BRIANNE ET LES AUTRES
Déjà !
LA PRINCESSE
Oh! ne vous frappez pas... Vous les reverrez ce soir, mes jambes. [On remonte, sauf Sullivan.) Vous restez pour la représentation, Sullivan?
SULLIVAN, accent anglais.
Oui.,, oui... Je ne veux pas manquer une occasion telle de vous applaudir.
LA PRLNCESSE
Mon frère VOUS présentera au roi deKarinthie. Il vient en France pour commander son artillerie. 11 faut enlever cette commande au Creusot. C'est une affaire d'une trentaine de millions. [Elle sort. Un Allemand, qui s'est déjà adressé à deux ou trois personnes, se trouve devant Sullivan.)
l'allemand
Konnten Sie mir sagen wo sich Graf de Thau befindet?
SULLIVAN, d'un ton vogue.
I don't understand, sir, I am an Englishman. (// sort. Peu à peu, la scène se vide. Madame Brianne, élégante jeune femme, est assise près d'une table et regarde des journaux illustrés.)
Madame Klobb, forte juive, et Madame Vermères entrent.
madame klobb Ah ! ma bonne amie... qu'il fait chaud !
madame brianne Ëh bien, asseyez-vous ici, un moment ! [Madami? Klobb et madame Vernières s'asseyent . Des domestiques apportent des boissons glacées.) Comment! Vous ne vous êtes pas habillée, madame Vernières? Mon mari ne vous a donc pas photographiée?
MADAME VERNIÈRES
Non. Je n'ai pas voulu. Je trouve ça indécent, de se promener les bras et les jambes nus en plein air.
MADAME KLOBB
Et vous voulez nous réserver la surprise de votre costume pour ce soir. Comment est-il?
MADAME VERNIÈRES
Vous verrez, madame Klobb, vous verrez. Il est copié sur celui de miss Ellen qui joue Titania à Londres.
MADAME KLOBB
Il paraît que vous avez été très bien aux répétitions.
MADAME VERNIÈRES
Encore ne me suis-je pas livrée. Mais ce soir, devant les invités et devant le Roi!
MADAME BRIANNE
Vous n'avez pas le trac?
MADAME VERNIÈRES
J'ai déjà joué la comédie... au couvent... où j'étonnais les bonnes sœurs. Ah! si vous m'aviez vue dans Chaînes VII où je faisais le libérateur du royaume, Jean de Domrémy, ou si vous m'aviez vue dans Athalie... J'avais la vocation. Je ne me consolerai jamais, je crois, de n'être pas entrée au théâtre... Une grande nouvelle...
SOUS le sceau du secret... Je chante le mois prochain.
MADAME IvLOBB
^ Où?
MADAME VERNIÈRES
Chez les Ilackendorff. Le Devin du village. Nous commençons à répéter demain.
MADAME BRIANNE
Chez madame Hackendorfï? Avenue de Messine? Passez donc boulevard Haussmann en sortant.
MADAME VERNIÈRES
Impossible. Les Croizy m'attendent à cinq heures, chez Ritz, pour le thé.
MADAME BRIANNE
Eh bien, et mercredi? Allons-nous au Louvre? C'était convenu.
MADAME VERNIÈRES
Oui. Ah ! non. Je déjeune avec ma cousine de Salux. A deux heures, j'ai ma couturière. A quatre... la vente de charité à l'ambassade de Karinthie. A cinq heures... voyons... Ah! ma modiste... Un chapeau, ma chère I... Le soir, l'Opéra, dans la loge des Freynettes.
MADAME KLOBB
Quelle vie agitée !
MADAME VERNIÈRES
Il faut bien s'amuser, madame Klobb. On ne vit pas deux fois. Rien ne me divertit comme d'aller, de venir, de courir les magasins, de répéter des rôles, d'essayer des toilettes, de dépenser de l'argent, d'en gaspiller.
MADAME BRIANNE
Ça, c'est une volupté !
MADAME VERNIÈRES
Il m'est bien permis d'avoir des fantaisies et de les satisfaire, puisqu'aujourd'hui Maurice gagne de la galette, la bonne galette, la sainte galette.
MADAME 15RIANNE
Brianne aussi.
MADAME VERNIÈRES
Enfin, nos maris sont riches.
MADAME BRIANNE
Oui... Enfin... Grâce à la « Nouvelle-Afrique. »
MADAME VERNIÈRES
• Et vous savez qu'on va trouver des mines d'or dans nos terrains?
MADAME KLOBB
Klobb me l'a dit.
JÏADAME BRIANNE
Ah! si c'est vrai... il faut que Georges me paye une automobile.
MADAME VERNIÉrES
Moi, j'ai vil un collier de perles, rue de la Paix... mon mari me FolTrira le jour où les actions atteindront le cours de deux mille.
MADAME KLOUB
Vous l'aurez avant trois mois.
MADAME VERNIÈRES
Croiriez-vous que Maurice a d'abord refusé d'entrer dans Fafïaire?
MADAME BRIANNE
Un homme intelligent comme lui!
MADAME VERNIÈRES
Il ne voulait pas du poste d'administrateur délégué que lui offrait le baron de Thau.
MADAME BRIANNE
Pourquoi, mon Dieu?
MADAME KLOBB
M. Vernières aimait mieux rester député?
MADAME BRIANNE
Neuf mille francs par an !
MADAME KLOBB
Peut-être serait-il ministre.
MADAME VERNIÈRES
Non. 11 manque de souplesse d'échiné. Et il n'a pas d'entregent. Ah ! il a été sous-secrétaire d'État, une fois, longtemps avant notre mariage.
16 LES VENTEES DORÉS
Il a fait partie du fameux ministère qu'on a appelé le ministère des honnêtes gens. Il a duré trentesept jours. On n'a jamais bien su pourquoi il a été renversé. Maurice ne serait pas revenu au pouvoir. Il aurait vécu dans une médiocrité... considérée, riche d'honneurs et léger d'argent. Aussi devinez-vous ma joie quand le baron de Thau est venu chez nous parler de l'affaire de Mauritanie et mon insistance et mes supplications auprès de mon mari. Il a fini par céder. Il cède toujours. Il crie et il plie. Le roseau peint en fer. En somme il est bien gentil et je l'aime beaucoup.
