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CHAPITRE XXI

Mondanités

Debout devant son miroir, Edouard est tout entier absorbé par cette tâche à laquelle le sexe fort est assujetti, passé la vingtième année : il se fait la barbe.

En manches de chemises, l'air grave, il prend alternativement le rasoir et la savonnette, et se dénude le menton avec un art consommé.

Son attention et son soin sont extrêmes; et non sans raison. Pensez donc : arriver chez les gens avec une balafre ou le visage incomplètement rasé; ça ne fait pas: et il redouble de précautions et d’adresse ?

versité, ‘

.— C'est vrai, dit Edouard; tu as fait un an d'université, là-bas. 5

—J'ai contracté là des amitiés et lié des relations qui dureront toute la vie et dont je serai toujours heureux de jouir.

Edouard pendant cette conversation avait terminé sa toilette.

Nous allons t'accompagner jusqu'où tu:vas, s'il n’y a p': d’indiscrétion, dit Ricard.

—Al right.

Ils le reconduisirent jusque devant une maison dont toutes les fenêtres illuminées annonçaient la gaieté et le plaisir.

Un domestique lui dit que ces dames étaient là—chose fort superflue, car il les entendait causer et rire.

Au salon, il trouva madame et ses filles Gilberte, Adrienne et Germaine, et leur frère, Jean.

Quelques invités et invitées aussi, en petit nombre encore.

Il salua madame, s’inclina devant les jeunes filles et serra la main à Jean; puis il s’assit à côté d’une jeune fille qu’il avait déjà eu le plaisir de rencontrer là. .

. En apparence tout à sa voisine, il percourait le salon du regard et examinait les invités.

Un jeune garçon qui passait généralement pour ‘‘très chic, et très distingué,”” débitait, à voix trop haute, des choses absolument niaises et de fort mauvais goût.

Les jeunes filles faisaient cercle autour de lui.

Il parlait maintenant de la derniére représentation donnée par une troupe américaine, où l’intrigue consistait surtout en dänses et où les jambes des danseuses tenaient le premier rôle.

C'était parfaitement idiot et dénué de sens commun, On n'en applaudissait pas moins. É

Le jeune dude redoublait de faconde et de ridicule, et on lui lançait des regards tendres,

Au fond, le bon sens de plusieurs protestait ; mais s’exclamait : est-il fin !

parle-t-il bien !

Il avait conscience de son absurdité et continuait tout de même, se moquant des autres et de lui-même.

Un jeune homme interprète de l’attente générale, esquissait un pas de danse. C'en fut assez pour donner le signal. Les rares invités qui n'aimaient pas les exercices violents, — même avec une danseuse et au son de la musique,—se retranchèrent derrière les chaises.

Edouard invita bravement sa voisine et tous deux s’élancèrent dans le tourbillon. ee

Le spectacle que présentait à ce moment le salon était absolument joli et gracieux, et n’avait que le défaut d’étre aussi absolument futile et de faire sauter de grandes personnes comme des enfants.

Celui qui eût proposé à aucun des couples qui tournoyaient là de se prendre par la main, le lendemain, et de se promener ainsi, sur la rue Sainte- Catherine ouest, eut été traité de mauvais plaisant et même de grossier per- ° sonnage; mais, ce soir. on tourne les bras entrelacés ; et c’est plein de bon sens et de chic. Les lumières et le piano aux entrainants accords rendent raisonnables et justifient tous les entre- Chats.

Enfin, les danseurs, haletants, reconduisirent les danseuses, s’éventant, à leurs sièges respectifs.

On cause.

