‹ Les vieux conteurs FrançaisChapitre 101 sur 118 · CINQUIEME HISTOIRE · texte numérisé non relu

CINQUIEME HISTOIRE

Quand les anciens nous veulent faire grande fêle de l'heur et félicité qui accompagnoit les hommes du premier siècle, qu'ils appellent l'âge'd'or, entre les bonnes conditions et louables mœurs qu'ils remarquent en celte sainte simplicité, ils ne laissent jamais en arriére que les hommes de ce bon temps cultivoient et ménagoient leur petite terre, sans jamais perdre de vue leur cheminée, et ne s'aimoient point par une hardie curiosité d'aller, sur un cheval, ou dans du bois cloué et attaché pour baller au gré de l'eau, voir qu'on faisoit aux pays étranges ; tellement, qu'il leur sembloit bien ( puisqu'il avoit plu à Nature de séparer un peuple de l'autre, et par distance de lieux, et par diversité de langages), que c'étoit contrevenir à sa parfaite ordonnance et se rendre coupable de lèse-majesté envers elle; quand, non contents du pays à nous assigné dés notre naissance pour notre demeure, nous voulions aller ailleurs, et nous tourmentions pour tourmenter autrui. Et cette opinion a été gravée dans leur cœur si avant, qu'elle a élé continuée de père en fils et donnée de main en main comme une cabale. Mais, ainsi qu'un couteau, ayant touché la pierre d'aimant, prend la vertu d'icelle et la communique à un autre couteau qu'il touchera , auquel , puis après, défaùdra celle vertu de trop éloignée origine: ainsi le dernier ûge (lequel, pour êlre de fer, avoit bien dégénéré de son aïeul ) s'est dispensé de suivre celte loi naturelle, et, s'émancipant peu à peu , se sont licenciés ' de faire quelque chose plus que leurs ancêtres ; tellement que, lassés de leur labourage , ont prins souci de voir quelque chose de nouveau. Or, cette curiosité de voir le monde leur a coûté si cher, et tant fait endurer de malaises, qu'ils ont élé induits d'avoir les voyageurs en singulière recommandation , les mettant au premier rang de charité , et leur donnant sauvegarde d'un •Jupiter tout à part pour eux*. En quoi ils ont encore aucunement recueilli la mémoire des

' Se sont donné licence.

'^ Les anciens comptaient plus de trois cents Jupiter ou du moins donnaient à ce dieu plus de trois cents surnoms, dont chacun exprimait un de ses attributs ou un de ses bienfaits. Ne s'agit-il pas ici de Jupiter Oislox ou de Jupiter Hospes ?

LE PRINTEMPS D V\E

anciennes coutumes, reconnoissanl quasi la faute faite contre Nature. Toutefois, les plus sages qui sont venus après, tant s'en faut qu'ils aient estimé le pèlerinage contrevenir à Nature ; que môme ils n'ont rien jugé plus digne de l'homme, et qui le rendît plus excellent que les bètes , lesquelles ne bougent de leurs pâturages coutumières', ou les plantes, qui ayant le pied attaché à leur terre maternelle, sont asservies à demeurer toujours en un même lieu ; et ont pensé n'y avoir rien plus recommandable pour l'entretien de la société humaine, que le commerce et fréquentation des étrangers, apportant, par une communication des commodités propres et péculières*, utilité et profit. Partant , les histoires nous font foi d'un Platon, Anacharsis, Pythagore, Solon , Apollonius ^ et une inliiiilé d'excellents philosophes, qui ont avec si grande peine tracassé^ par le monde, pour apprendre de quoi se rendre (à leur retour) admirables à leur nation. Mais, si quelques-uns, piqués de cet éperon , ont acquis louange d'éternelle mémoire, beaucoup ont perdu leur temps et leur peine, n'ayant autre fruit de leur labeur qu'un repentir. Car, tout ainsi, que de plusieurs archers qui visent, il n'y en a qu'un ou deux qui frappent le blanc et rapportent le prix honorable; ainsi . beaucoup vont à Corinlhe, mais peu y entrent^; et de tant de coureurs, peu reviennent plus habiles qu'ils n'ont été, faisant plutôt tratic du mal que du bien , et principalement aujourd'hui, que le monde est si corrompu ; non , que je veuille qu'on retournât encore à la lourderie du temps passé, où les hommes tous barbus portoient le béguin , bavant et bégayant dans le giron de leur mère, couchant entre leur sœur et la chambrière, et allant à cheval sur un bâton. Mais aussi je suis contraint de blâmer la folle opinion que la plupart ontdes étrangers, et principalement de l'Italie, neslimant point un homme bien déniaisé sïl n'a sorti du nid de France pour faire un voyage delà les monts; comme nous en avons l'exemple en deux jeunes hommes ,

' Nous croyons que l'emploi de ce mol au féminin est une faute d'impression.

■^ Spéciales, particulières.

"• Apollonius (le Tliyane, (pii passa pour un dieu et reçut un culte après sa niorl.

* Couru, voyagé.

