Chapitre VI
La i7îéchanceté l'emporte.
M"'' Giiichard s'assit sur un fauteuil, et le visage détendu,
maintenant, la bouche amère et les yeux sombres, elle
s'abîma dans ses pensées. Ainsi elle avait été jouée, elle qui
se croyait si forte ! Deux enfants l'avaient dupée et menée
par le bout du nez jusqu'à la conclusion d'un arrangement
qui bouleversait toute sa vie, troublait toutes ses idées,
changeait toutes ses combinaisons et lui imposait la présence
de rétre qu'elle détestait le plus au monde. Mais maintenant
qu'elle était prévenue, est-ce que cela allait se passer ainsi?
Supporterait-elle une telle humiliation? Accepterait-elle une
telle servitude? Elle, qui avait toujours soumis les autres
i'4 Vieilles h'aucuues.
à sa volonté, à qui personne, hormis ce Roussel exécré, n'avait jamais résisté, s'avouerait-elle vaincue? Laisseraitelle ses adversaires rire d'elle entre eux? Car ils riaient de sa crédulité, de sa faiblesse.
•Toutes les paroles prononcées pendant l'entretien avec Roussel lui revenaient à la mémoire, et elle en levait les épaules de pitié. Quoi! c'était elle qui avait parlé ainsi? Où avait-elle l'esprit quand elle avait fait ces pitoyables ripostes? Mais voilà ce qu'il fallait dire, et Roussel était accablé. Vraiment elle avait été au-dessous d'elle-même. La surprise, le saisissement lui avaient ôté de ses moyens. Et n'avait-elle pas clos la discussion en s'évanouissant? S'évanouir, dans un moment pareil, quand il aurait fallu sauter à la figure de ce scélérat et le calotter d'importance! Elle se souvenait
qu'elle en avait eu l'intention, mais que ses forces avaient
trahi sa pensée.
Elle se dit : « Il a dti me trouver baissée. Il était ironique,
le tartufe! Il s'est moqué de moi. Je prendrai ma revanche,
et je lui montrerai si je suis encore bonne à quelque chose!
Mais que faire, maintenant? Oh! avant tout, ne pas rester
sur cet échec! »
Elle réfléchit profondément, et plus elle examina les
diverses faces de la situation, plus elle la trouva dangereuse.
Il était évident que Maurice en toute cette affaire avait été
le complice de son tuteur. Il savait donc à quoi s'en tenir sur
les rapports qui avaient existé entre celui-ci et Clémentine.
Comment avait-il pris rengagement qu'elle avait exigé de lui avant le mariage? C'était donc qu'il était décidé à ne pas le tenir. M"'' Guichard se mit à la place du jeune homme : elle s'avoua qu'elle eût agi comme elle l'en supposait capable.
une fureur pleine d'époucomprit qu'elle était à la merci de ses adversaires et qu'ils pouvaient lui faire subir le traitement qu'elle leur avait préparé.
Roussel, qu'elle croyait tenir en son pouvoir, la tenait à sa discrétion. C'était lui qui entraînait Hermine, grâce à l'ascendant de Maurice. Et cette petite n'y était-elle pas toute décidée d'avance? L'accueil qu'elle avait fait à ce maudit homme ne le prouvait-il point? Oui, tout s'effondrait, et le désastre était irréparable. A moins qu'un coup de force ne rétablît les affaires et ne changeât soudainement la déroute en victoire.
Pour cela, un seul moyen : défaire l'ouvrage qu'elle avait
fait elle-même, rompre les liens qu'elle avait serrés, brouiller ces époux avant qu'ils eussent le temps d'être en confiance, écraser dans l'œuf la révolte préparée contre elle. Et tout de suite, sans perdre une seconde, provoquer une querelle, amener la dissension, et à la faveur du désaccord entraîner Hermine afin qu'on ne pût se revoir, s'expliquer et par conséquent se raccommoder. Maurice en mourrait peut-être de chagrin, sa nièce aussi. Elle n'y voyait, dans son exaspération contre eux, aucun inconvénient. Elle eût mis le feu à la maison, et s'y serait brûlée vive si elle avait été sûre que Roussel et le jeune ménage y resteraient également. Ainsi nul scrupule, nulle faiblesse, nulle commisération ne devaient l'arrêter dans ce qu'elle projetait. Et ce qu'elle projetait était tout simplement la ruine du bonheur des deux enfants.
