‹ Les vieilles actrices. Le musée des antiquesChapitre 21 sur 23 · PREVOST-PARADOL · texte numérisé non relu

PREVOST-PARADOL

AR il y en a. Il y a des gens qui naissent vieux. Paradol le fut de naissance, comme il l'a été de talent puisque, tout jeune, il fut académicien.

Les académiciens sont les Invalides de la littérature. Rochefort venait alors de publier sa Lanterne^ cette Lanterne qui a cassé tout, et qui ne s'est pas cassée, en cassant tout. Ce vieux petit jeune Pdl'adol, pour faire pendentif et revanche, publia sa France Nouvelle. — Mais comme

le pauvre petit jeune vieux, avec sa guimbarde, disparut dans le bruit de ce formidable gong qui s'appelait Rochefort !

C'est que M. Paradol n'est qu'un pamphlétaire en taille-douce. La France Nouvelle veut être un pamphlet. Elle a pour cela la meilleure volonté d'un esprit lâche... Mais qu'est-ce qu'un pamphlet sous forme métaphysique ? Qu'est-ce qu'un pamphlet de généralité hypocrite, quand il faudrait de la personnalité courageuse? C'est un pamphlet abstrait: un pamphlet qui n'est pas un pamphlet !

Quand le coton est filé trop fin, il casse, et le coton de M, Prévost-Paradol (ce

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n'est que du coton) est toujours filé trop fin. Il est de la manufacture du journal des Débats,

Les gens à lunettes et à microscope, les pédants littéraires disent que c'est charmant, cette finesse, et cela les charme, eux, ces mandarins ! qui regardent de près les talents imperceptibles, comme les entomologistes leurs insectes.

Mais qu'est-ce que cela quand les questions chauffent et brûlent, quand il faut mettre sa balle conique au cœur d'une cible?... Byzantiner! byzantiner!

byzantiner sur le suffrage universel!

Qu'est-ce que ces toiles d'araignées tendues, ces équilibres de fétus ?. . . Petit Montesquieu, mais sans Lettres persanes î

Si Joubert, le connaisseur, le criticfue Joubert, trouvait déjà à Montesquieu (à Montesquieu I) la tête trop petite et le

sourire pincé, que dirait-il donc de M. Prévost-Paradol ?

M. Prévost-Paradol! mais c^est le monsieur Pincé de la littérature, et parce qu'il est pincé, on Ta cru pinçant... et cela a fait sa fortune! Ils ne l'ont pris à l'Académie que pour pincer. Ils ont cru que M. Villemain vieillissant avait besoin d'un garçon d'épigrammes pour faire son ouvrage, et ils ont cru que M. Prévost-Paradol, ce malin à plats couverts du Journal des Débats, serait ce garçon d'épigrammes, ce frotteur... trop léger, qui n'écorche pas les parquets, allez!

Mais ils se sont trompés. . . naturellement, en gens d'Académie. Lekain, en mourant, laissa son talent sur Larive. M. Villemain, en mourant, n'a pas laissé le sien sur M. Prévost-Paradol.

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Il en a pourtant, du Villemain! Il en a rappris. Il en a fa littérature, la rhétorique, l'élégance, Tinsupportable élégance d'école, — ce qu'ils croient d'Athènes, tous ces fats! — le pédantisme, mais répigramme, non, il ne Ta point. Qa'on en montre une de lui, une seule, brillante de gaieté et du trait qui traverse! Depuis des années, on la cherche dans ses livres. Peut-être la trouve-t-il, à force de se tortiller sur le canapé de M'"® Dosne, quand M. Thiers Témoustille... Mais dans ses livres, il ne la trouve pas. M. Paradol n'est qu'un Villemain tout uni, droit comme un z, plat comme un o, un Villemain sans sa bosse, sans cette bosse qui est un carquois. Lui, M. Villemain, mais c'est après tout une figure, avec son d«s, avec sonnez, cet ineffable nez admiré de Balzac, qui positivement vous regarde

comme un œil, ce nez, crochet impertinent et soudain, qui vous atteint obliquement par un mouvement si drôle, tandis que M. Prévost-Paradol n'est pas une figure du tout. On passe près de lui sans être raccroché.