MADAME KLObB
Comme il doit se féliciter d'avoir suivi vos conseils.
MADAME VERNTÈRES
Oui. Je m'en félicite.
MADAME BRiANNES, qui était remontée.
Tiens, le baron de Thau a présenté ElMansour au président du Conseil des ministres. Ah ! il vient de ce côté... On l'arrête !
MADAME VERNIÈRES
Quelle foule autour de lui !
MADAME BRIANNE
C'est un roi au milieu de sa cour.
MADAME KLOBB
Dame! un financier heureux.
MADAME BRIANNE
Pour que Tillusion d'une cour soit complète, il ne manque ici qu'un personnage.
MADAME VERNIÈRES
Lequel?
La favorite!
Et encore!
Comment?
MADAME BRIANNE
MADAME VERNIERES
MADAME BRIANNE
MADAME VERNIERES
Oh! il est difficile de la désigner avec certitude. Le baron ne Taffiche pas. Il est également aimable pour chacune de ses invitées. Il ne Fa été un peu plus qu'avec vous. Il vous a parlé deux fois.
MADAME BRIANNE
Longuement.
Longuement. Vous avez fait bien des jalouses.
MADAME BRIANNE
Allons donc!
MADAME VERNIÈRES, d'un air entendu.
Si!
MADAME BRIANNE
IVlais qui?
18 LES VENTRES nonÉs
MADAME VERNiÈRES, faisant la discrète.
Ah! voilà!
MADAME 13RTANNE, insistant.
Entre nous...
MADAME VERNIÈRES
Non! Non!
MADAME BRIANNE
Voyons... Vous m'intriguez. Il y a ici une personne qui aurait le droit de se montrer jalouse des amabilités de M. de Thau?
MADAME KLOBB
Allons... ne cherchez pas... Madame d'Urth!
MADAME VERNIÈRES
C'est de l'histoire ancienne!
MADAME BRIANNE
Madame d'Urth ! Elle a été. . . ?
MADAME VERNIÈRES
Je VOUS assure.
MADAME BRIANNE
Madame d'Urth !
MADAME VERMÈRES
Vous ne connaissez donc pas l'anecdote du cercle qui a couru tout Paris il y a deux ans ?
MADAME BRIANNE
Non.
MADAME VERNIERES
Oh! que je vous conte ça, ma chère. Voici. La scène est à Bruxelles, au cercle. On parlait de la belle madame d'Urth qu'on disait une femme impeccable, d'une vertu sans tache. Le baron soutenait, en riant, qu'il n'y a « honneste dame » si farouche qui ne puisse être apprivoisée. Mais comme on le plaisantait un peu sur sa fatuité, piqué, M. de Thau s'engageait à mander madame d'Urth à Bruxelles, à la montrer en public, à ses côtés. On le prend au mot, on parie. Deux jours après, il exhibait la personne dans une loge à la Monnaie.
MADAME KLOBB
Elle était donc folle de lui?
Peut-être. Et il lui avait envoyé un chèque de trois cent mille.
MADAME BRIANNE
Cette liaison n'a pas duré ?
MADAME VERMÈRES
Non. On dit madame d'Urth désolée. Mais on ne précise pas si ce qu'elle regrette le plus est l'ami ou le financier.
MADAME BRIANNE
Alors... pour le moment... qui....? Voyons... je.vous en prie.
MADAME VERNIÈRES
Voulez- VOUS mon sentiment? [Elle désigne la jjorte par où est sortie la princesse.) Madame de Holsbeck !
MADAME BRIANNE
La princesse !
MADAME KLOBB
Madame de Holsbeck? [Elle fait signe rpie oui.) Mais c'est la belle-sœur de madame d'Urth?
MADAME VERNIÈRES
Ça n'empêche pas.
MADAME BRIANNE
Et elle n'est pas jolie.
Elle est singulière.
MADAME BRIANNE
Et elle boite.
MADAME VERNIÈRES
A peine.
MADAME BRIANNE
Ta! ta! ta! Elle boite. Et do tels bruits ont couru sur son compte au moment de son divorce! Comment voulez-vous qu'un homme comme le baron de Thau qui est séduisant, recherché!... Allons donc! Sa situation, son intelligence, sa... sa fortune enfin, lui permettent de jeter son dévolu sur des femmes vraiment jolies et notoire-
LliS VENTRES DORÉS 21
ment honnêtes. {Dans le jardin rorcheslrc joue une valse.)
MADAME VERNIÈRES
Tout ce que vous voudrez, madame Brianne. Mais j'ai bien vu de quels yeux madame de Holsbeck regarde le baron. Elle a une façon de s'approcher de lui, de se caresser à lui, on dirait, qui est fort significative.
COUSIN, paraissant au fond avec madame de Ludre.
Madame Vernières... Mesdames, on vous réclame.
MADAME VERNIÈRES
Qui?
Brianne... Un conseil pour la décoration de la scène.
MADAME DE LUDRE
Venez donc... on danse... {Les dames se lèvent.)
Entrent Vernières et Robert Vernières.
Vernières a une cinquantaine d'années; son frère est plus jeune.)
vernières, à madame Vernières.
Jeanne, tu demandais la marquise deSesselot?
MADAME vernières, se levant.
Elle est là?
VERNIÈRES
Elle te cherche.
MADAME VERNIÈRES
Elle est dans le parc ?
VERNIÈRES
Oui.
MADAME VERNIÈRES
Je vais la voir... [Les femmes sorlenl. Les deux hommes restent en scène.)
VERNIÈRES
Tiens, puisque la place est libre, asseyonsnous ici. C'est le seul endroit où nous puissions causer tranquillement cinq minutes, à moins que tu ne préfères venir déjeuner demain à la maison. Tu verrais ta nièce et ton neveu,
ROBERT
Je dois rentrer à Lille. On m'attend à la Banque.