'* C'esl le proverbe latin : D'on omniljus lied adiré Corint/tum,

dont je vous veux faire un conte , duquel les merveilleux accidents pourroient dérober la créance due à une véritable histoire, si les personnes nétoient encore pleines de vie pour l'autoriser par leur propre témoignage : qui sera cause que, pour épargner leur honneur, je déguiserai tous les noms. Sachez donc, favorable compagnie, que naguère, en la ville de Padoue, assez renommée, tant pour son antiquité que pour la célèbre université que les Vénitiens y entretiennent, deux écoliers se rencontrèrent ; lesquels, com;ne font ordinairement ceux d'un même pays , se trouvant parmi les étrangers , s'allièrent d'une fort étroite amitié. L'un desquels éloit de Poitiers, et l'autre, de Naintes. Iceux, un jour, se voyant, de bonne aventure, quelque argent reçu par la banque, s'avisèrent quec'éloit grande folie à eux d'être venus de si loin |)Our étudier, vu qu'ils lepouvoient aussi bien faire en leur pays, oii le latin étoit tout de même qu'ailleurs ^ partant, que ce seroit bien plus finement fait à eux s'ils alloient un petit voir le pays pour remarquer les singularités d'Italie, comme en quel lieu on s'accoutre mieux et où l'on boit de meilleur vin , vu qu'autrefois, pour cette cause , une armée de Gaulois passa bien les monts , afin d'en pouvoir parler quand ils seroient de retour a leur maison. Ce qui fut délibéré et exécuté si promptement et gailemen t ' , qu'en moins de six mois il n'y avoit courtisane en tout le pays, qu'ils ne connussent mieux que l'argent de leur bourse : lequel, s'envolant avec le bon temps, jouoit la fausse compagnie à ces chevaliers errants, qui n'étoient point si grands usuriers, que les juifs qui sont en ce pays leur dussent porter envie. Mais, hélasl comme toutes choses parla loi humaine sont sujettes à changement. Fortune, jalouse de ce folâtre contentement , coupa la (rame de leurs plaisirs ; car lorsqu'ils s'embarquoieni en des gondoles pour aller voir célébrer la magnili(|iie fête de Saint-Marc à Venise, un homme apporta des lettres au Poitevin , que nous appellerons Claribel, par lesquelles un sien oncle lui mandoit qu'il s'en retournât en hâte pour gouverner sa maison et entrer en possession de la place qu'avoil tenue son père , lequel , depuis peu de joins , éloit passé de cette vie en l'autre et s'étoit acquitté de ce à quoi Nature a obligé tous les vivants.

' Joyeusement. l'eut être vaut-il mieux lire fjahinv ment.

YIELX CONTEURS FRANÇAIS.

Qui a vu un clair soleil loul à coup ùlrc ébloui et obscurci d'une épaisse nuée laisanlsonchoniin incertain, il voit le Irisle étoiineiuenl de Claribel, el, pour l'amour dicclui, de Floradin (qui sera le nom du Xainlongcois), c[uand il leur fallut rompre leur voya}j;e entrepris, où ils avoient remis à l'aire leurs beaux coups , et (juand le malheur voulut qu'ils se séparassent: qui l'ut en aussi grand regrel, que l'àme se sépare du corps. Toutefois, se souvenant du voisinage de leur maison, (pii leur promeitoit bientôt une vue plus licureuse, se consolèrent d'espérance; parquoi , s'embrassant et disant l'adieu, le Poitevin laissa son compagnon héritier de ses amours transmonlanes, et, l'avertissant de ne laisser au moins sa barbe eu Italie, monte à cheval, qui, pour nèlre pas fort chargé de lois, à grandes journées, api)orta son maître à Poitiers, où il fut reçu de ses amis avec grande joie. Puis, après quelques propos consolaloires, pour i'ailégeance du deuil paternel, chacufi s'appliqua de marier ce nouveau venu, lui persuadant et remontrant que cela ùtoit nécessaire pc>ur renirélenement de sa maison. A quoi Ciaribei enlin «accorda, puisque c'éioit un faire ie-faul, Parquoi, pour traiter de ce mariage , cmpluja les plus grands menteurs qu'il put trouver, ajaul ou'i toujours dire qu'ils eloienl les plus propres; les priant d'y faire comn)e pour eux , ayant pour agréable ce qui seroil lait , tant pour l'assurance qu'il avoit en la foi de ses parents, qu'aussi pour n'avoir pas peur d'être trompé, et qu'on ne lui donnât bien fenune qui, pour le moins, ne le valût. Ainsi, il n'eut la peine, en tout ce pénible Iralic, que de dire oui : ce qui fut silot l'ait, que notre palient fut tout étonné qu'on lui demanda la livrée', tellement que, après les coups de poing de iian(;aille8 àla mode du pays-, Ciaribei changea le deuil de son père pour les joies d'un nouveau ménage, où, comme c'est l'habitude, il commença soudain à changer de façon de faire, contrefaisant le sullisanl et résolu, se retirant des compa-

' On nommait ainsi los nil)ans lio couleurs que portaient les gens d'une noce en l'honneur des époux, et (jui avaient l'ait d'ai)ord la jarrelicrc de la mariée.

" Cet usage, que l'on iioniiiiail souienir de noces et qui était en vigueur diins toutes les noces du Poitou tt de la Touraine, est constaté par plusieurs chapitres de Rabelais (iiv. IV, chap. 12, J4 el 15), où l'on voit ce que c'était que bailler des noces.