Elle ne songea pas une seule minute à s'adresser au cœur d'Hermine et à la raison de Maurice. Et cependant c'était là qu'était le point faible où il fallait frapper pour s'assurer la victoire. Haineuse comme elle l'était, elle ne fit pas entrer en ligne de compte l'affection qu'Hermine avait pour elle. Perfide, elle ne fonda aucun espoir sur la loyauté de Maurice. Aux premiers mots d'explication, cependant, sa nièce se fût jetée à son cou; aux premières paroles de reproches, le pupille de Roussel eût rougi d'avoir trompé une femme qui l'accueillait sans défiance. Il est certain que tout se fût aplani, arrangé, et que, par une conversation d'un quart
d'heure, la tranquillité de tous eût été assurée. Mais Clémentine ne voulut pas d'explication : elle se jugea trahie, et ne songea qu'à préparer secrètement sa revanche.
Tout d'abord elle voulut être éclairée juridiquement, et, ouvrant la porte, elle appela Bobart. Celui-ci, depuis l'apparition de Roussel dans la maison, était aux aguets. Outre qu'il avait toujours eu, contre le beau et riche Fortuné, une animosité d'homme laid et pauvre, il n'était pas sans une certaine inquiétude, étant donnée l'activité qu'il avait mise au service de M"^ Guichard contre son adversaire. « S'ils se raccommodent, pensait-il, ce sera sur mon dos, et je serai de ceux qui paieront les frais de la guerre. » Il s'élança donc aussitôt qu'il vit Clémentine lui faire signe de venir, et avec soulagement il constata que Roussel était parti. « Elle l'a mis à la porte! » se dit-il, et sa physionomie s'éclaira.
— Eh bien! excellente amie, demanda-t-il, le monstre a disparu ?
— Pour le moment, répliqua rudement Clémentine. Mais il va revenir tout à l'heure...
— Et pour quoi faire?
— Pour dîner !
— Pour dîner... chez vous?
— Chez moi.
Ils se regardèrent, lui avec stupeur, elle avec colère :
— Ah ! vous m'avez bien renseignée, vous, reprit-elle, je vous en fais mon compliment... Il paraît que Maurice et
Les Vieilles Rajicujies.
lui n'ont pas cessé de se voir depuis les fiançailles... Qui est-ce qui espionnait pour votre compte?
— Le concierge de M. Aubry.
— Il vous a volé votre argent et s'est moqué de vous...
— A qui se fier, alors?
— A soi-même, et encore à la condition de ne pas être un nigaud !
— Mais, mon aimable amie...
— Assez ! le mal est fait : tâchons de le réparer. Quelles ressources la loi offre-t-elle pour rompre un mariage?
— Rompre un mariage... ? Serait-ce...
— Pas de commentaires!... Répondez brièvement...
— En l'état de la législation actuelle, nous possédons la séparation et le divorce... : l'une, qui laisse subsister le lien légal, tout en mettant la personne et les biens, ou les biens seulement de la conjointe, par exemple, à l'abri des dissipations ou des sévices du conjoint; l'autre, qui dissout complètement le mariage, et rend les conjoints étrangers Tun à l'autre...
— Le divorce me plairait mieux... Mais c'est un mot bien gros, qui pourrait effrayer ma nièce...
— C'est donc elle?...
— Et qui voulez-vous que ce soit, cria Clémentine. Devenez-vous complètement obtus ?
— Respectable amie, une telle résolution n'est-elle point de nature à surprendre? S'il m'était permis de vous donner
un conseil, peut-être, en effet, la séparation serait-elle suffisante d'abord... Il serait aisé de la convertir ensuite en divorce...
— Bien! Ne nous occupons donc que de la séparation... Quels sont les raisons ou les prétextes que la loi juge suffisants ?
— D'abord, l'inconduite du mari ou de la femme...
— Passez, interrompit pudiquement Clémentine. — ■ Les excès, sévices ou injures graves.
— Qu'entendez-vous par excès?...
— L'ivrognerie, par exemple, puis certains torts assez difficiles à formuler devant vous.
— Passez !
— C'est tout.
— Alors les sévices...
— Séquestration de la femme, privation de nourriture, refus d'argent...
— Stupide! Autre chose...
— Refus du mari d'habiter avec la femme...
— Ah! ah! Ceci peut-être... avec un peu d'habileté!... Mais ce sera bien difficile... Ils s'aiment!
Cet atroce aveu, qui était la condamnation de la tentative de M"'' Guichard, ne troubla pas Bobart. L'ex-avoué ne vit dans la confidence faite par Clémentine que l'exposé d'une difficulté de plus. Il ne pensa pas une seconde au bonheur de ces jeunes gens, à leur avenir, à tout ce qu'ils pouvaient
perdre de confiance, d'espoir et de joie dans ce traquenard judiciaire. Il répondit avec un rire affreux : .