VERNIÈRES
Alors, mon bon Robert, puisque tu as une question à me poser... [Il s'assied Robert s'assied aussi.)
ROBERT
Voici. Fourchot, l'entrepreneur que vous avez chargé de creuser le port d'El-Golea, en Mauritanie, ne pouvant immobiliser la grosse somme nécessaire à l'achat du matériel, me demande de
la lui avancer. Il me réglerait en traites sur votre compagnie,
VERNIÈRES
Fourchot est un entrepreneur sérieux. Ses travaux seront faits avec soin Nous le paierons recta.
ROBERT
Je peux donc m'engager avec lui.
VERNIÈRES
S'il te fait de bonnes conditions !... C'est tout ce que tu voulais savoir ?
ROBERT, hésilanl.
Mon Dieu... oui... Seulement... avant de traiter... Nous nous parlons à cœur ouvert, n'est-ce pas?... C'est aussi dans ton intérêt, à toi, administrateur-délégué de la Nouvelle Afrique... Enfin, vous êtes très attaqués en ce moment .. On prétend qu'il vous sera impossible d'achever les travaux.
VERMÈRES
Je sais. La « Nouvelle Afrique » a des détracteurs, des adversaires, des ennemis. D'Urth, par exemple.
ROBERT, étomié,
D'Urth ? Je viens de l'apercevoir. Il est ici.
VERNIÈRES
Oh ! De Thau et lui sont de vieux camarades;
Ils font des affaires... et de temps à autre essayent cependant de se passer un lasso autour du cou. Mais d'Urth n'est pas de taille à lutter avec notre président. On le dit d'ailleurs très bas depuis le dernier krach.
ROBERT
Et les notes que j'ai lues dans les journaux anglais et espagnols? Ces difficultés sur l'interprétation du contrat?
VERNIÈRES
Imaginations. Tu le connais notre contrat. Les articles en sont clairs, précis. Nous devons creuser des ports, établir des routes, construire douze cents kilomètres de voies ferrées. L'Empereur nous abandonne les deux tiers des recettes des ports et des chemins de fer. En outre, il nous a gratuitement concédé, de chaque côté de la voie, des terrains où nous avons le droit d'exploiter, à nos risques et périls, mais à notre entier bénéfice, les mines qui peuvent s'y trouver.
ROBERT
Même des mines d'or ?
VERNIÈRES
Des mines d'or... s'il y en a...
ROBERT
Douze cents kilomètres de voie... Dans un pays accidenté !... Vous ne vous heurterez pas à
LES VENTIŒS DOUES 25
des difficultés insurmontables?... Votre ligne sera terminée dans trois ans ?
VERNIÈRES
Nous Tavons promis à nos actionnaires. Oh ! nous mènerons à bonne fin cette œuvre, une belle œuvre qui étend Tinfluence de la France et ouvre à la civilisation un grand pays ^ous achèverons les travaux au terme fixé, à condition toutefois...
ROBERT
A condition?...
VERNIÈRES
Que nous n'ayons à vaincre que la nature. Ce que je redoute le plus, ce sont les hommes, les tribus du centre de l'Empire, qui se dressent devant nous, farouches, défiantes. Ces gens simples ne comprennent pas que nous nous emparons de leur pays dans leur propre intérêt. Nous sommes des envahisseurs à leurs yeux. Ce sont des fanatiques. Et il paraît que les prédications de Negou- Abdou, cet illuminé qui essaye de soulever les populations du Sud-Oranais contre la domination de la France, ont trouvé un écho jusqu'en Mauritanie.
ROBERT
Tu ne crains pas qu'une révolte?... S'ils allaient massacrer vos ouvriers, arrêter vos travaux, démolir ceux qui sont construits?...
VERNIÈRES
Non... Ils nous sentent les plus forts. Ils nous
subissent. Quant à Negou -Abdou, il est poursuivi, traqué par une colonne française. Il sera bientôt prisonnier ou mort. Ce jour-là, nous respirerons.
ROBERT
Bref, tu es satisfait et sans inquiétude?
VERNIÈRES
Oh ! je ne dis pas cela. Certes, notre Société est robuste, pleine de santé et de force. Mais, si des discussions intérieures, une panique de nos porteurs de titres, une guerre, je ne sais quelle improbable catastrophe (je fais des suppositions) laminait ou l'afTaiblissait demain, si ce grand corps montrait une blessure, qu'il parût moins dispos à la lutte, moins apte à la défense, aussitôt les spéculateurs, agioteurs, boursicotiers, bref, toutes les bêtes maigres que je tiens aujourd'hui en respect s'élanceraient sur nous les crocs en avant; prêts à nous déchirer. Ils régleraient notre sort à la Bourse en une séance. Tu comprends donc qu'avec ces constants soucis, je ne dorme pas des sommeils paisibles. Quant à être satisfait...
ROBERT
Eh bien ?
VERNIÈRES
Te l'avouerais-je? Mon étonnement dure toujours de me voir transformé en financier. Moi, Vernières, un « ventre doré », comme ils disaient
jadis pour désigner les Turcaret et les Law, les traitants, les lanceurs d'affaires !
ROP.ERÏ
Ventre doré, pourquoi pas? Qu'aurais-tu fait à la Chambre? Que te rapportait ton beau zèle, ton dévouement aux intérêts du pays? On ne peut pas travailler toute sa vie pour la République. 11 faut aussi songer à soi.
VERNTÈRES
Oui... oui... Cependant, si ce n avait été pour ma femme, si frivole et dépensière en diable, pour mes enfants... Que veux-tu! Dans ce métier il faut (et il le faut) se livrer à de si étranges manigances, prendre dételles décisions, endosser de si lourdes responsabilités...
ROBERT
D'autres les partagent avec toi. Tu es administrateur délégué de la « Nouvelle Afrique », mais le baron de Tliau en est le président. Tu as quinze administrateurs à tes côtés...
