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CHAPITRE XXII

Les principes Par une belle après-midi de fin de mai, Edouard et Ricard se promenaient à travers les sentiers embaumés de la

montagne.

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Comme d'habitude, ils discutaient,

leur conversation tournant toujours à :

la discussion— mais jeurs discussions jamais à la dispute.

—Ainsi, mon cher Edouard, tu fondes sur Ollivier de grandes espérances Pour l’avenir du pays ?

—Je crois, je l'avoue, que son arrivée au pouvoir serait un bien pour nous, Canadiens-Français.

—Que tu es donc naïf :

—Montre-moi en “uoi je suis naïf, mon cher.

—Tu crois à l'avenir, au progrès :

c’est naïf, cela, :

—Je crois que c’est logique, tout simplement ; je sais que, sur le nombre de nos projets et de nos espérances, plusieurs ne se réalisent pas; mais un certain nombre réussissent; et c'est suffisant pour que je sois fondé à espérer.

—Voyons un Peu tes espérances.

—Elles ne sont pas si chimériques que tu sembles le croire. Admets-tu qu'il y ait des choses à réformer et des progrès À faire, dans la province de Québec ?

—1l y en a partout.

—Tu sais, comme moi, la corruption qui ronge le gouvernement et Surtout la manière déplorable et dé- Pourvue de tout patriotisme dont il

administre les affaires publiques.

—Nous avons Pourtant un surplus,

- —Qui a été pris dans la poche des contribuables, ça je te l'accorde, I] faut que l'argent soit pris à la bonne place et dépensé à la bonne place. 11 Y A aussi lieu de regarder plus loin :

dans quelques années, sais-tu à qui il servira ce faux surplus, si les choses continuent au train qu’elles vont ?

—11 servira à nos enfants.

—Ah! ah! C'est toi qui deviens naïf : il servira aux Américains, aux Anglais, aux Juifs et peut-être même

aux Doukhobors. Est

—N'éveille pas les questions de races, dit en souriant Ricard:

—Je ne les éveille Pas, mais il conviendrait au moins ici, dans la province de Québec, que nous fussi chez nous et prospères. ss

“—Crois-tu, par hasard, dit Ricard, qu'un autre Souvernement serait plus

pur?

—Oui; et s'il doit toujours demeurer une certaine corruption, du moins serait-elle atténuée. De plus, je crois que, quand nous aurons un homme intègre à la tête de la Province, la corruption, qu'il est impossible de supprimer tout à fait, se réfugiera chez les politiciens de bas étage. Il y aura infiniment de différence entre un gouvernement où l'on dilapide, en haut, le Patrimoine de la Province, où l'on vole en bas, et où l'on gaspille partout, ët un gouvernement à la tête duquel sera un patriote, qui inspirera aux boodleurs une crainte salutaire et ne confisquera pas, à son profit et au profit d'un petit nombre, nos richesses nationales.

—C'est à savoir.

—Crois-tu à l'honnêteté d'Ollivier ?

—Oui, :

—Je ne parle pas de ses talents et de ses capacités : elles sont incontestables. Maintenant, ‘crois-tu aux malversations de nos ministres actuels ?

—Nous les avons vues; il est difficile de n'y Pas croire,

—ÂAlors, conclus.

Ricard ne répondit pas; ils se turent, tous deux, subissant le charme du renouveau, :

ls étaient dans le chemin sôus bois qui conduit du cimetière protestant au cimetière catholique, et qui longe une route Pareille pratiquée sur la montagne, du côté du cimetière càtholique; les deux routes aboutissent Presque ensemble au rond point où

s'élève le: monur::nt funèbre de Sir ‘La verdure naissante, les chants d’oiseaux,-les tièdés parfums de l'éveil de la -nature- et le soleil au travers du feuillage, rien n'indiquait la proximité du champ du repos et tout était

card paix, douceur et ivresse de vivre.

| plus . Dieu qu'il fait bon, ici, dit Leblanc ! : ‘: Les deux amis s’assirent sur une romeu- che moussue, su bord du chemin, et roins reprirent leur conversation.

éols Et tu ne me dis pas, fit Ricard, si É. tu vas te mettre à la suite d'Ollivier.

de. Oh ! répondit Leblanc, je ne fesup- rai probablement jamais de politique chez active, dre —Oui, mais si tu en faisais ?

