendit ces deux mots.
— " Mes enfants, leur dit-il, veillez sur vos propos j
Aimez la charité ; pratiquez la x^riidence. " L'on ne devine point comme la Providence
A des moyens nombreux d'accomplir ses desseins : " Elle est douce au coui)able, elle éprouve les saints,
En attendant le jour de la grande justice ;
Elle caclie du miel au fond de ce calice " Qu'elle apporte aux enfants dévoués et soumis .... ^' Vous reviendrez plus tard, mes enfants, mes amis." Puis allant vers Louise : Oli ! vous souffrez, pauvre ange : " Remettez-vous un peu de cette scène étrange. " C'est un éclair qui brûle et qui ne dure pas. ^' Pourquoi donc, cependant, i)orter ici vos pas, ^' Et jurer à l'éi)oux une amour éternelle, ^' Si déjà votre cœur se faisait infidèle ? " Ce reproche passa comme un poignard de fer " Dans le cœur de Louise : — " Oh ! je souffre un enfer ! " Si je pouvais mourir ! mourir ici dit-elle. " Mais le curé reprit : — Vous étiez le modèle, " 0 ma pieuse enfant, des filles du hameau : ^' Soyez l'arbre fécond, soyez le vert rameau
Qui porte pour le ciel des fruits en abondance. " Puis il dit à Lozet : " Sous votre dépendance,
Yons, brave père Jean, gardez, gardez encor
Cette sensible vierge ainsi qu'un beau trésor. " — Eh ! répliqua Lozet d'un ton plein de malice, ^' Faut-il donc maintenant se plier au caprice
De ces enfants gâtés malgré tout notre soin ? ^' Avec vos bons avis ils n'auront plus besoin
De notre autorité que vous appelez sainte," — " Calmez- vous, père Jean ; votre ignorance est feinte ; Et vous savez fort bien que votre autorité Ne doit pas se confondre avec la cruauté. "
— Allons ! reprit Lozet, montons dans nos voitures : Nous nous consolerons de ces mésaventures. Excusez ! et bon soir, messire le curé. "
Le prêtre avait déjà bien des fois enduré
Du colère vieillard la froide impolitesse :
Il entra dans l'église et commença la messe.