VERNIÈRES
Ils ont une longue habitude de ces sortes d'affaires, une habitude qui me manque. Tiens, souvent des discussions éclatent entre nous au Conseil; c'est que mes collègues (je ne parle pas du baron de Thau) ont une mentalité spéciale, et même une moralité spéciale. Je ne sais comment les définir exactement. Ce sont... ce sont...
ROBERT
Ne cherche pas. Ce sont des financiers.
Entrent HermannKlobb [type juif), Carrier {solide, sanguin), d'ângerville. Salutations. Des « bonjour» s^ échangent. D'Angerville et Robert, qui se connaissent, se serrent la main.
VERNIÈRES, pressentant.
Mon frère, Robert Vernières, banquier à Lille...
M. Hermann Klobb... M, Carrier, directeur de
['Impartial, M. d'Angerville... mes collègues...
(A Klobb.)\o\isèies arrivéde Bruxelles hier soir ?
CARRIER
Demandez-lui donc comment ça a marché làbas?
KLOBB
Oh! admirablement! J'ai passé l'après-midi à l'Anglo-Belge. Cette seule banque a placé sept mille obligations. Duyssens était ravi.
CARRIER
Quel succès, mes enfants ! Nous demandions pour la troisième fois quatre-vingts millions au public, il nous en a apporté cent vingt. Dans toute la France l'élan a été magnifique. Le bon peuple!
KLOBB
Oui, mon cher Carrier, le bon peuple ! Je sais à
LES VENTRES nORÉ.< 21)
quelques millions près ce que vaut, ce que peut rendre chaque peuple d'Europe. Aucun n'est comparable à celui-ci. Il est travailleur, prévoyant, économe. On a beau vider ses bas de laine, il les remplit toujours. Ils ont perdu plus de deux milliards en vingt ans. Et ils ont encore trouvé, en retournant leurs poches, deux cent cinquante millions à nous confier. C'est admirable. On pouvait leur en demander trois cents, cinq cents, ils les auraient donnés.
CARRIER
On les leur demandera, s'il le faut. D'ailleurs, après une journée comme celle-ci 1... Quel triomphe pour notre président, qui reçoit chez lui le roi de Karinthie, le Président du Conseil, des ambassadeurs, des académiciens, des magistrats! Les actions monteront de vingt francs. d'angerville
L'an prochain, c'est moi qui vous oflrirai une fêteàAngerville, dont je fais restaurer le château.
CARRIER
11 fallait le raser pour en construire un neuf.
d'angerville
J'y tiens par trop de souvenirs. Son vieux toit abrita tous les d"Angerville qui s'entêtaient à vivre et à mourir sur ce coin de terre.
Moi, c'est sur l'Avenue du Bois que je veux me
bâtir un hôtel, en pleine vie parisienne, devant cette voie de triomphe qui charrie toutes les fortunes, toutes les gloires et où passent les plus belles filles du monde. Il me semble que du haut de mon balcon je tiendrai Paris sous mes pieds, — Paris que j'ai conquis... que nous avons conquis.
d'angerville Grâce à la « Nouvelle Afrique » , attaquée par vous, autrefois, da.nsV Impartial, votre journal.
CARRIER
Oh! mais depuis... j'ai été éclairé.
KLOBB
Nos parts de fondateur valent trente-six mille francs.
d'angerville Elles en vaudront quarante mille.
KLOBB
Et si l'on trouve de l'or dans nos terrains...
vernières Oh ! ne répandons pas ce bruit.
carrier Pourquoi n'y aurait il pas de l'or dans nos terrains ?
d'angerville On a trouvé de l'or au Transvaal.
KLOBI?
11 peut bien y avoir de l'or en Mauritanie.
d'aNGER VILLE
A ce moment, nos actions qui valent treize cents francs en vaudront quinze cents.
KLORB
Dix-huit cents !
CARRIER
Deux mille.
VERNIÈRES
Jamais nos actions n'atteindront ce cours.
KLOBB
Au besoin on donnerait un petit coup de pouce, un jour, à la Bourse.
VERNIÈRES
Mais enfin il faut songer aux difficultés...
CARRIER
Trembleur !
KLORB
Quand le chemin de fer marchera, quand les ports seront creusés, les routes ouvertes, les mines exploitées, les mines de houille, de plomb... et d'or, nous distribuerons des dividendes... fabuleux.
La « Nouvelle Afrique » sera la plus brillante afl'aire financière du vingtième siècle. [A ce mo-
ment, un monsieur, de physionomie étrange, paraît. Instinctivement, tous se taisent. Ce monsieur allume un cigare, traverse la scène et s'éloigne à pas lents, — sans\mot dire, en envoyant seulement un bonjour de la main. — Les cinq hommes sont restés immobiles, muets. Ils se groupent et parlent à voix basse.) Celui-là ne nous embêtera plus.
d'angerville Son règne est fini.
KLOBB
Il n'a pas abdiqué encore. Et je l'ai déjà vu rétablir ses affaires qui paraissaientplus compromises. Je ne sais ce qu'il prépare, mais il s'agite beaucoup depuis quelques semaines.
d'angerville Croyez-vous qu'il ait jamais pu se trouver aussi mal en point qu'aujourd'hui?
KLOBB
Certainement ! Il y a huit ans, au lendemain du krach de la Banque Universelle, il était tout à fait bas. Il s'est remis à flot.
CARRIER
Je vous dis que cette fois il est atteint, démoli, coulé.
ROBERT
Ah, ça, depuis que j'entends rapporter des lé-
gendes sur cet homme... Qu'est-ce que c'est donc que le baron d'L'rth?
CARRIER
Un juif allemand, — naturalisé français, qui a fait sa fortune en Amérique. Quand il est rentré en Europe, sa sœur, mariée à un prince belge... vous savez que la princesse de Holsbeck n'est pas seulement une amoureuse hardie, c'est encore une femme intelligente, qui a le génie des affaires et qui est de moitié dans toutes les opérations du baron... Sa sœur donc l'a poussé dans le monde des financiers de Bruxelles. Il est ensuite venu à Paris. Nous envoyons nos notaires en Belgique et la Belgique nous envoie ses financiers.
