CHAPITRE
Une journée d'été
Une heure après midi.
Le ciel verse. l'été sur la campagne et sa splendeur radieuse, par cette belle journée d'août, invite à des pensées gaies, sereines et joyeuses comme l'azur même :
Le village de Saint-Germain repose, heureux, sur les bords du Saint-Laurent; tout imprégnée des bonnes senteurs du large, ure forte brise de l’ouest apporte une fraîcheur déli- . Cieuse. .
L'odeur des foins coupés flotte: dans l'air, cependant que la prairie est peu à peu dépouillée; le bruit de ferraille - des faucheuses mécaniques devient, grâce à la magie de l’espace et de l'été, un roulement argentin, que coupe de temps à autre la voix de l’homme, criant après ses bêtes.
— Rien de tel, semble-t-il, n’existe que les villes, les chagrins, la chaleur, la misère et les vains soucis des hommes.
Dans l'unique rue du village, suivant en cadence le rythme du chant des cigales, sous l’ombre des grands arbres, voici venir trois jeunes gens.
Ils devisent joyeusement et pour eux la vie semble belle.
Leur jeunesse forte et gaie vibre aux chauds rayons du soleil; comme ils émergent de l'ombre, leurs pieds agi-
“54 LES VERMOUBURES 5e
* Celle pou: qui j'écris avec amour ce livre Nelel. ;j. mais, . ,”
Brizeux.
les et légers semblent les emporter vers l'avenir.
‘‘’sous leurs pas l’allégresse éclate
[en jeunes rires,
La terre se colore aux feux divins du
[jour,
Le vent chante à travers les cordes de
[leurs lyres,
Et le cœur de la rose a des larmes
[d’amour. ”’
L'un domine ses deux compagnons de sa taille bien. prise et, quand ils se tournent vers lui, sa voix fraîche, son sourire et ses yeux doux et francs corrigent l'air altier que lui prête sa fière carrure.
Ce sont évidemment des amis: si leur attitude vis-à-vis-les uns des autres ne le trahissaient pas, leurs paroles le diraient :
Il va y avoir beaucoup de monde, dit l’un d'eux.
Celui qui fait cette peu compromettante remarque est un jeune homme d’une vingtaine d'années, au teint blond et à l’air bon enfant ; il rachète, dans l'esprit de ses connaissances, le défaut de n'être pas un aigle, par son excellent caractère. Il s'appelle Joseph Soucy et s’adresse au plus grand d’entre eux, Edouard Leblanc. Tous deux sont, comme leur compagnon,
Aïguste Lavoie, des étudiants en.
droit.
—Oui; et des choses intéressantes,
tune et plus encore de tenter de rava- des uns,
à entendre, Toi, Lavoie, qu'est-ce Quarante ans. Longtemps membre que Ça te dit, cette assemblée-1à? du parlement fédéral et témoin impuis- —Peu de choses.
sant des attentats aux droits des catho- —Tu réserves ton jugement? liques et des Canadiens-Français, et —Certainement : Rolland Ollivier des reculades de ceux qui, d’après lui, n'est pas le seul homme qui soit capa- auraient dû les défendre, il avait donble de parler; parce qu'il lui plaît de né sa démission, dégoûté, et songeant Convoquer une assemblée politique ici, à quitter la politique active, quand les je ne vois Pas qu'il faille tant s'é. instances de quelques amis l'avaient mouvoir, Du reste, en dépit de tous engagé à tenter à Québec ce que l'esses talents, si tous avaient eu, comme prit de parti de quelques-uns et le fa. lui, la chance de venir au monde ri. natisme de quelques autres ne lui aches, d'aller étudier. à Paris, pendant vaient Pas permis jusque là : le relé. des années, et de faire ensuite de ja vement et la poussée en avant de notre Politique pendant quinze ans, il y en race, aurait un plus grand nombre qui se. A Ottawa, le Progrès pour nous, raient capables de Jui tenir tête, c'est d'être respectés et traités avec —C'est à savoir, mon cher Lavoie, justice; À Québec, le Progrès consiste Tu n'ignrres Pas, sans doute, ce fait à augmenter nos forces et pour ce à que, chez nous, bien rares sont les en- nous donner une bonne administra. fants qui sont dignes de leur père, La tion, et à travailler à nous faire granfaute en est, je crois, au manque d'es. dir d'abord financièrement, morale. prit de famille et de tradition, au dé- ment et intellectuellement, Puis, peu à faut de culture et à l'absence de tra- peu, numériquement. vail. Parmi ceux qui ont eu les mé- Pour accomplir cette