gnies folAtres et ne se communi(|uant plus qu'à ses esprits familiers. Bref, il prini un nouveau conseil et délibéralion i)our l'inslilulion de l'état de sa vie à l'avenir, si que, se voyant force argent, tant de sa succession que de son mariage, proposa d'avoir un étal de conseiller, el, pour cet ellet, enireprint le voyage à la Cour ', faisant bien son compte que, ayant eu sa dépêche-, il demeureroit quelque temps au barreau de la Grandcham])ie, pour voir comment on se gouverne et apprendre à faire de môme. Toutefois , il ne laissa de jurer à sa nouvelle femme d'être bientôt de retour. Or, laissons notre nouveau marié aller à Paris, au lieu que les autres ont accoulumô d'aller voir leur oncle, pour reprendre Iréves des amoureux travaux, et retournons en llaiie voir que fait le bon Fioradin, où nous le trouverons avec la signera, faisant le messer à toute reste*, encore que sa gibecière fût fort mal en point. i\Iais les anciennes connoissanrcs lui avoient doimé si bon crédit, que, pour cela, il ne sesinloit avoir les ailes rognées , s'assurant que les lettres qu'il avoit données à son compagnon Claribel pour faire tenir à son pèie, ne seroient snns vertu , ains serviroienl d'une forte rubarbe à la bourse du bonhomme son père'. Lequel, les ayant reçues, manda à son lils ([ue son vouloir étoit de le retirer, estimant èlre bien temps de ce faire, vu lespace de tertqjs qu'il lavoit entretenu en telle université, où il devoit avoir grandement protité ; parquoi, lui enjoignoit de s'en retourner en France, el.alin de voir toujours queUpie chose de nouveau, étoit bien d'avis qu'il passât par Valence, par Bourges et par Poitiers, où , s'il sentoit qu'il \ eût moyen de fdiie quelque protit, consentoit bien qu'il demeurât encore quelque temps à repasser ses éludes sous le tant excellent Charles le Sage, soleil de son âge, de l'ouvrage duquel sont atijourd'hui parés les illustres parlements de France; espérant que, sous un tel personnage, son sludieux es})rit , rafraîchissant le passé, pourroit, en ces doctes discours, recevoir le plaisir qu'un voyageur prend, voyant

' c'est-à-dire, le parlement.

^ C'est-à-dire, ses lettres de création expédiées eu chancellerie.

5 C'est-à-dire : faisant de toutes ses forces le gros monsieur

* C'est-à-dire : viderait la bourse de son père comme par l'elTct d'une forlc purgation,

LE PRINTEMPS DWER.

Ml

en une carte la descriplion véritable do tous les lieux où il a passé. Ce qui fui volonlairemenl oxéculé par l'obéissant fils, voire avec telle diligence, (juil n"eut loisir de satisfaire à ses crédileurs , aux(|uels il fit Ijanqueroule; je crois qu'ils sont encore après à allondre leur payement, et qu'ils quilteroicnt volontiers tous les intéréls. Elanl notre Floradin de retour à Poitiers, il voulut bien montrer qu'il avoil vu du pays, et samusa à faire le casanier, disant qu'étudier étoit à faire à ceux qui ne savent rien. Panjuoi, ce (ju'il eut en plus grande recommandalion, fut de se trouver en tous les festins et danses qui se faisoient, où il apprinl aux plus grands maîtres comment il falloil bien danser la milanoise, la voile cl la pavane'. Puis, en i)eu de tenqjs, fil élite, d'enlre les dames, d'une qu'il estimoit mieux mériter son service; car de vivre sans aimer lui sembloit plus difficile que de vivre sans manger. Quant aux écoles, il les visita, seulement pour savoir dire où elles étoient cl comment elles éloiont faites, se contentant d'avoir le nom de chacun docteur en ses tableltcs , afin d'en pouvoir parler s'il étoit ajourné pour en dire. Or, étant un jour en un banquet qui se faisoit en une des plus noUibles maisons de la ville, il eut le loisir de contempler à son aise les beautés , desquelles vous savez combien celte ville e-t bien enrichie et peuplée : où, se voyynt au choix, il fut en grande peine; car si lune lui plaisoit pour sa Jeunesse encore verdeielle , l'autre ne lui revenoii moiris, monlianljà une ileur parfaite: puis soudain une autre .se venoiL recommander par je ne sais quoi, succurranf^ tousses gestes de telle grâce, qu'il sembloit rien n'être bien fait que ce ((u'elle seule faisoit. iJref , son amour ambitieux vouluit tout embrasser, et celle trop grande richesse le rendoit pauvre, lui ôlanl, en si grand choix, pouvoir de choisir. Mais enfin, connue un papillon, voletant de Ihurelte en tleureite, s'il est empoigné par un enfant qui pai' deriiére le suivoit finement, a ses ailes dorées lognées de si i)rés , (ju'il demeure dans la main ouverte sans plus pouvoir fuir: ainsi, cet amani, couclié au giron des damoiselks, desquelles , en peu de teu'.ps , il s'éloit rendu assez familier, pour n'être fort malaise à apprivoiser sans toutefois outrepasser les limites de bienséance, et pour n'être mal ap[)ris,

' Noms de danses anciennes.

- bccourani, accompagnai!!.