KLOBB
Mon cher, vous êtes mal renseigné. Le baron d'Urth n'est pas juif, il est né à Bordeaux, de parents catholiques. Orphelin à quinze ans, il partit pour l'Amérique oii il fut palefrenier, épicier, cowboy, directeur de cirque. Un jour l'illustre Pair Whitelaw le rencontre, est frappé de son intelligence et le prend à sa banque. En mourant, il lui laissait une fortune. D'Urth accourt à Paris, joue à la Bourse, perd dans des spéculations les millions de l'Américain, disparait pendant un certain temps et rencontre un second sauveur en la personne du baron de Thau qui l'associe à ses opérations. Notre homme se jette ensuite dans des affaires de terrains, de
banque, de chemins de fer. Ce fut la période brillante de sa vie, l'époque où il était accueilli dans toutes les cours, où le roi de Karinthie le faisait baron, où il recevait tous les ordres, toutes les croix, où, en cinq ans, il était nommé chevalier, officier, commandeur de la Légion d'honneur... Puis c'a été la dégringolade, l'affaire formidable de l'accaparement des charbons, — où il s'est cassé les reins.
VERNIÈRES
Eh bien, à moi, on a raconté que d'Urth est né à Genève, qu'il est protestant et que c'est à la suite d'une affaire d'espionnage... [Diverses -personnes entrent^ il s'interrompt.) Qu'ya-t-il?
KLOBB, qui regarde.
Le baron de Thau vient de ce côté.
VERNIÈRES
AvecLornier?
KLOBB
Non, le président du conseil cause avec El Mansour.
CARRIER, remontant.
C est à cause d'El Mansour que le président est venu Oui. 11 ne peut pas le recevoir officiellement au ministère...
LES VENTRES DORÉS 3o
La scène s'est remplie, on forme comme une haie devant le baron de Tliaxi. Madame Vernières, madame Brianne, Pauline, forment un groupe. Les administrateurs delà (.(Nouvelle Afrique ^^ sont aussi groupés. Çà et là, Sullivan, un Allemand, Le lierre, le Procureur, Grimblot, etc.
le baron, il entre en causant avec Maître Cousin.
Ces gens-là sont des maîtres. On ne les démolira jamais. Je les connais bien. Je les ai beaucoup étudiés. Voyez-les à Paris, à Berlin, à Bruxelles. Dites-moi qui pourrait lutter contre eux. Et leurs procédés sont si simples. Je vais bien vous étonner peut-être, mais parmi eux, un de ceux qui me touchent, qui m émeuvent, oui, qui m'émeuvent le plus, — c'est Fra Angelico. Je ne traverse jamais l'Italie, sansm'arrèter à Florence, pour rêver quelques heures dans le couvent de Saint-Marc, illustré tout entier par les mains innocentes du bon moine. Connaissez-vous l'Italie, madame Brianne?
madame brianne
J'ai passé un hiver à Naples.
le baron
Oui... Oui... Mais Florence, Sienne, Pise, la Toscane?
« 0 Toscana, paese d'incanto
Fra le belle, sostieni il tuo vanto, »
36 LES VEiNTRES DORÉS
Vous avez l'âme d'une artiste : c'est là qu'il faut aller. Et si l'on élait sage, c'est là qu'on coulerait ses jours. (// est arrivé^ en causant, près de Grimblot.) Ah! mon cher Grimblot, quelqu'un qui assistait à la séance de la Chambre, avanthier, m'a fait les plus vifs éloges de votre discours. Il paraît que c'est la critique la plus spirituelle, la plus piquante qu'on ait faite de ce ministère. Vous serez le chef de votre parti. C'est vous qui mènerez le combat l'an prochain aux élections.
GRIMBLOT, plus bas.
Pourrai-je aller vous dire bonjour un de ces matins ?
LE BARON
Oui. Je vous convoquerai. {S' adressant à un autre monsieur.) Eh bien, monsieur Farnier, nous allons avoir des félicilations à vous adresser. Nous causions de vous, hier, avec le garde des Sceaux. [Désignant Farnier.) Je vous présente notre nouveau procureur de la République. [On entoure Farnier.) Et je me félicite d'avoir contribué, — oh ! dans une faible mesure — à cette nomination. Vous étiez trop modeste. Avoir du talent n'est rien, monsieur Farnier : il faut le faire valoir. Dans une république, ce n'est pas l'effort qu'on couronne, c'est le succès. Ah ! mon cher ami, je serai le premier solliciteur qui vous adressera une requête. Vous trouverez au Par-
quel un brave garçon, un employé modèle, Borie, que j'y ai placé autrefois. Je vous le recommande. {Arrivant près d'un Allemand.) Haben Sie den Minister gesprochen?
l'allemand
Ich werde ilin niichste Woche in Berlin sehen.
LE BAROX
Sie mussen sich auch mit den Frankfurter und Sluttgarter Bankherren verstàndigen.
KLOBB, le prenant à part.
Croyez-vous, mon cher de Thau, que le roi de Karinthie viendra?
LE BARON, tirant sa montre.
Il sera ici dans une demi-heure.
On prétendait hier au cercle qu'il pourrait bien se trouver souffrant aujourd'hui.
LE BARON
Je lui ai exprimé le désir de l'avoir à la représentation du Songe.
KLOBB
Cela désobligerait fort les Levy-Schleim qu'il vînt chez vous. Ils l'accaparent.
LE BARON
Sa Majesté peut choisir entre nous. Mais si elle me fait un affront... je la fous en république. [A
Vlngénieur Lelierre.) Madame Leiierre m"a dit que vous ne remmeniez pas en Mauritanie?
l'ingénieur
■ En effet, je l'envoie dans le Midi, chez ses parents.