Ce n'est qu'un habit noir sur un portemanteau, — si les portemanteaux avaient des cravates blanches ; c'est une tcte plate et longuette, emmanchée d'un long cou, surmontant un corps grêle qui n'a pas plus d'épaules qu'un serpent, mis debout sur sa queue. C'est même la seule manière d'être serpent de M. Prévost-Paradol.

O réputations, ô filles des sots, ô mystifications éternelles! Il n'y a peut-être pas d'homme en France qu'on ait plus donné que M. Paradol pour le serpent sous l'herbe, — l'herbe de la rhétorique, — anguis in herbâ^ — et ce n'est qu'un ver

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blanc, blanc comme rinnocence! Je sais bien qu^il a des intentions... mais je ne les vois pas venir, ses iîi... ten... tions^ comme disait si comiquement Odry en parlant des cinquante centimes. Il ne vient pas à M. Paradol pour cinquante centimes de malice en ses meilleurs volumes. Quand on Ta lu, ce malicieux intentionnel en style peigné , en style grand uniforme d'Ecole normale, — car, en vérité, qu'a-t-il de plus que tous les autres, les About et les Assolant?... quand on Ta lu, cet endormeur qui n'a pas un mot qui soit un coin pour la tête de ses ennemis, ou une pattefiche à laquelle nous puissions, nous, suspendre quelque chose, on éprouve le besoin, pour se réveiller, de lire un chapitre de Heine.

De rironie amère, colorée, saisissable, vous ferait tant de bien après ces écœurantes finesses! Du bitter, oui, un verre de bitter pour nous remettre le cœur au ventre ! •

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Car M. Prévost- Paradol n'est qu'une

Locuste... d'orgeat.

On m'a conté sur lui une magnifique histoire.

Comme M. Thiers, son patron, son Napoléon en lunettes, qui, à cinquante ans passés, avec des cuisses trop courtes, voulut apprendre à monter à cheval et n'y parvint point, M. Prévost-Paradol

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aime à parader à cheval et s'y croit presque un Hippolyte.

Il va parfois au Bois sur une rosse de manège, à la bouche gâtée par toutes les mains, et qui est aussi difficile à conduire pour un journaliste d'opposition qu'un gouvernement.

Un jour, il y était. Le cheval réformé qu^il montait avait, à ce qu'il paraît, appartenu à un cent-garde. Après Bayard, Rossinante. Après un centgarde, M. Paradol. La destinée est aussi railleuse pour les chevaux que pour les hommes.

Il était donc là, M. Paradol, faisant illusion... ou humiliation à sa bête. « Que pense mon chat? — disait Montaigne, — il se moque peut-être de moi ! »

Tout à coup, la voiture de l'Impératrice passa au galop dans son escadron de cent-gardes. Le cheval de M . Paradol, qui marchait morne, flaire son ancien escadron et se réveille comme si tous les boute-selles du diable avaient sonné. Il prend le mors aux dents et le galop, et se plonge au beau milieu de l'escadron, avec le journaliste des Débats sur son dos, et qui s'y tortille comme sur le ca-

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napé de M""® Dosne, quand il y cherche des épigrammes.

Tortillons inutiles ! Le cheval était lancé parmi ses frères d'escadron, comme le cheval de Mazeppa parmi les poulains du steppe. Il allait, allait, et la tête aussi de M. Paradol s'en allait, son chapeau s'en allait. Il ne riait pas, mais autour de lui, tout riait. L'escadron riait. On ne sait pas si l'Impératrice riait, car la voiture était fermée; mais en roulant, la voiture riait. Le monde, sur la route, riait. Le corps de garde, quand on fut aux Tuileries, riait. Et la Providence, qui s'amuse, se donna ce jour-là le plaisir de venger de cette façon l'Empire des petites misères que lui voulait faire le journal des Débats. •

Écuyer comme il est serpent, M. Prévost-Paradol est fort en équitation comme en épigrammes ! On dit qu'après son entrée forcée dans l'escadron des cent-gardes, il songea à aller cacher sa pudeur souffrante en Egypte, — dans les roseaux du Nil, comme un lamantin.

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