el (luit a pratiquer les bonnes grâces des plus mal gracieuses, faisoit tout à son aise revue de toutes ces beautés; quand une damoisellc. lui décochant une œillade mignarde, sous un ris assez siiHisant pour changer la pluie en beau tcnqjs , ola à ce volage amour la liberté de courir plus outre, et le retint dès lors si éti-oitement attaché à la contemplation de ses bonnes grâces, qu'il n'avoit plus aucun plaisir, qu'à scmondre par pileux regards celte beauté de redoubler le coup mortel et l'achever de tuer: dont advint, que par cette rencontre d'œiliadcs , comme de deux, cailloux qui s'enlro-choqucnt, s'excita un feu, lequel, trouvant en la poitrine de ce gentilhomme un cœur de soufre , l'embrasa tout à coup. Ah ! infortuné Floradin , que tu as été prodigue de tes jeunes affections! mais encore , accusé-je plus ton n^alheur de l'avoir adressé en lieu si mal propice el avantageux ; car, hélas' te pouvoit-il pis advenir que de brùicr si impaliennnent de l'amour de celle, laquelle l'amitié de Ion Clarile! te devoit rendre si sainte, qu'ores la pensée doit bien entre omis être appelée un sncrilége. Sache donc, infortuné, sache, que celle que tant lu aimes est à to!) Clarifel ; laquelle, senlant encore sa noce, n'avoit rien laissé au coffre qui pût avantager sa naturelle beauté, et avoit dans l'aîbàlre de ses joues le vermillon que lui avoil donné la nouvelle perle de son pucelage (reuiéde contre les pâles couleurs), sans toutefois avoir encore, pour cela, perdu son rang coulumier entre les filles, ni laissé les folâtres contenances d'une infante. Le'passionné amant, ne se pouvant contenter de voir seulement ce dont la vue lui étoit si dommageable, chcrchoit lous les moyens d'accoster sa nouvelle maî- Iresse, pour recevoir, par la douceur de la langue, remède au mal que la rigueur des yeux lui avoient fait (sachant qu'il n'y a collyre qui puisse guérir le mal qu'un œil fait à l'autre). Or, quelque chose que ce soigneux amant essayât de faire, si n'cut-il. pour ce coup, autre conunodité, (jue celle (pic lui opporla le départ de la compagnie; car, lors il se leva, et, se tenant prêt , gagna le moyen de coiuluire sa dame: où il n(.' fut si fortuné (pi'il s'attendciil, d'aulanl (pic , pour n'être seul avec seule, ains avoir pour témoin un sien parent qui la tenoil sous l'autre bras, il n'eut le moyen de lui éclaiii cir j)ar paroles ce (pie les yeux en leur secret

YJEUX CONTEURS FRAJNCAIS.

langage lui avoienl jà dit. Ainsi devisanl de choses un peu éloignées de leur inlenlion , arrivèrent à pelils pas au logis de la danioisolle, où force fui de prendre congé. Adonc elle remercia gracieusement le genlillioinnio de sa l)eine non méritée; à quoi il répondit, d'un «eil inconstant : « Ha! mademoiselle, si j'étois si heureux que de me trouver en lieu, où par expérience je vous pusse montrer, comme je désire , quelle part vos bonnes grâces ont acijuise en moi , vous diriez que ce bien et faveur ici que je reçois (lequel, comme si vous m'en deviez porter envie, vous appelez peme), est une des moindres parties du devoir qui m'obligea votre service.» Puis, se voyant pressé de se retirer, sans oser passer outre, lui serra tellement la main, et elle, pour toute réponse, le regarda d'un œil si vif et dangereux, qu'à ce départ, chacun en)porta des arrhes secrètes d'une atîeclion mutuelle. (Jr, étant ainsi éloignés de corps par l'envie de la nuit* (car les esprits étoient trop étroitement conjoints pour pouvoir être séparés), Floradin, sémayant*, à son hôtesse, qui étoil une telle logée en tel lieu , sut que c'étoit une jeune damoiselle mariée avec un enfant de la ville, lequel, pour la mort de son père, avoit été retiré de je ne sais où, bien loin où il étudioit, comme on disoil; et aussitôt qu'il eut épousé celte fille, étoil allé quérir un oIFice de conseiller. Soudain, par la réponse de la vieille, Floradin colligea aisément que, pour certain, ce nouveau marié étoil son Claribel, qui, ayant hérité à la seigneurie de son feu père , s'appeloil ores monsieur de Fondargent. Ainsi, sans faire semblant de le connoître, il se faisoit dire de point en point (|uel homme c'étoit, comment les noces s'éloient faites, et bref tout ce dont il se pouvoit aviser, jusques à ce (pie l'heure vint de se mettre au lit, où le pensif amant eût bien désiré encore quelque vieille sibylle, pour le ré- .soudre de mille doutes qui sourdoient en son cerveau creux ; lequel assourdissoit son oreille à la raison, qui lui vouloit persuader sa faute; de sorte que (comme un navire souillé de deux vents contraires, qui débattent furieusement letpiel d'eux deux se fera maître), ores il maudissoit ses volages désirs, qui, sur leurs

' Expression toute latine. On dirait aujourd'liui en l)0(?sie : Par l'envieuse nvit.