LE BARON
Votre prédécesseur avait été imprudent d'emmener là-bas ses enfants et sa femme. Il faut une santé de fer sous ce climat. Ils n'y ont pas résisté. Ah ! vous nous ferez en arrivant un rapport sur l'état des travaux, un rapport que nous publierons, monsieur Leiierre. D'ailleurs, le gros œuvre est presque achevé : il n'y a plus que les monts Atlas à percer. Faites étudier les terrains de Rizi-Ozzol. Il y a des minerais d'or peut-être. [Entre un jeune homme porteur d une serviette gonflée de papiers ) Ah ! . . . Je suis désolé. . . Un jour comme celui-ci... Mais les affaires... Un petit quart d'heure... Le temps de répondre à quelques dépêches... Ne vous occupez pas de moi... Je vais m'installer là... J'ai cédé toutes les chambres à ces dames, pour en faire des loges... [Pendant que les groupes se dispersent, il appelle un monsieur.) Monsieur Cerrutti... pressez un peu le petit travail que je vous ai demandé... Ne mettez pas les noms de ces messieurs... mais ceux des villes qu'ils représentent... Je comprendrai... Et les chiffres les plus modestes, honorables, mais modestes... Vite, n'est-ce pas?... Il faut arrêter le
mouvement que je vois se dessiner contre nous dans votre pays. [Au jeune homme qui a apporté les papiers.) On vous appellera.
MADAME VERNiÈRES, à madame Klobb, en lui désignant la princesse qui vient dentrer et qui observe le baron.
Qu'est-ce que je vous disais?,.. Regardez la Princesse!
Le jeune homme sort. Le baron s'installe à la table et se met à travailler.
Le barox de Tuau. La Princesse.
LA princesse Ah ! bah ! Il faut venir chez vous un jour oii vous recevez tout Pari^ pour vous trouver seul. (S' approchant.) Quelle bonne fortune !
LE BARON
Pour moi, princesse !
LA PRINCESSE
Mais... vous travaillez?
Oh! quelques télégrammes... Et je peux travailler en causant... [Se touchant le front.) C'est comme une montre, ça ne s'arrête jamais làdedans. Vous avez une communication à me faire ? Importante? Tant mieux. Nous causerons plus longuement. Vous êtes une des femmes les plus intelligentes que je connaisse.
LA PRINCESSE, après un silence.
Mon frère n'est pas satisfait.
LE BARON
D'Urth? Oh!
LA PRINCESSE
Il se plaint que vous labandonnez dans la crise qu'il traverse. Vous ne Tassociez à aucune de vos entreprises.
LE BARON
Nous avons été ensemble dans les mines des Carpathes, les aciéries de la Moselle, les fournitures de l'armée sarde.
LA PRLNCESSE
Même vous lui devez un million sur celle affaire.
LE BARON
Je devrai un million à d'Urlh si... tel événement que vous savez se réalise... Il ne s'est pas réalisé encore... Je ne dois rien.
LA PRINCESSE
Vous l'éloignez ostensiblement de la « Nouvelle Afrique... » Il n'a fait partie d'aucun syndical. Vous n'avez pas voulu...
LE BARON
Mais, madame, pourquoi ferait-on une situation privilégiée à votre frère? 11 s'est toujours montré notre adversaire. Il y a trois ans, quand j'ai obtenu le firman impérial pour l'exploitation des chemins de fer en Mauritanie, je n'ai pas eu
de concurrent plus redoutable, plus acharné que M. d'Urth qui était à la tête d'un groupe... allemand.
LA PRLNCESSE
Il n'y a pas de nationalité en afTaires. Et la Banque Anglo-Belge qui fut aussi votre concurrente? N'est-elle pas dans vos syndicats?
LE BARON
Duyssens a eu l'esprit de se faire notre allié. C'est lui qui nous a intelligemment soutenus, par des achats de titres, quand, sur de fausses nouvelles, le cours de nos actions et de nos obligations fléchissait. Qui jetait ces nouvelles inquiétantes dans le public par l'intermédiaire des journaux étrangers ? Votre frère. Oh ! cela ne m'a pas indigné... ni surpris. Par malheur mes collègues sont moins philosophes que moi. Ce n'est donc pas merveille s'ils refusent, à chaque émission, de laisser empocher par d'Urth (sans risque pour lui, avouons-le) des primes... souvent appréciables.
LA PRINCESSE
Oh!,., si vous le vouliez bien... {Geste^ de de 7'/ww.)Mais laissons la « Nouvelle Afrique ». Je veux vous parler d'autre chose. Je reviens de Perm où j'ai vu le premier ministre, le comte Crisza.
LE BARON
Ah ! vos chemins de fer des Balkans ?
LA PRINCESSE
Oui. Nous VOUS faisons une proposition. Vous passeriez un contrat avec mon frère pour...
LE BARON
Ne me parlez pas d"une nouvelle affaire. Ma Compagnie demande tous mes soins, absorbe tout mon temps. Ce sera l'œuvre maîtresse de ma vie, celle à laquelle j'attacherai mon nom. N'insistez pas. Je serais désolé de vous désobliger personnellement. Vous n'êtes pas en cause.
LA PRINCESSE
Ainsi, vous ne voulez donner aucune aide à un homme qui fut si souvent votre associé? Lui gardez- vous rancune de son attitude lors...
LE P.ARON
La rancune est un sentiment de luxe qui occupe les gens inoccupés... Je ne vous promets pas mon appui parce qu'il ne saurait être efficace en ce moment. D'Urth se tirera d'affaire sans mon secours. Il peut... voler de ses propres ailes. Et à moins qu'il ne soit vraiment à bout de souffle, épuisé...
LA PRINCESSE
Le moment est pénible pour lui, en effet. Mais il a des projets, un surtout qui... [Elle s'arrête.) Enfin il n"a rien perdu de son crédit ni de son influence à l'étranger. Il peut y rendre des services, aplanir dans une affaire certaines difficul-
tés... OU ne pas les aplanir. C'est une puissance qu'il faut ménager. Je souhaite que vous viviez en rapports cordiaux Car à mon tour je serais désolée si une brouille solte mettait de l'aigreur et du froid entre un homme que j'admire et un homme que j'aime.