Quelqu'un demanda de la musique,

Mademoiselle Gilberte, à qui s’adressait cette prière, protésta,—à tort, — qu’une autre s’acquitterait infiniment

‘mieux qu’elle de ja tâche de charmer

les auditeurs; puis, comme on insis-

tait, elle acquiesça gracieusement et se mit au piano. :

Pendant qu'elle rendait, fort bien, ma foi, un nocturne de Chopin, Edouard regardait la fête; et, voyant les choses sous leur vrai jour, il se disait qu'il y avait là assez de garçons d'esprit et de gentilles enfants pour qu'ôn pôt se divertir d'une façon infiniment plus intelligente, plus simple et plus agréable.—La mode est une terrible &âcheuse de tout ce qu'il y a de bon et de sain,

Le morceau de piano fini, on applaudit discrètement.

Alors, au milieu des conversations, la musique succéda aux déclamations et les déclamations à la musique.

Le jeune-dude de tout à l'heure rendit, pas mal du tout, une pièce joliment indiscrète, —ce qui jeta un certain froid.

On pria Edouard de dire quelque chose, à son tour. Avec beaucoup de pathétique et de vérité, il dit Péri en Mer, de Botrel,

Par je ne‘sais quelle magie, une réaction se fit alors : le bon sens et le naturel, qui avaient paru totalement ab.

sents, revinrent peu à peu, à mesure que les diseurs d'inepties se fati- &uaient, et on causa beaucoup plus simplement de choses plus intéressantes, :

Le reste de la soirée se passa fort agréablement et le réveillon fut très gai.

Ce qui n'empêche pas, qu'en rentrant à sa chambre, après être allé reconduire une jeune fille, Edouard se félicitait d’avoir mieux que toutes les amitiés de surface et tous ler plaisirs frelatés que nous offre la soi-disante bonne société.

Avant de se mettre au lit, il prit et relut plusieurs fois cette lettre, reçue

Mon cher Edouard,

Si vous m'aviez demandé la permis- Sion d'aller dans le monde et de vous divertir, alors que vous êtes loin de moi, ou si vous l'aviez prise sans la demander, comme vous auriez eu le droit de le faire, je n'aurais rien dit et j'aurais souffert,

Au lieu de cela, vous m'annoncez votre détermination de ne plus aller dans le monde et de vous contenter, Pour toute distraction, de ma lointaine amitié, Soyez mille fois remercié de ce généreux mouvement, et soyez assuré que je vous en aimerai davantage.

Je crois qu'une telle preuve d’amour ct de scrupuleuse fidélité nous rapproche encore plus, malgré les lieues de distance qui nous séparent.

Marie-Louise m'a lu la dernière lettre Que vous lui aviez écrite : et je préfère avouer l'indiscrétion dont nous nous sommes ainsi, toutes deux, rendues coupables, plutôt que de laisser Passer sans vous en remercier toutes les bonnes choses que vous y dites de moi.—Ainsi, la prochaine fois, soyez “ur vos gardes... et parles plutôt en mal.

Vous .me demandez à quoi je passe mes journées : heureusement que j'ai du ménage à faire et que maman me trouve souvent de l'ouvrage, car je les passerais peut-être à penser à quelqu'un que vous connaissez.

Cornme vont les choses, au lieu de

cela, je frotte et je nettoie, une partie de la journée; il y a aussi la couture :

de sorte que je me rends souvent au soir sans avoir eu une minute à moi, Quand je suis libre, l'après-midi, je vais voir Marie-Louise. Souvent elle vient, elle aussi, et me tient gnie, pendant que je travaille, —quand elle ne me donne pas un coup de main.

Les soirées, -je les passe e1 famille,

8 SNSFSSERS

FFT TES Lys

à rire, à causer, ou à faire de la musibe vous attends pour chanter certaine chanson, que je ne pourrais, je crois, chanter saus pleurer, maintenant que vous n'y êtes nlus.

Et, au milieu de outes mes occupa-

| tions, à toute heure du jour, et de la

nuit, quand je me réveille, je pense à celui qui s'en est allé avec mon cœur ; et, en attendant les joies du retour, je suis heureuse et j= vous aime.

Blanche.

Edouard songea au sommeil,

1} éteignit la lumière, sa lettre à la main; puis, une fois sous les couvertures, il la glissa sur sa poitrine—et s'endormit avec son amour.

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