- S'inroirnant avec surprise, s'cnquérant avec curioi9it(^,

ailes, l'avoient porté à la pointe dun roc inaccessible, où il n'est possible d'habiler, el, qui pis est, d'où il ne sauroil descendre ; ores louoil son heureux destin , qui l'avoil adressé en si avantageux lieu et où il savoil avoir bonne place. (( Las! disoil-il, à quelle extrémité suis-je réduit, (piil faille qu'un nouvel amour lue une ancicmie amilié ; me contraignant de perdre celui, auquel lant déplaisirs m'ont obligé; voire me perdre moi-même sans assurance de profiler en rien ne parvenir à rattente de ceux (pii aiment : qui est jouissance! Car, disoil-il , ces Poitevines vous entretiennent de courtoisies, sans jamais |)asser outre, el font espérer plus qu'elles ne donnent; mais la plupart des autres , mieux façonnées a l'amour, donnent sans dire mol, plus qu'elles ne promeltenl. » Soudain, la même bouche qui avoit dit ces paroles, par un repentir, disoil le contraire, se moquant et ayant honte du peu de courage qu'il avoit de mettre à lin chose dont l'heureux commencement promelloil si bonne issue ; chose, dis-je, qui mériloil bien d'être acquise par quelque peine. Que si la fortune égale ou plulôl la sympathie et accord des affections naturelles symbolisantes , avoienl rangé son ami el lui à l'amour d'une même, il ne s'en falloit élonner ; car où il y a si étroite conjonction des esprits, l'un ne sauroil être alîecté de quelque passion, que l'autre ne s'en ressente par une secrète contrainte. Et ne falloit, pour cela, penser faire tort ou violence à l'amilié, puistpie la première loi d'icelle est que lout soit commun entre amis: « Qui sera cause, disoit^il, que de celle communication s'ensuivra confirmation d'amitié, el de celte alliance corporelle, l'alliance des esprits sera renforcée. » Or, si notre Floradin étoil martelé d'un côlé el d'autre par diverses pensées , la damoiselle n'avoil pas meilleur marché; cl, pource que ce nouveau mal lui étoil inconnu (car, encore que ses parents l'eussent mariée de corps, si n'avoit-elle point été mariée d'esprit el volonté ; el encore n'avoil apprins que c'étoit d'amour), il lui étoil plus grief et importun ; lellemenl que, se tournant çà el là par son lit veuf, comme si elle eùtélé couchée sur des ardents charbons, ou sur des poignants chardons, se plaignoil à soi-même : « Dea! disoilelle, qui est-ce qui, ennemi de mon repos, m'a si étrangement charmée en ce banquet, que je ne [)eux dormir ores, que les yeux ouverts,

plongée et noyée en un abinie de souci .' Los ! je connois bien inainlenant que ce mien malheur m'a été occasionné par moi-même pour avoir Irop vu. 3Iai» ce (|ui plus violeiile mon âme, esl que j'endure trop de mal, pour vouloir trop de bien à celui duipiel la présence me caressoit si doucement, et l'absence me maltraite ores si fièrement. lia I mes yeux , pourquoi m'éles-vous si dommageables? que meilleur m'eût été d'être née aveugle I Et vous, mon cœur, pourcjuoi avez-vousélési tendre et Ibible.^ deviez-vous vous assujettir à ces pensées:' Que ne m'a Nature acéré' la poitrine pour faire reboucher la pointe do ces amoureuses passions. Las I pourquoi ces beaux cheveux, mal ordoimés et paresseusement dressés, in'onl-ils trop plu ? Et pourquoi celle lace libre et ouverte a-t-elle eu tant de grâces à me gagner ? IMais (puisqu'une maladie , plus elle est envieillie, et plus est aisée à guéiir i)ar un soudain remède), il me faut, de bonne heure, retrancher la trame de celte toile amoureuse, <iui , m'ayant empêtrée^ en ces fols désirs, rendroit ma vie misérable et mon honneur diffamé. Et puis, serois-je pas trop mal avisée d'exposer chose si précieuse à un inconnu ? puisque ces muguets sont coulumiers de se vanter de ce qui le plus souvent esl faux, cherchant honneur aux dépens de la renommée des dames. » Ainsi la désolée amante faisoil son compte de fermer la porte à ce nouvel amour: lequel (comme un serpent qu'on marche sur la queue% se revire et pique le pied qui le presse), s'irrita contre celle rebelle, el lui réduisant devant les yeux de sa fantaisie la gentillesse de son serviteur, la faisoit dédire de tout. « Il est bien vrai, disoit-elle, que. s'il y a créature pour laquelle on dût faire quelque chose, cettui-ci le mérite. Ah I que plût à Dieu, ami, que tu fusses venu plus tôt , ou jamais ! mais hélas ! tu es venu trop tard, et un autre a moissoimé ton espérance. Las! un autre, te devançant, a prins ce qui mieux l'étoitdù; un, dis-je, qui, lassé de nos jeunes ébats, est allé se donner du bon temps ailleurs, jouissant du privilège que les hommes, faisant les lois, se sont donné; se licenciant injustement de faire ce

' Garni (l'acier, couvcrl d'une cuirasse.

'^ L'ancienne cdilioii porte einpiélrée, sans do'ile par erreur.

^ Ilalianisn\e singulier, au lieu de : Sur la r/ueiie duquel on marc/te.