LE BAROX
Une brouille ne nous ferait pas ennemis ! Tant de souvenirs communs nous unissent! nous lient!
LA PRINCESSE
Sans doute..., il vaudrait mieux cependant... Mais, je ne peux pas m'engager pour lui. Je suis assez sûre de son affection pour affirmer qu'il n'entreprendrait rien contre... mes amis... mes amis personnels. De cela je réponds. Mais si le baron de Thau et le baron d'Urth étaient en guerre, je n'aurais, moi, actuellement aucune, raison A'alable pour me jeter entre eux. Et alors...
LE BARON, se levant, celle fois, comme inquiet.
Ah! Â.h !... [Pause, il revient près de la princesse, qui Vobserve du coin de rœil.) Alors je ne suis pas de vos amis ?
LA PRINCESSE
Cette question !
LE BARON
Dame! Ils n'ont rien à redouter de lui, ditesvous, et vous me menacez.
Oh ! vous dénaturez ma pensée.
LE BARON
Alors, s'il n'est pas dirigé contre moi, quel est le projet du baron? Vous ne répondez pas? {Pause.) Comme on se trompe ! Sur le ton du dernier entretien je nous croyais... en sympathie tous deux !
LA PRINCESSE
Vous VOUS moquez ! Avec l'opinion que vous devez avoir de moi...
LE r.ARON
Je vous ai dit tantôt...
LA PRINCESSE
Que je ne suis pas une sotte? Beaucoup de Parisiens le disent. Ils louent volontiers mon intelligence pour mieux critiquer ma conduite. Les Français sont pleins de préjugés. Une femme qui a les occupations d'un homme doit, pour eux, en avoir les mœurs. Depuis mon divorce ils imaginent des choses...
LE BARON
Oh ! non pas moi, princesse. Et savez-vous la raison de mon incrédulité aux sottises malveillantes que l'on peut colporter? Eh bien! je crois qu'on doit rester devant vous sans audace et déconcerté. Quel madrigal offrir à la femme qui vient de discuter un projet de ligne ferrée ou d'établir les rendements d'une mine de zinc ?
LES VENTRES DORÉS Ao
LA PRINCESSIC
« Pour être financière on n'en est pas moins femme. » Vraiment je suis inquiétante? A ce point?
LE BARON
Il paraîtrait. Enfin, ce que Ton redoute le plus en vous c'est votre frère. Comment se confier à la sœur du baron d'Crth ? Vous assurez bien que vous sauriez protéger un... ami contre les entreprises de ce terrible homme. Mais les liens du sang sont forts. Pour qu'on vous crût, il faudrait donner de claires preuves d'indépendance de cœur, et même des marques de partialité en faveur de la personne que vous voudriez convaincre.
LA PRLNCESSE
J'aime mon frère. Cependant, nous avons dans la vie des intérêts distincts, parfois contraires, et je ne lui sacrifie pas les miens. On a pu colporter enfin bien des calomnies sur mon compte, je ne pense pas qu'on m'ait jamais accusée d'une action basse et vilaine, comme le serait une trahison.
LE BARON
Il faut donc avoir confiance? Soit. Mais si je peux parler, moi, avec un entier abandon, et de votre côté si vous consentez à croire que j'ai pour vous une sincère estime... nous voilà pres-
que amis. Et pourquoi ne le serions-nous pas, en effet ?
LA PRLNCESSE
Je veux d'une amitié... sérieuse.
LE BARON
C'est précisément celle que j'allais vous offrij.
LA PRINCESSE
Oh !... je suis, en ce sentiment délicat, comme je pourrais être... en amour, tenez : exclusive et jalouse. Vous êtes expansif et prodigue.
LE BARON
Qui dit cela ? Je suis fidèle en amitié.
LA PRINCESSE
Et rien qu'en amitié.
LE BARON
Ah! dans tout autre sentiment...
LA PRINCESSE
L'inconstance même I
LE BARON
Oui. Peut-être... Mais savez-vous la raison?
LA PRINCESSE
Oh ! je crois le deviner.
LE BARON
Non, madame, vous ne pouvez pas deviner pourquoi en amour... par exemple... C'est qu'en amour l'homme est toujours l'obligé de la femme.
Or, je suis d'un déplorable orgueil. Je déteste la posture d'un pauvre à qui l'on fait 1 aumône. La reconnaissance est un trop lourd fardeau pour mes épaules. Aussi ai-je fait ce rêve quelquefois d'être un bel homme [Geste de la princesse), un très bel homme, une manière d'Ântinoiis moderne. Etn'allozpas croire que c'eût été pour rechercher, courtiser les beautés les plus éclatantes, les femmes qu'assiègent les plus ardentes convoitises, et qui. en vous tendant leur main lasse à baiser, ont l'air de vous accabler d'une faveur royale. Non. Mon choix se fût plutôt porté sur une personne moins comblée par la nature, de façon que, les rôles renversés, elle eût pour moi la dévotion d'un amant pour sa maîtresse, la vénération d'une serve pour son seigneur, l'adoration naïve d'une fille sauvage pour son fétiche. Je n'aurais pas rougi d'être l'objet de ce culte idolâtre. Il me semble que j'aurais passionnément, éperdument aimé une femme pour qui j'aurais été un dieu Qu'en pensez-vous? iN'y a-t il pas une pointe de sadisme au fond de ce désir ?
LA PliLNCESSE
Peut-être. Mais on conçoit très bien un amour féminin fait d'admiration et d'humilité. Et j aimerais assez aimer ainsi I
LE BARON
Comme nous devons nous comprendre, prin-
cesse ! Ah ! pourquoi ne nous sommes-nous pas expliqués plus tôt avec cette franchise... Nous serions... en intimité depuis longtemps. Il va falloir rattraper le temps perdu.
