D’OUVERTURE
De ce triple galut ne prenez nul ombrage; .
Je ne viens point, porteur d’un sinistre message, Annoncer en tremblant qu’un Grec ou qu’un Romain Ce soir donne à l'affiche un démenti soudain ; Qu’Oreste, moins zélé pour une amante ingrate, Renonce à conspirer par ordre d’Hippocrate,
Ou que le roi des rois, désertant ses états.
S’est enfui pour Bordeaux sans réveiller Areas;
Nous avons su trouver, loin des sentiers vulgaires, Des rois à résidence et des dieux sédentaires, Nourris dès le berceau dans de vieux préjugés,
La crainte du parterre et l'horreur des congés.
Modeste ambassadeur d’un empire comique ,
• Je viens du compliment suivre l’usage antique ;
Je viens ressusciter, dès nos premiers essais,
Un des statuts sacrés du Théâtre Français.
Quand de Pâque expirant la fatale quinzaine, . Vêpres Sicii. 5*. édit. a
i) DISCOURS COUVERTURE
Par la poste, aii public, ramenait Melpomène,
Au lever du rideau , les nombreux spectateurs , Réunis pour fêter ses talens voyageurs ,
Accueillaient le discours d’un héros ou d’un prince , Encor tout parfumé des lauriers de province.
Ainsi nous reviendrons complimenter Paris.
Moins chargés de lauriers, nos rivaux ont tout pris; Trop heUreux si, glanant où leur foule moissonne, Nous ramassons les brins tombés de leur couronne ; Plus heureux si, par zèle, artistes casaniers,
Nous pouvons , sous vos yeux , cueillir tous nos la uriers. Vous, cependant, Vous tous, qu’un amour idolâtre Enflamme noblement pour les jeux du théâtre, Dirigez sans rigueur nos efforts incertains;
Soyez nos protecteurs, traitez-nous en voisins. Vous, disciples d’un dieu que plaisanta Molière,
Et songez qu’ Apollon d’Esculape est le père ;
» Vous aussi, de Thémis généreux nourrissons, Reposez-vous ici de ses doctes leçons.
Puisse une ample récolte ombrager sur ces rives Le front.de nos caissiers de palmes lucratives! Puissiez- vous chaque hiver braver les aquilons, Contre un sexe craintif déchaînés sur les ponts. Puissent les jioux bravos caresser notre oreille ! Puissions-nous voir l’auteur représenté la veille,
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DU SECOND THÉÂTRE FRANÇAIS. iij Saluant son ouvrage, à la porte annoncé,
Sortir tout radieux de n’être point placé!
Comblez ce temple heureux de dépouilles opimes f Mais allez dans quelqu’autre immoler vos victimes^ Hélas! j’ai vu nos dieux abandonnés, proscrits,
Et ce vide effrayant frappe encor mes esprits.
Alors, de l’Odéon le long pèlerinage Etonnait ûn fidèle èt troublait son courage.
Si quelques voyageurs, nés au quartier d’Anlin, Découvraient fOdéon dans ce désert lointain,
Ils l’admiraient, frappés de respect et de crainte, Comme un vieux monument d’Athène ou de Corinthe, Et rentraient dans Paris, sans risquer un écü Pour voir les naturels de ce pays perdu.
Voilà, voilà. Messieurs, l’effrayante chronique
Qu’on tourne à nos dépens en récit prophétique ,
Éternel entretien de l’amateur glacé
Qui lit notre avenir écrit dans le passé.
Voilà les souvenirs dont s’armait la censure
Durant les longs travaux de notre architecture.
Pourquoi sont-ils passés ces tems, ces heureux tems,
Où les murs s’élevaient au son des instrumens ,
Où les rochers émus cédaient à l’harmonie
Des Lafond, des Duport de la Mythologie?
jy DISCOURS D’OUVERTURE
Thalie eût emprunté, pour bâtir son palais,
Notre orchestre....... ou celui du Théâtre Français.
& nous eût épargné les sinistres augures
Qu’ont rendus contre nous les cent voix de§ brochures.
Deux théâtres ! dit-on ; mais le seul existant,
Faute d’appuis nouveaux, ne marche qu’en boitant. Eh! Messieurs, partagez le champ le plus stérile :
Un seul le négligeait, deux le rendront fertile.
Les talens sont les fruits de la rivalité :
Souvent un fils unique est un enfant gâté.
Que n’a-t-il pas produit ce siècle de miracles,
Où le Pinde français a rendu scs oracles?
Mais, illustrés par lui, deux théâtres rivaux Luttaient dans la carrière ouverte à ses travaux.