LE PRINTEMPS DWER. 633

que tant étroitement ils nous défendent. En quoi , jaçoil que nous y soyons intéressées , toutefois, jà à Dieu ne plaise, que j'en commence la plainte! et plus lot la terre me dévore dans ses abîmes horribles , plutôt , ma précieuse chasteté, que je consente jamais à votre perte ! Hé ! je ne doute point que quelque belle ne s'estimât bienheureuse de recueillir ce que je rejette, et jouir du bien que je refuse ; mais je consens qu'une à qui la honte ne fait point de tort, comme à moi, embrasse ce qui m'appartient, et lui cède volontiers mon droit prétendu, pour, malgré moi et avec grand travail, apprendre à refuser ce que je désire. Las! la diniculté à ce que l'expérience me montre) a fait estimer vertu, de s'abstenir du bien qui plaît. ;Mais, que maudite soit telle vertu, qui me fait tomber en une injustice et ingratitude! car je sais que, faisant, je punirai non-seulemcnl moi-même, mais ferai grand tort à celui qui mériloil bien quelque bon traitement, digne de son amour si violent el sincère; lequel, il meut volonliers décelé, si le temps et le lieu y fussent prêté faveur. Mais, de cette dure récompenseque tu reçois, ami, tu ne dois accuser ma cruauté et rigueur, car je t'aime!... Eh! qui ne l'aimeroit.^...Yoire, je l'aime tant, que contre mon propre désir je désire que le bon ange' te délourne de ton pourchas, sans te laisser phis longuement perdre ton temps. Las! vois donc comment, pour l'être trop amie, je me rends ennemie de moi-même, et, combattant mes propres forces, trahis mon propre bien ? Parquoi , plutôt tu dois accuser la peu favorable fortune, qui t'a fait aborderas! mauvais port , logeant tes désirs en une qui les voudroit volontiers bien traiter et bien reconnoître, si elle n etoil tant rude et mal apprise à ce métier , qu'il te faudroil prendre par force ce qu'elle te voudroit déjà avoir doimé. )> ('>omme après un éclatant tonnerre, qui, avec son feu élincelant. menace de mettre tout le monde en poudre, on voit enfin toute la colère du ciel se fondre et résoudre en pluie violente : ainsi , rinq)iteux Amour, ayant tonné, foudroyé et fait tous les efforts pour consumer le tendre cœur de celle damoiselle, lui (il, par celte chaude alarme, feindre l'amerlinne de son Ame el distiller par les yeux, jusques à tant que la pointe du jour, qui api)orle aux humains commencement de

' I/anse audien.

MKL\ COiNTEinS IIUINCAIS.

travaux, apijorta à colle seule commencement de repos. Lors, lirantscs bras, lassés, du lil, l'un après Taulre, appela par plusieurs fois sa cliambriére. Mais laissons habiller celle danioiselle, de peur qu'elle nous semble Irop longue à coilrer,el relournons de grâce vers noire Floradin ; lequel, après avoir bieîi déballu à part soi , se résolut enlin de sonder le gué el lâcher d'en avoir, comme on dit, pied ou aile ; si que le mariage, au lieu de le diverlir, comme il faisoil au connnoncemenl , ores lenhardil et lui semble une belle couverture pour cacher l'Amotu- ([ue les peintres ont fail lout nu ; et pour noiu'rir sa bonne espérance, se souvint du proverbe italien : « Avec le temps et la paille on mûrit les mâles. » Or, le lemps lui sembloit long, comme le bien fort ailendu larde toujours trop; (juanlau travail, il ne lui éloil rien, sil eût profilé de quelque chose -, mais la plupart éloil en vain, Icliemenl qu'il ne pouvoit jamais rencontrer sa dame, encore que souvent il passât exprés cl repassai devant sa porte, où, pour le moins, il devoil, ce sembloil, de renie, tous les jours un voyage. Doal advinl que, pour le soulagement de ses pas perdus , il trouva moyen de se loger vis-à-vis de sa maison, l'aisant son compte qu'il ne seroil pas possible qu'il ne la vît quelquefois , éîanl toujours aux é|)ies. Là élanl, il ini l'aiiioil jamais de se trouver lous les soirs à sa fenèlre , qui répondoil à «elle de sa niic, où, prenant son luth, (piilsavoit loucher forl doucement, co:,lraignoil les cordelles de plaindre pileusement les amours de leur maître, et parfois enlreméloil un chant si pileux et languissant , que je ne sais qu'on devoil plus eslimer, ou la voix ou la main, qui, d'un si bon accord, se répondoienl à l'envi. Et ne faut douter que le tendre cœur de la daiuoiselle ne fût cxlrèmemonl coniballu de pilié, car un rocher en devoiî èlre amolli -, mais elle se conlraignoil lant, qu'elle n'osoit montrer à son impatient ami lebienciu'elle lui vouloit, cl ne sais si elle avoit plus de peine à supporter son amour, ou à le bien cacher. De quoi, lui, demi-désespéré , coniinen(;a un soir à pinceler son instrument accoutumé, sur lequel il chaiita un sonnet tel, donnant laicent toscan ', d'une fort bonne grâce.

Douce beauté, mère de tiiuii luuiiiuiit, Puisque si mal mon mai lu iccon)p<'nscs,

* l'our toscan.

.le me repcns de ma peisévcraiice, El désoruiais je veux faire aulremeut:

Je veux tn'ainier conlie cet œil luisant , Oui, sous un ris, décoche sa nuisance; Je \eux bouclier l'oreille à la puissance Du !)cau parler qui me va décevant ;

Je veux fuir la tresse crépelée

Qui , d'un rét d'or, m'a l'àmc cncordelée,

lit ce sein blanc plein d'amoureui appas ;

Je veux chasser ce désir qui m'enivre, l'our désormais en ma liberté vivre....

Las ! je le veux, mais je ne le peux pas.

Puis , reprenant, après une petite pose, sa conq)lainle, l'adressoit contre la maison où ses amours étoienl emprisonnées, et disait:

Toujours le ciel fâché ne foudroie ici-bas, Et toujours les gla^'ons ne marlellenl la terre ; Toujours les Ilots mutins ne se font pas la guerre. Kl la nuit dessus nous toujours ne vole pas.

Mais las ! toujours, toujours, j'exerce mes dcbals Contre ce mur jaloux qui mon trésor enserre, El semble qu'à jan)ais, dans cette dure pierre. Doive êlre retenu mon cœur cl mes ébats.

Je ne vois point d'amants languir ainsi que moi ; Tous, d'un lieurcux plaisir finissent leur émoi : Si aimé-je autant qu'eux, et rien n'est que je fasse.

Mais las ! ma mailrcsse a un cœur plus impiteux Que le tonnerre ardent qui gronde dans les cieux, Que la nuil, que la mer, et que la froide glace.