Ça peut se faire.
LE BARON
Alors... vraiment amis?
LA PRINCESSE
Je le veux bien.
LE BARON
Confiance, fidélité? Aide mutuelle? Assistance réciproque ?
LA PRLNCESSE
Évidemment.
LE BARON
Même... contre ?...
LA PRINCESSE
Contre tous les périls.
LE BARON
Vous oserez, vraiment ?
LA PRINCESSE
iMa devise est « Mon bon plaisir I... »
LE BARON
N'est-ce pas vous qui vous engagez trop ?
Ne songez qu'à tenir vos promesses et je tiendrai les miennes.
LE BARON, bas.
Je vous mets tout de suite à l'épreuve. En ce moment, voyons, n"ai-je rien à redouter de?...
LA PRINCESSE
Rien.
LE BARON
Cependant... vous m'avez inquiété... ces projets?
LA PRINCESSE
Bah !
LE BARON
Mais encore ?
LA PRINCESSE
Un journal
LE BARON
Qu'il veut fonder?
LA PRINCESSE
Il existe.
LE BARON
Lequel ?
LA PRINCESSE
La Quotidienne.
LE BAROX, rassure.
Ah !
LA PRINCESSE
Il va le réformer, lagrandir. Il s'assure la collaboration d'écrivains, d'hommes politiques étrangers. Un journal, ce sera une arme, dans ses mains [Le rassurant.) Mais aujourd'hui... [Jetant un coup d'œil autour d'elle et voyant que des personnes s'assemblent dans le fond.) Quand pourrons-nous nous voir plus longuement et mieux ?
LE BARON
Attendez, Laissez-moi réfléchir.
LA PRINCESSE, insistant.
Eh bien?
LE BARON, se dégageant.
Je suis horriblement pris en ce moment.
LA PRINCESSE, avec un cri.
Qu'est-ce que vous dites?
LE BARON
Dans ma situation... La « Nouvelle Afrique. »
LA PRINCESSE
Hein ?
LE BARON
Vous comprenez.,,
LA PRiNXESSE, étouffant de colère. Oui... Je commence à comprendre en effet.
LE BARON
Mais, dès que je pourrai me faire libre.,.
LES VEXTRES DORÉS 51
LA TRiNGESSE, même jeu.
Le mois prochaÏQ, par exemple, ou plus tard... quand vous aurez une heure à perdre?... Eh bien, non, mon cher, je ne veux pas vous prendre une minute d'un temps si précieux... iSe vous dérangez pas pour moi... Nous nous retrouverons, un jour... à mon retour.
LE BAROX
Vous devez partir? Oh ! Je ne manquerai pas, avant votre départ... Vous recevez le jeudi, il me semble ?
LA PRINCESSE
Non. Je ne recois plus... Ah! on vient... C'est peut-être madame Brianne... Non... Chauvelot.
Chauvelot, soixante-dix ans, face rasée, cheveux blancs, petite tête d'oiseau de proie.
CHAUVELOT, Saluant.
Madame !
LA PRINCESSE
Vous avez à causer sans doute ? Je vous laisse. {En remontant.) Au revoir, mon ami. Et comptez toujours avec moi... Je n'oublierai jamais cette conversation. [Elle sort. Chauvelot la regarde avec méfiance. Le baron fait un geste pour le rassurer.)
LE BARON, quand la princesse est sortie.
Vous arrivez à peine ? Vous avez Fair inquiet, Chauvelot...Qu'y a-t-il?
CHAUVELOT
Fâcheuse nouvelle. La victoire d'un détachement français en Algérie.
LE BARON
On s'est battu ? La colonne Tricot où est mon fils?
CHAUVELOT
Non. La colonne du commandant Robert. Negou-Abdou, ce fanatique qui essayait de soulever les populations du Sud, a été battu par nos soldats.
LE BARON
Qu'est-ce que cela nous fait?
GUAUVELOT
Il a pu s'échapper et se réfugier en Mauritanie.
LE BARON
Nom de...
CHAUVELOT
Une tribu l'aurait salué du titre de prophète et reconnu comme envoyé d'Allah pour chasser les roumis et détruire leurs inventions maudites.
LE BARON
Est-ce bien sur ?
CUAUVELOT
Les dépêches l'affirment. Il a perdu la plupart de ses troupes, il est vrai, son trésor de guerre et ses munitions. Mais on peut lui envoyer de l'argent et des fusils.
LE BARON
Qui?
CHAUVELOT
Nous avons assez d'ennemis désirant notre chute, des nations qui nous jalousent et des spéculateurs que notre ruine enrichirait. La seule présence de Negou Abdou, en Mauritanie, même nu, désarmé et pauvre, est un danger pour nous. Il peut prêcher la guerre sainte contre les infidèles. En tout cas, attendez-vous à voir tous les baissiers, Monner, Gonzalo... d'Urth...
LE BARON, avec un regard du côté où est sortie la princesse.
DUrth... oui... je sais.
CHAUVELOT
En lancer la nouvelle à la Bourse. Le succès de notre dernier emprunt, le bruit qui court de la découverte de mines d'or, ont amené la hausse des titres de la « Nouvelle Afrique ». Ces messieurs perdent beaucoup d'argent. Ils attendent une revanche. Nous ne sommes pas au bout de nos peines.
LE BARON, vivetnent.
On ne touchera pas à mon œuvre. Mais à demain les affaires sérieuses. Gardez secrète la nouvelle. N'effrayons personne aujourd'hui et...
Carrier entre en scène vivement.
CARRIER
Mon cher ami...
LE BARON
C'est le roi?
CARRIER
Oui. 11 arrive en automobile. Il est là.
LE BARON
J'y vais. {La scène se remplit de monde. Le baron remet le portefeuille au jeune homme qui Va apporté.) Voici les réponses. Qa'on les expédie. Que le caissier vienne demain matin chez moi. {Apercevant Grimblot.) Grimblot, mon ami, je viens justement de m'occuper de vous.