‹ Les vierges;Chapitre 1 sur 11 · DE RESPECTUEUSE GRATITUDE · texte numérisé non relu

DE RESPECTUEUSE GRATITUDE

'auteur n ignore point quen ces temps de lourdes inquiétudes l'attention du public se détourne du rêve, pour se concentrer vers V action, zMais il ne croit pas que l'heure soit si prochaine; etj avant d'entrer dans la vie^ il s'est plu un instant à se recueillir devant elle,

La foi se meurt; et^ comme l'avenir est mal sûr, de toutes parts on se hâte au bien-être : on n'a point le temps de savourer le beau; mais le désir s'éparpille au Joli. Les bonheurs, les rêves, l'amour qu'on effeuille^ le livre qu'on

feuillene, tout nesT plus que frêles bibeloTs, On les adore ainsi ^ pour en changer plus viTe; car on veuT jouir de TouTy sans s'aTTacher à rien. Et les femmes aussi se donnent et se reprennent, comme elles donneraient une fleur. Un caprice faiT qu'on s'assemble; un caprice fait qu'on se quitte. Les lèvres s'appellent, ou se détournent; — les cœurs restent lointains,

cAlorSy le poète s'est souvenu des Uierges, Il les a rêvées de toute sa solitude, éprises d'amour et de pitié, gardant leur cœur comme un autel, ouvrant leurs bras comme un refuge, Teu à peu, elles lui sont apparues, parmi des soirs mystérieux comme elles; son âme s'est peuplée, de les sentir si proches; — et sa gratitude leur a voué ce livre.

LETTRE-PRÉFACE

(iMon cher confrère^

'ai à vous remercier doublement : le recueil de vers que vous m'ave\ communiqué m'a procuré deux sortes de jouissances également délicates j trop rarement unies, une satisfaction pour le sens moral^ et un régal pour le goût littéraire.

Votre poème (limité de l'inspiration fait bien de ces pièces diverses un poème) célèbre ce quil y a de plus suave au monde, la jeunesse dans sa plus exquise fie-

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raison. U hommage que vous rendej à la jeune fille est composé d'admiration^ de Tendresse et de piété. C'est un culte par ce sentiment complexe; cen est un surtout par la distance presque infinie que la hauteur de vos aspirations semble maintenir toujours entre F idole et le croyant; la mélancolie de V inaccessible y respire. On reconnaît à ce signe que votre rêve de poète est éclos chei un peuple où les fiançailles ne sont pas entrées dans les mœurs^ oii^ préliminaires abrégés d'un engagement téméraire, à la fois tardif et précipité, elles n accomplissent pas leur naturel bienfait.

U^lle part, à vrai dire, l'éveil des sens et du cœur n'attend la maturité de la raison, la condinon requisepour le mariage; il y a donc partout une transition périlleuse, un stage de l'amour, qui pose au père de famille et au législateur un problème à peu près insoluble. En France, on n'en tente même pas la solution. Le jeune homme pendant plusieurs années ne songe pas à se marier et renonce à préparer son union dans le cœur de l'inconnue qui sera

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sa future compagne. Cest pourranr dès la puberté que l'amour réclame ses droits et recherche avidement sa pâture. Les foyers honnêtes la lui refusent; il en prend son parti et ne V attend plus que des malheureuses vouées à rinfamie par l'inégalité des conditions et par leur beauté complice de leur faiblesse.

Vous et vos pareils^ vous avej sans doute éprouvé les déceptions, les secrètes déchéances, tous les profonds supplices auxquels les alliances éphémères condamnent ceux qui , s'y livrent, faute de mieux, désespérément. Vous navei pu vous y résigner, et de très loin, de très haut, le charme des fronts purs na jamais cessé d'attirer et d'enchaîner vos respects de fiancés en exil. De là le caractère extatique, chaste et comme sacré de ce poème. Il semble que nul mot, à votre gré, ne soit asser neuf asse^ frais, ni aucune musique asse^ enchanteresse pour s'assortir à votre vision éthérée, oAussi votre vers est-il sans relâche en garde contre la banalité; mais il est si ému que la préciosité ne s'y glisse pas. Il ne vise qu'à la

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distinction et il lui suffit d'être sincère pour y atteindre.

La distinction diffère essentiellement de la recherche, car, loin d'exclure le naturel, elle le suppose. Ce quon nomme la recherche, cest V effort senti pour trouver ï expression le plus finement juste; V effort au lieu de servir la distinction la supprime.

TJous êtes arrivé à peindre des états d'âme extrêmement nuancés avec les ressources traditionnelles de la versification. Je vous en sais beaucoup de gré; vous m'avei affermi dans la confiance quelle suffit à tous les besoins du cœur. Il vous arrive cependant, mais rarement, d'user de césures anormales. Je vous prierai de me lire vous-même les quelques vers oit vous prene^ ces licences, et de m' enseigner à ne plus confondre de tels vers avec la prose harmonieuse. zMais je n'insiste pas sur ces exceptions oii je vois plutôt des tentatives que des révoltes.

Votre début ne sera certes pas vulgaire. Trop de novices sollicitent le brevet avant la fin de l'apprentissage.

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TJous ne les aure-[ pas imités; vous nen êtes plus aux tâtonnements ; la facture de vos vers est habile^ sans affectation de virtuosité; elle s'en tient au scrupuleux service de la pensée, zMais ce nest pas une sinécure : la pensée chei vous nest pas vaine: elle est à la fois grave et subtile, f ajoute quelle est saine, ce qui nen est pas la moindre originalité,

Veuillei agréer, mon cher confrère , V expression de mes sentiments tout sympathiques et dévoués»

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