Or, comme il n'est pas possible qu'en boa !coup de jours on ne rencontre une bonne heure, advint qu'un malin il surprit sa dure antie, qui, i)ossible, vouloil bien èlre surprise, quelque semblant de déplaisir qu'elle feignî!, ainsi qu'à fenêtres ouvertes elle peignoil sa belle chevelure, dont l'or nalurel reluisoil à l'envi des rayons du soleil. El, après lui avoir donné le bonjour^ la supplia de ne vouloir fermer sa fenèlre (comme elle feignoit), et qu'en récomi)ensc de telle faveur, il chanleroit un sonnet pour l'amour d elle. Adonc , print son luth, et, mignardanl les chanterelles de dix mille fredons délicats, commença à dire :

Ne d'un château le front audacieux, Ne le pourpris d'un jardin délectal)lc, \e le bulin de la mer navigable, Ne du Levant le sablon précieux ,

Ne des grands rois les banquets somptueux, Ne les ébats, compagnons de la table, Ne les devis de mainte belle allable.

Ne les parfums des Arabes heureux ,

l.i: PlUMEMPS 1) VM':iV.

>e d'un \eii prc mille et mille jovuux, Ne le doux cli ni de mille el mille oiseaux, .\c le gazouii d'une onde qui ruisselle,

Ne lous les fruits que l'automne eoneoil, Ne lous les biens que le clair soleil voit, Ne me sont lant qu'un cheveu de ma belle.

«Voyez donc, (lit-il , uiadiimoisclle , (jiit-l oulrage me laisoil voire ligueur, voulanl ainsi l'ermer la leiièlre, cl me cailicr eiivieiiscnicnl le paradis des grâces dont la vue apporte si grande merveille;' Mais, je vous prie, madamoiscUe, que sert un grand Irésor, »"il demeure avaremenl toujours enseveli en terre ? el quel gré doit-on savoir à un instrument, dont le son jamais ne s'entend? Aussi, que vaut une beauté toujours cachée? ne perdelle pas la gloire el leslime qu'elle mérite? Hél ne vaudroit-il pas mieux recevoir le service d'un loyal ami ? » A quoi la damoiselle répondit: «Haï monsieur, je sais fort bien, par la connoissance du [)eu qui est en moi, que ce (jue dites tourne plus à voire louange qu'à la mienne; qui montrez combien vo.is sauriez faire grand cas de quelque beauté digne de vos louanges, puisqu'en moi, où il n'y a rien, vous trouvez matière de bien dire , voire jusques à tant estimer un cheveu , que vous ne laissez, ce semble, rien pour le reste du corps qui vaut mieux. En rpioi , vous avez surpassé la gloire de celui (pii a tant esiitîié la mouche, ou de c{^ trouipclte des louanges des grenouilles ', ?îjajs (pioi ? d'une persoiîne pleine de louange, ne peut sortir ^quc toute louange. » Or, après maints petits devis, s"étant de loin baisé la main l'un à l'autre, prindrenl copigé. Dés lors Fioradin eut entrée à plus grand bien, si que le soir même J'ayanl en passant trouvée à sa porte, reçut d'elle un baiser ; en mémoire duquel la nuit il lui chanta un douxgrand-merci par un sonnet tel :

J'ai requis à l'Amour un hien tanl seulement, Oue, pourile mes travaux riieureusc réeonijïcnsc. Il lui [tlùl d'un baiser me donner alli'ii'"ance, Tel que ma belle sait sucer si doucement.

Il me fui oelri»yé de le prendre en i)assanl. Ojour infortuné, que j'en eus jouissance !

' Jean r)aiili>ie I.alli, poëlc italien qui vivait au seizième siècle, est auteur de la iMoscf éi'îc ; Homère avait donné le premier exemple de ce gtenre de piëme facélifcux dans sa Jiatrarliomyomavliie, ou le (tombal des grenouilles contre les rats.

Car mon cpii, n'ayant lors de soir son bien puissance. Ue ma bouclie cinioil le doux contenlcmeiit.

Amour, tu n'as rien fait pour ma triste pensée, Ayant une autre guerre en moi recommencée, VA me faisant, hélas! de moi-njême en\ieux.

Donc, puisqu'à deux goulus un bien ne pculsuQirc, Je le supplie. Amour, si tu ne ncux m'occire. Ou bien (Mc-inoi tout, ou bien me donne mieux !

?«iais pourquoi demeurons-nous si longuement sur ce dilïicile commencement d'amour ? Or, sachons que notre Fioradin, qui n'éloil nouveau apprenlifcn celle école, s'avisa, pour la poursuile de ses intentions, d'excogiler' comiiienl il pourroit faire savoir à sa dame combien il éloil sien \ el Amour, (|ui est un iiigéniesix maîire, lui apprinl un moyen fort expédient, qui fut !el. Fn la rtiaison de celle (bimoisolle frc(iuentoil ordinairement, selon rai!cieii:!e coutume des bonnes maiions, un |irètre, (pii, ou pour li'avoir pas souvent bu de l'eau pannéc, n'avoit quasi pas assez de vue pour se conduire : lant s'en faut qu'il pùl lire en son bréviaire : et toutefois encore voyo:t-il assez clair pour Fioradin, lequel prinl accointance familière à ce vieillard, el avoil si grande dévotion à icelui, qu'il voulut qu'il l'ouït en confession ; oii, apiés av!)ir déclaré à l'oreille (pielques légers péchés, ajouta qu'il avoit un scrupule qui chargeoil fort sa conscience, à savoir (}u'une cédule de ceni écus étoil en ses mains, encore (pi'il ei'il été fort lien payé de la somme; qui étoil un gratid tort fait à celui qui s'étoit si bien ac- (jUitté. Partant, pour la décharge de son àme. désiroil la rendre à mi nommé 31. de Fondargenl auquel elle éloit due. «Voilà qui va bien, mon enfant, dit le prêtre (encore que ce soit une injure d'être ai)pelé ///.s de prêlrc), je connois bien celui à qui avez à faire : il n'est de préi^ent en celle ville, mais il y a un bon lieuleiiaiit, ((ui est sa femme.» A ipioi le consciencieux Fioradin réplitpia, tirant un papier de son sein : « .le vous prie donc rendre cela à sa femme, et m'excusez, s'il >oiis plaît, envers elle, si je ne lui ai i)orlé moi-même '^ » Ce (pie le vieillard exécuta fort bien , allant de ce pas