— Bah! dans ma carrière j'ai aidé à séparer plus de deux cents couples qui s'adoraient et à qui leurs parents ont prouvé qu'ils ne pouvaient pas vivre ensemble!
— Alors vous me seconderez?...
— En avez-vous douté?
— Ah! vous êtes un véritable ami, vous...
— Et pourtant vous m'avez méconnu ! Si vous aviez donné Hermine à mon fils...
— Ne revenons pas là-dessus, interrompit Clémentine avec ennui. Il est trop tard...
— Mais non, si vous rompiez le mariage!
— Au fait, c'est vrai.
M"^ Guichard jugea nécessaire de laisser cet espoir à son complice. « Il me servira mieux, pensa-t-elle, travaillant pour lui, en même temps que pour moi. »
— Et quelles instructions me donnez-vous ? demanda Bobart.
— Surveillez activement Roussel, quand il sera revenu ici, tâchez de savoir ce qu'il prépare. Mais soyez prudent. Moi je veillerai de mon côté... Et tout ce qui sera décidé le sera par moi seule... N'éveillons pas l'attention de Maurice et d'Hermine par un plus long entretien... Rentrons au salon.
Le nombre de ses hôtes, pendant ces orageux débats, s'était accru. Les parents logés dans la maison et dans les communs
s'étaient habillés, les notables du pays invités au dîner arrivaient.
Clémentine dut songer à sa toilette.
Elle avait, dans les angoisses de sa situation, oublié que le temps passait, et qu'il fallait sacrifier au décorum.
Rapidement elle passa parmi ses convives, à qui Hermine etMaurice avaient fait les honneurs et trouva le bruit de la réconciliation déjà répandu. Dans l'ardeur de leur joie, les jeunes mariés n'avaient pu se retenir d'annoncer la bonne nouvelle. Et une grande curiosité s'éveillait parmi tous ces amis, au fait des divisions anciennes et des mauvais procédés récents. Le vague espoir de quelque surprise à effet germait dans les esprits. Cette cordiale entente si soudaine
était-elle bien sincère, et ne pouvait-on pas présager que l'harmonie difficilement rétablie ne durerait point longtemps? Les visages souriaient, les paroles approuvaient, mais chacun en soi-même faisait ses réserves.
Trouvant le terrain préparé, M""^ Guichard, avec la fermeté habituelle à son caractère, ne se déroba pas aux explications. Elle se répandit en témoignages de joie. Oui, une inimitié ancienne était éteinte. Les noces de ces chers enfants devenaient le signal du pardon des injures. M. Roussel venait les mains tendues, demandant que tout fût oublié. Et il ne lui appartenait pas, à elle, de se refuser à l'indulgence. Ce n'eût pas été d'une femme et d'une chrétienne. Elle pardonnait donc, et on allait désormais vivre dans la concorde la plus parfaite. M. Roussel était rentré chez lui pour se mettre en tenue, et il allait revenir pour dîner avec la famille et les amis de M"-^. Guichard.
Quelques-uns parmi ceux qui étaient présents ne connaissaient point Fortuné, d'autres ne le connaissaient que de vue. Beaucoup le considéraient comme un homme fort important par sa fortune et sa position sociale. Tous avaient grande envie de le voir de près et d'assister à cette comédie de la cessation d'une hostilité invétérée.
Le docte Odoard Truchelet risqua une allusion savante aux noces de Pirithoûs ensanglantées par le combat des Centaures et de Lapithes , et félicita M"^ Guichard de ne point renouveler les luttes des Amazones contre Thésée et Hercule. Peut-
Les Vieilles Rancunes. i63
être la comparaison avec Hercule eût-elle plu à Roussel, mais l'assimilation aux Amazones choqua singulièrement Clémentine. Pour la première fois, le soupçon lui vint qu'un membre de l'Institut pouvait être un imbécile, et elle déplora que cette fâcheuse exception tombât justement sur sa famille.
Elle disparut pour aller revêtir une robe très habillée. Mais elle n'était jamais longue à sa toilette, et comme six heures sonnaient elle faisait sa réapparition dans le salon. 11 était temps. Roussel arrivait. Il n'avait pas mis l'habit noir, il se présentait vêtu d'un pantalon gris, d'un gilet blanc et d'un habit bleu à boutons d'or. Il était vraiment bien ainsi, et produisit une favorable impression sur la partie féminine de l'assistance. Les hommes essayèrent de le critiquer; mais ils échouèrent devant l'engouement prononcé de leurs compagnes. M"'= Guichard jaunit de dépit. Elle fit cependant contre mauvaise fortune bon cœur, et, s'avançant vers son cousin, elle le présenta à ses convives.