De Racine au combat l'un suivait la bannière. L’autre avait arboré l’étendard de Molière ;
Et l’auteur immortel du Cid et du Menteur Versait sur les deux camps son éclat créateur.
Du zèle et des succès le public tributaire Portait de l’un à l’autre un appui volontaire;
Et, fidèle au talent qui charmait son loisir, N’embrassait de parti que celui du plaisir.
Quand l'astre de Femev n’éclaira plus la scène,
11 laissa dans la nuit Thalie et Melpomène;’
DU SECOND THÉÂTRE FRANÇAIS. y
Mais la rivalité, divisant leurs sujets,
Du jour qui. n’était plus nous rendit les reflets,
Fabre prêtait alors , à la muse comique ,
La mordante âpreté de sa verve caustique ;
Sur les pas de Chénier, Legouvé prit l’essor;
Cet aimable Collin que Paris pleure encor,
Par l’abandon naïf de sa facile veine,
Mérita le surnom qu’eïmoblit La Fontaine ;
Dueis nous attendrit pour d’illustres malheurs! Ducis, dont Part sublime éveillait nos terreurs, Inspiré par Shakespear qu’il imitait en maître,
Egala Crébillon, le surpassa peut-être.
Caïn , aux spectateurs , retraçait sur ces bords L’horreur du premier crime et des premiers remords; Tout près du Luxembourg , le Vieux Célibataire Sous les traits de Molé captivait le parterre ;
De Marius aux fers la sombre majesté Désarmait d’un regard le Cimbre épouvanté ; Cependant qu’Otheilo , Polynice et son père ,
Fénélon et Boulen, et Macbeth et Fougère,
Du bruit , toujours croissant, de leurs brillans destins. Fatiguaient les échos des bords ultrapontains.
Quelque splendeur alors couronna nos poètes; Mais n’ont-ils pas trouvé <îé dignes interprètes ?
Vj DISCOURS D’OUVERTURE
Contât , Caumont , Raucourt, Sainval et Dugazon Laissaient-ils au besoin les efifans d’Apollon ?
Fleuri, dont ce théâtre a gardé la mémoire,
Survit à nos plaisirs sans survivre à sa gloire. Saint-Prix , digne héritier du sceptre de Brizàrd ,
A des collatéraux vient de léguer son art,
Mais Paris se console en écoutant Oreste,
Et rit de deux jours l’un : Célimène lui reste.
Si la rivalité fut féconde en succès ,
Pourquoi désespérer de ses nouveaux essais ?
Un moment chaque soir ce combat dramatique Ne peut-il dérider la sombre politique ?
Animant de la voix deux empires jumeaux,
La grave Déité qui préside aux journaux Ne peut-elle au budget dérober une page,
Pour peser les. destins de Rome et de Carthage ?•
Plus d’un guerrier captif, et long-tems sans espoir, . S'apprête à secouer la poudre d’un tiroir;
Plus d’un prince, indécis entre les deux frontières,
\ attend que nos succès pour franchir nos barrières. Venez, tristes héros, nos bras vous sont ouverts; Vffrontez parmi nous des flots souvent amers.
Le Permesse à la fin est pour vous navfgable ,
1 A yous n’attendrez plus comme une ombre insolvable
DU SECOND THÉÂTRE FRANÇAIS. t!| Qui, suppliant Caron de la prendre au rabais, Errait au bord du Styx sans le passer jamais !
Notre esquif lève l’ancre et va braver l’orage ;
Mais c’est peu d’un esquif, il faut un équipage. Que le nôtre à former nous a coûté d’efforts !
Nous avons parcouru la province et ses ports , Dépeuplé la Belgique , et du Conservatoire Appelé dans nos rangs et l’élite et la gloire.
Si nous vous présentons quelques heureux talens , Pardonnez des écarts à leurs nobles élans.
Faut-il rejeter l’or pour un peu d’alliage?
Que son éclat plus pur devienne votre ouvrage. Songez qu’avec le tems le bien se change en mieux; Que le plus beau talent ne prend que sous vos yeux Ce goût , cette nature élégante et fidèle ,
Ce bon ton dont Moncade emporta le modèle ;
Que le Garrick français s’éleva par degré Aux célestes transports de Joad inspiré;
Qu’cnfin d’un geste vrai la muette éloquence Est fille d’Apollon... et de la Patience.
Ce propos me rappelle un conte d’autrefois ;
Veuillez l’entendre : Ésope en faisait même aux rois, Les rois , vous le savez , sont des dieux sur la terre , Et ce qu’on dit aux dieux peut se dire au parterre.
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