LA GRAND DEMANDE
— " Qu'attends-tu, mon ami ? dit la vieille Simpière A Ruzard qui passait, un jour, à la lisière Du grand bois des Hurons, avec un lourd traîneau Chargé de bois d'érable et de léger bouleau ; " Qu'attends-tu, mon ami, dit l'impure truande, " Pour aller chez Lozet faire la grand' demande ? • " Attends- tu que lui-même il s'en vienne t'offrir " Ce trésor que chacun s'efforce à conquérir ?
So LES VENGEANCES '
" Il faut tenir l'oiseau qui chante dans la cage :
u Si tu le laisses fuir il deviendra sauvage.
!" Tonkourou, tu le sais, erre de tout côté ;
" Il m'a dit que déjà l'on est fort excité,
u Et que l'on veut chasser, pour sa honteuse faute,
" Même avant le printemps, de Lozet le jeune hôte.
" En avant, mon François ! de la célérité !
u Car plus tard l'on saurait l'exacte vérité."
—"J'y vais, mère, j'y vais ! Que votre art me protège !
" Voici que le vent souffle et que tombe la neige ;
" Les chemins sont mauv^É*; on ne peut charroyer :
" Je trouverai Lozet sans doute à son foyer.
" Mais conjurez l'enfer, s'il le faut, et qu'il dise
li Si je vais réussir dans ma grande entreprise."
— " Déjà je te l'ai dit, va, tu réussiras.
" Je vois Lozet, te dis -je, il te presse en ses bras !
" Et la vierga», bientôt, oui la vierge elle-même
" Marchera vers l'autel où le Dieu qu'on blasphème
Ici la vieille femme eut un geste d'horreur :
Ses yeux semblaient lancer des flammes de fureur.
— " Va, dit-elle, va vite ! et maudit soit cet ange
" Qui combat contre nous et nous tient dans la fange
" Où nous avons couché notre ennemi mortel !"
Vociférant ces mots, elle jetait au ciel
Uq regard de défi -, puis comme une vaine ombre
Elle alla s' enfonçant sous la ramure sombre.
Derrière son traîneau Euzard marchait pensif. Le cheval, à pas lents, longeait le grand massif D'ormes majestueux qui de la Vieille-Eglise
LES VENGEANCES 8l
Ombragent les coteaux connue la plage grise,
Puis il vint s'arrêter en face du hangard.
François sur le ciel noir promena son regard
Cherchant à deviner si la neige serrée
Allait tomber ainsi jusque» à la soirée.
Un instant il parut inquiet, indécis.
Sur son front, comme pour en chasser les soucis,
Deux ou trois fois alors passa sa main grossière ;
Mais il se ressouvint de la vieille sorcière
Et ne balança plus. Des deux timons épais
Il fit rapidement glisser les porte-traits ;
Il ôta le collier, le harnais et la bride,
Etrilla le cheval à la crinière humide,
Le couvrit de nouveau d'uu harnais argenté
Qu'il avait depuis peu dans la ville acheté j
Puis sortant de l'abri sa carriole verte,
La plus riche qu'Hamel lit de sa main experte,
Il mit dans les timons le cheval orgueilleux.
Alors il revêtit ses habits les plus neufs,
But un verre brûlant pour vaincre la froidure,
Et partit au galop dans sa chaude voiture.
A travers le châssis Madelaine Bibaud
Le vit, malgré le temps, s'en aller tout faraud.
Elle soupçonna vite une raison suprême,
Et tout en tricotant se dit en elle-même :
" On entendra, c'est sûr, dimanche, un ban nouveau.
Mais aussitôt un doute obséda son cerveau :
" Qui va-t-il épouser ? Est-ce Adèle ou Louise ?
" Adèle Baptiston cette grosse payse
" A la gorge arrondie, au teint frais, à l'œil vif,
" Qui ne nous ferait pas de son amour naïf
" Un mystère éternel ; Louise, l'orpheline
" A qui Lozet, un jour, donnera, j'imagine,
" Sa terre du grand orme et celle des Hurons.
" C'est l'une ou l'autre enfin : bientôt nous le saurons."
Tout en monologuant agissait Madelaine.
Elle s'enveloppa d'un vieux châle de laine,
De ses rouges souliers rattacha les cordons,
Mit du bois dans le poêle ou mouraient les charbons,
Et s'en alla conter, dans tout le voisinage,
Que Ruzard était près de se mettre en ménage.
François vint arrêter son cheval écumant
Sur le seuil de Lozet. Il entra. Vivement
Jean Lozet lui tendit une main bienveillante.
Assise à son rouet, Louise, travaillante,
Tournait fiévreusement le rapide fuseau,
Et par instant, tremblait comme un timide oiseau
Qui voit de l'épervier s'ouvrir la serre aiguë.
Euzard d'un air galant s'avance et la salue,
Lui parle du bonheur qu'il éprouve à la voir,
Et de son long amour et de son noble espoir.
Kougissante et muette, elle incline la tête
Sur son rouet plaintif qui frémit et s'arrête.
François veut deviner une sainte pudeur
Dans ces signes nouveaux de peine et de froideur.
Lozet avait conduit le cheval à la grange.
En rentrant de Louise il vit le trouble étrange ;
Il en augura bien. Alors avec Ruzard
Dans la pièce voisine il passa sans retard.