4 —Je verrais.

474 :—Pour un homme qui admire tant l'on Ollivier, tu ne m'as pas l'air bien sûr pér- de toi.

tête —Je t'exposerai volontiers mes FA idées là-dessus. En principe, je suis de entièrement pour Ollivier. Mainte- Let nant, faut-il, pour le suivre, embrasser . toutes ses idées et sacrifier toutes les miennes ? Je n’en vois pas la nécessités Faut-il aussi abandonner mes 7 ? chefs politiques et renvncer à toutes £ mes traditions ? Je ne le crois pas, non «+ plus. Les radicaux et les modérés A sont en présence; Ollivier, radical deal- venu progressiste, combat le gouver-

nement radical. Si j'étais radical, j’abandonnerais, à l'instant, mon parti pour suivre Ollivier. Je suis un modéré, et les modérés travaillent de concert. avec Ollivier, quoique non en Commun; pourquoi pas demeurer dans les rangs de mon parti, où tout me retient, principes et traditions ? En y demeurant, je travaille pour l’hom-

4 me que j’admire et ay programme duà quel j'ai confiance.

+ —Et si un modéré se présentait L contre Ollivier? -

—Si les modérés étaient assez bêtes

Fe pe

pour faire cela, je voterais pour Ollivier.

—Et si tes chefs se séparaient d'Ollivier ? :

-—Je ne: sais pas. S'ils s'en ‘séparaient dans les circonstances actuelles, et les choses et les hommes étant les mêmes qu'actuellement,. je ne m'allierais certes pas au tiers-parti, mais je deviendrais ollivieriste. Ce serait ‘ui que je suivrais. Cette discussion est, en tous cas, bien oiseuse : les circonstances, les hommes et les idées peuvent changer : et puis, est-ce que je sais si jamais je ferai de la politique.

—Qu'importe, il faut prendre parti.

—Eh ! bien, je ferais ce que je viens de te dire. e

—Bravo! Voilà qui est parlé. Tu te classes, toi, et tu ne fais pas comme ceux qui sont progressistes avec les progressistes, radicaux avec les radicaux, modérés avec les modérés: et qui, au fond, sont tout uniment pour eux-mêmes.

—De principes, je suis et, je serai toujours un modéré, dit Edouard, et je suis de plus un olliviériste convaincu, comme le sont plusieurs radicaux.

‘ le crois qu'avant peu Ollivier sera au

Pouvoir; et que son 1937 sera un 1937 tout pacifique, qui verra la spiendeur et la prospérité sans rivale de la province de Québec. ,

—Tout cela, dans l’hypothèse que la Province serait susceptible de faire du progrès,

—Tu es absolument décourageant et desséchant. ‘{eureusement que tes actes démente::t, quelque fois, tes paroles.

—Que veux-tu ; moi, je crois que les nations sont un peu comme la mer, qui monte et descend; et je crois qu’un progrès doit être suivi d’un recul. De sorte que tout devient temporaire et illusoire,

(17 La : HE, — 76 — . = r

—Tu te trouves donc à admettre

le progrès ; Eh ! bien, laisse monter la,

Vague du progrès et dé la civilisation.

D'autres que nous, d’autres gouver-

nements pareils au Souvernement actuel travailleront à

rons voulu grand. ft

Il y en aurait un fameux nettoyage, si le Souvernement tombait, dit Ri- Card.

—Pas tant que cela.

—Les parasites, qui grugent le gouvernement, et les employés publics devraient faire leur paquet.

—Non; tu nous supposes trop extrémistes. Les Parasites, on leur fe.

rait comprendre qu’ils auront à se contenter de profits honnêtes; les bons fonctionnaires, on leur donnera de l'a- Vancement ; et les autres ne seraient congédiés, j'en suis Sûr, qu'après àavoir prouvé à l'évidence une nullité OU Un mauvais vouloir a lus.

—De sorte que, d’après toi, il n'y aurait rien de changé.

—Non; pour Paraphraser un mot historique, il n'y aurait au parlement de ia province de Québec qu’un Canadien-Français de plus.

L'esprit plein des graves pensées qu'avait agitées 1

»—Qui à vu passer tant de “gens en deuil,— pendant que le soleil couchant, 1à- » par delà les arbres, dorait les rapides de Lachine.

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