œuvre, Rolland mes facilités que Rolland Ollivier de Ollivier, seul, sans parti et sans apse former et de grandir, de voyager Pui, confiant dans la justice de sa cauet de travailler, compte ceux qui ont se, dans le bon sens, et le pamis cela à profit. On sait Pourquoi triotisme des Canadiens - français, un grand nombre vont à Paris: ils se Proposait de faire appel à vont y faire la noce: et, ensuite, ils l'opinion publique, et sa grande reviennent poser. I] y a donc double voix allait, ce jour-là, résonner mérite à avoir, au contraire, travai!lé pour la première fois, pour l’ouvertuet étudié comme l'a fait Ollivier, Il re de cette campagne mémorable en est souverainement injuste de repro- faveur du Progrès de la nationalité cher à un homme les dons de la for- Canadienne-française et contre l’inertie la faiblesse des autres, et ce ler le mérite qu'il a eu d’en Profiter, qu'il appelait les menées coupables alors que tant d’autres en abusent. d'un trop grand nombre. —Combien d'années Ollivier a-t-il Après quelques minutes de marche, passées en Europe ? Leblanc et ses amis, avec des senti- —Je ne sais pas, Soucy... Alors, tu ments divers, comme nous l’avons vu es un chaud partisan, Edouard. par leur conversation de tout à l’heure, —Je ne suis PAS partisan du tout, arrivèrent aux abords de’ l'assemblée. mais j’admire un homme qui le mérite, Leblanc, qui était de l'endroit, avait —Admire ! ; un grand nombre de Connaissances, L'objet de cette discussion, Rolland dans la foule, et dut présenter à plu- Ollivier, était un homme d'environ sieurs Soucy et Lavoie, qui n’avaient
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pas eu le temps, depuis les quelques jours qu'ils étaient en promenade chez lui, de connaître bien des gens.
Les orateurs n'avaient pas encore fait leur apparition et, en les attendant, les interpellations ct les conversations allaient leur train.
On parlait moissons, fiançailles et affaires, on consacrait à se retrouver, et à renouveler connaissance les quelques instants qu'on avait encore à sa disposition, et on était incontestablement aussi disposé à s'amuser et à s'égayer que si, dans la minute d'après, on n'eût pas dû donner toute son attention à des questions extrêmement sérieuses.
L'orateur parut enfin, accompagné de quelques amis et des organisateurs de l'assemblée, qui se faisaient du succès de cette assemblée un triomphe personnel.
La foule comptait au delà de huit cents personnes,
Comme toujours dans une réunion de gens, nombreuse, le silence était infiniment plus imposant que n'avait été le tumuite.
Ce silence, Rolland Ollivier l'obtint dès les premières paroles ; dès les premiers mots aussi, il empoigna son auditoire : personne n’eût voulu interrompre, même pour applaudir,
L’orateur ne cherchait pas à flatter ses auditeurs; il leur parlait simplement, avec toute la force de la vérité et de la sincérité.
Sa voix portait au loin des phrases pleines de la maturité de son vigoureux talent, pleine d'idées nouvelles et attrayantes.
Loin de faire appel aux basses passions, de descendre Pour remuer la foule, il l’élevait à lui, ravivait ses plus nobles aspirations et l’enflammait du feu qui le brûlait lui-même ; et, preuve de la justesse de son calcul, le peuple, dont le cœur est à la bonne place, l'é-
coutait et l'applaudissait,
Car une détente s'était faite : on étuit d'abord demeuré stupéfait, ‘se disant: ‘Mais on ne nous a jamais parlé comme cela,” puis on avait pris goût à cette nouvelle manière, qui est la bonne, Maintenant, celui qui parlait et ceux qui l'écoutaient se comprenaïent ; des signes d'approbation marquaient ses raisonnements et les applaudissements éclataient souvent.
On trouvait bon qu'il parlât d’honnêteté politique et de progrès et on était fier de l'entendre.
Des hourrahs saluérent sa péroraison.
Résultat meilleur encore que ces retentissants applaudissements, chacun partit, emportant dans son esprit la matière de longues et utiles réflexions sur les questions politiques et la conviction qu’il y avait quelque chose à faire et que ce quelque chose Rolland Ollivier était peut-être l’homme qui devait l’accomplir.