Il mit une complète bonne grâce à subir cette corvée, et se montra simple et cordial, avec une petite nuance de hauteur qui parut à Clémentine contrebalancer fâcheusement l'avantage qu'elle avait publiquement tiré de la soumission de ce rebelle. Il lui sembla qu'il se redressait un peu vite, et elle vit dans cette attitude un indice de la duplicité avec laquelle elle avait décidé que Roussel se conduisait à son égard.
Si elle avait pu pénétrer dans la pensée du brave homme, elle eût été bien étonnée. Aucun des projets menaçants qu'elle
lui avait attribués ne Pavait troublé. Il ne songeait qu'à se réjouir, à profiter de l'heure présente, et à tâcher d'arranger l'avenir d'une façon supportable. Toute la rouerie qu'elle lui imputait à crime était supposée, illusoire et chimérique. La mauvaise foi de Fortuné n'existait que dans l'imagination de Clémentine, Hermine et Maurice étaient tout épanouissement, tout sourire. Ils se sentaient heureux, entre ces deux ennemis réconciliés par eux et qu'ils aimaient sincèrement.
Le maître d"hôtel, entrant, prononça ces paroles importantes :
— Mademoiselle est servie!
Clémentine, d'un air de reine, s'avança vers Maurice, puis, réglant le cérémonial suivant l'usage, d'une voix impérieuse elle dit :
— Hermine, prenez le bras de M. Roussel.
Et, en cortège, on passa dans la salle à manger, qui devait le soir servir de salle de bal, et sur le plancher de laquelle une vaste table avait été dressée. Une tente en coutil rayé, ornée de plantes vertes, couvrait toute la cour. Trois lustres pendaient, jetant une vive clarté. Le couvert resplendissait de cristaux et d'argenterie; des cordons de fleurs serpentaient tout autour de la table, encadrant un splendide service à dessert en ancienne porcelaine de Chine venant de l'oncle Guichard. Roussel lui jeta un regard amical et connaisseur : c'était la seule chose qu'il eût regrettée de l'héritage si gaîment laissé à sa cousine.
M"' Guichard, avec un regard foudroyant, leva la séance.
On s'assit, M"' Guichard entre Maurice et le savant Truchelet, Roussel à la droite d'Hermine car Clémentine avait doublement attribué la présidence aux dames en sa personne et en celle de sa nièce. Roussel, lui, était ravi. On l'eût mis au bas-bout de la table qu'il n'eût pas fait entendre un soupir. Il se trouvait à côté d'Hermine, et, radieux, rajeuni, il commençait, dès le potage, à faire à sa bru d'adoption une cour en règle.
Il avait toujours été aimable, avec une tournure fleurie, un peu surannée ; mais en cette occasion il se mettait vraiment en frais, et tout, dans sa personne, tendait vers ce but : plaire à cette enfant, dont il voulait se faire aimer. Il n'avait du reste point tant d'efforts à faire, et la porte qu'il prétendait forcer s'ouvrait toute grande. Ce jeune cœur s'offrait finalement, il n'avait qu'à s'en emparer.
Hermine cependant écoutait Roussel avec un plaisir non dissimulé. Elle le trouvait galant, gracieux, charmant. Il avait eu l'adresse de lui parler de Maurice et de lui raconter son enfance. Avec une si belle histoire il l'eût tenue attentive toute la soirée. Clémentine, séparée d'eux seulement par la table, ne les quittait pas du regard. Elle voyait Roussel déployer toutes ses grâces : « Il ne perd pas de temps, pour essayer de séduire cette petite. Comme il l'enjôle! Elle va se laisser prendre à ses belles paroles; elle ne le connaît pas. Mais je l'éclairerai sur le compte de ce vieux renard, et elle reviendra au juste sentiment des choses. »
Les Vieilles Raiiciuies.
Elle écoulait d'une oreille distraite les protestations afi'ectueuses de Maurice. Tout ce que lui contait le jeune homme était pour elle lettres mortes. MWq considérait son amabilité comme une ruse de guerre, et la tenait pour non avenue. Et tout ce que Maurice lui exprima de reconnaissance n'eut d'autre effet que de la distraire désagréablement de la conversation de Roussel avec Hermine.
Quant à Truchelet, il disserta vainement sur les Epithalames, Clémentine ne l'entendit même pas.
La fin du dîner, agrémentée par des toasts variés, parut mortellement longue à la maîtresse de la maison. Et comme le jeune Hector Bobart, qui était un peu échauffé par le vin de Champagne, annonçait qu'en sa qualité de garçon d'honneur il réclamait la jarretière de la mariée, M"'' Guichard, avec un regard foudroyant, leva la séance et entraîna ses convives au salon, pendant qu'on emportait la table pour transformer la salle du banquet en salle de danse.
Cependant le jeune maréchal-des-logis, ne se tenant pas pour battu après un premier échec, s'était rapproché du groupe formé par Hermine, Roussel et Maurice, et gaîment demandait des dédommagements : au moins la première contredanse, puisque Maurice devait ouvrir le bal avec M"'' Guichard. Mais Fortuné se trouva là fort à propos pour faire valoir ses droits, et le fils de Tex-avoué dut se contenter d'une valse. Instinctivement Maurice éprouvait une sorte d'hostilité pour ce garçon si insignifiant, soit qu'il le rendît en
partie responsable de la cauteleuse opposition de son père, soit que ses façons familières avec Hermine lui eussent déplu. Il ne put se retenir de faire remarquer à M"'' Guichard la tenue un peu lâchée de Théritier Bobart. Celle-ci répondit doucereusement :
— Oh! c'est sans importance : Hermine et lui ont été élevés ensemble!
Cette réponse si banale et si peu inattendue eut pourtant le don d'irriter Maurice. Il était sans doute un peu nerveux ce soir-là. On l'eût été à moins. Il raisonnait froidement cependant et se dit : « Suis-je bête! Vais-je prendre ombrage de ce nigaud dont ma femme n'a point l'air de soupçonner même l'existence? » Mais ses nerfs ne se calmèrent point, et son visage exprima un mécontentement qui frappa Clémentine au point qu'elle se demanda si la mauvaise humeur de Maurice ne serait point avantageusement exploitable.
Pourquoi ne pas cultiver ce petit accès de jalousie, au lieu del'étouftér? Pouvait-on savoir s'il n'en sortirait point quelque profit pour elle? En somme, Hector Bobart était un soupirant évincé, et... Brusquement le souvenir des lettres qu'il avait adressées à Hermine lui revint. Elle vit dans ces minces feuilles de papier de quoi allumer un incendie. Les faire tomber adroitement dans les mains de Maurice, amener une explication entre Hermine et lui, une scène peut-être, n'étaitce pas le moyen d'exciter la discorde? Les passions sont si
faciles à irriter et si malaisées à calmer. L'orgueil, la colère,
I yo
exercent si promptement de tels ravages dans un cerveau humain, qu'il était impossible de savoir jusqu'où une affaire ainsi engagée pourrait aller. En tous cas si le résultat n'était point conforme à son attente, elle sechargeaitd'imprimer l'impulsion décisive.
Tout en réfléchissant ainsi, elle était montée chez elle et donnait des instructions à sa femme de chambre pour que les derniers cadeaux offerts à Hermine fussent portés dans le nouvel appartement.
Elle se réservait, elle, de remettre à sa nièce un petit coffret contenant ses
bijoux de jeune fille et de petits souvenirs religieusement gardés.
Comme elle le prenait, une idée lui vint qui la fit vilainement sourire. Elle ouvrit son bureau, chercha dans un tiroir, et en tira cinq ou six feuilles de papier pliées. C'était la correspondance adressée par Hector Bobart à Hermine, et que celle-ci, sans la lire, avait remise à M"*" Guichard. Lettres banales de bon jeune homme à une cousine qu'il veut enflammer, et qui ne sortaient pas de la moyenne des amplifications sentimentales.
Sans hésiter devant Tatrocité de l'acte qu'elle commettait, rassurée peut-être au fond d'elle-même par la niaiserie de ces épîtres, Clémentine prit les minces carrés de papier, les plia, ouvrit le coffret, et les plaça bien en vue par-dessus tous les objets soigneusement rangés par Hermine. Puis elle referma la boîte, et, retirant la clef, descendit au salon.
Ses invités arrivaient en foule, et la salle de danse s'emplissait. Tous les environs avaient envoyé l'élite de leurs habitants, La fanfare de la Celle, comblée par M"" Guichard^ n'attendait que le signal du maire, M. Tournemine, pour faire tonner ses cuivres. Sur la place, l'épicier avait préparé des boîtes, et les pompiers, également aptes à allumer et à éteindre, s'étaient chargés des feux de Bengale qui devaient illuminer les massifs du jardin.
Le petit salon avait été prudemment réservé par M"'' Guichard pour le cas où quelqu'un se sentirait fatigué ou indis-
posé au milieu de ces réjouissances. C'était là qu'elle se rendait. Elle posa le coffret sur la cheminée, et, ayant jeté un dernier regard sur sa machine infernale, avec une admirable tranquillité elle alla retrouver ceux qu'elle rêvait de faire ses victimes.