' Penser, ruminer.

- I.e moyen imaginé par Fioradin pour correspondre avec celle (lu'il aime est imité de Doccace {Dcrameron, giorn. 111, nov. 3). IîoIla^enture des Pcriers s'esl ser>i aussi de ce plaisant mojen dans si CMV' NoM\clIe.

cliez la dainoisc'lle, qu'il trouva lorl à propos, à laquelle il fit une description du jeune homme, dont éloil question, quels accoutrements il avoit, et quelles couleurs de livrée portoit son laquais ; mais il n'étoit besoin de donner tant d'enseignes pour le connoîlre, ù celle qui Tavoit si bien remarqué. Laquelle, se doutant soudain do ce qui étoit, ne se put garder que la honte ne mélàl des roses parmi les lis de son visage 5 et, remerciant gracieusement le messager, dit : « A raimentl voilà un signe d'une bonne conscience, qui ne se trouve guère en tel âge que me dites, ou de grande amitié envers monsieur de céans'; et voudrois fort connoîlre celui en qui s'est si bien fié, pour le remercier en faveur de lui. Parquoi, je vous prie me faire parler à ce jeune homme sur la lin des vêpres, n Ainsi finirent leurs proj)os. Et le bonhomme, prenant congé, s'en alla, ne faillant de renconlier, en son chemin, Floradin, qui l'épioit à sortir ^ et , toutefois, fit semblant de n'y penser pas : auquel il dit que la damoiselle, non contente de le remercier par autrui, le vouloit remercier elle-même. Parquoi, le pria de se trouver aux vêpres de la paroisse prés d'un tel pilier, où étoit le banc de la damoiselle. Ce qui déplut tant au patient, qu'au lieu que l'assignation n'étoit qu'après vêpres, il s'y trouva trois heures devant, tant il étoit devolieux. Cependant la damoiselle se retira en sa chambre , non sans souflrir, à part elle, de la ruse de son serviteur, qui avoit clé si inventif. Là, fermant la |)orte, elle ouvre le papier, et lut ce qui s'ensuit :

" Madamoiselle, puisque c'est chose commune au\ malades de se plaindre (en quoi ils reçoivent quelque allégement), le tourment que j'endure excusera à bon droit ma juste doléancc ; encore que je ne sache bonnement à qui je me doive prendre, ou contre l'Amour, qui me traite si durement, ou contre moi-même, qui me suis asservi par le vouloir de ma destinée à ce malheur, que de ne pouvoir gard(!r la maîtrise de moi-même, ou de votre excellente beauté, madamoisellc, dont les perleclioiis o!il tant de force, (ju'il n'y a forteresse ou rempart de conslanc(î qui puisse tenir à l'enconlre : qui fait que j(î me pardonne aisément de mètre rendu à la merci de celle dont

' Le riuilre du logis.

la rigueur pouvoit grièvement punir mon obstination, si j'eusse fait résislance ; et ores me promet, par sa douceur, la grûce que doit attendre le vaincu du pitoyable vainqueur. Or, sous la faveur de cette bonne espérance, je défends ma vie langoureuse contre les efi'orls de mille moris ((|ui, à toute heure, m'abayent), pour le désir seulement qu'elle vous serve , comme chose que les cieux ont vouée à vous seule, et dont vous avez prins entière possession, selon votre droit, dés ce jour qui premier me donna coimoissance de vous 5 lequel je ne sais si je dois estimer bien fortune , d'avoir voué mes afTeclions , et adressé en lieu si avantageux, ou plutôt déforluné , m'ayant conduit en (elle mer d'angoisse, où je ne puis longtemps nager, que je ne sois noyé, si vous, madarnoiselle , ne tirez au salutaire port de vos bonnes grâces,

u Celui qui, veuillez ou non, mourra serviteur de votre beauté,

u FloradiiN.»

Qui a vu , sur la primevère, faire pluie et beau temps tout en un coup , il voit la contenance troublée de la damoiselle, après avoir lu et relu d'un œil , ores riant , et ores baigné en larmes, les lettres de son Floradin : lequel, oîant le son des cloches, elle alla trouver collé contre le pilier qu'on lui avoit dit, en l'attente de celle, qui, par sa venue, lui donna diverses traverses, si que, et lui et elle, ravis d'extrême aise, demeurèrent longtemps muets, comme si fussent ' été les images de quelque saint et sainte de sa»paroisse, jusques à ce que Floradin, voyant sa longue attente si bien récompensée, et que son devoir ores lui commandoil de commencer la querelle, s'approchant pour ne demeurer rétif en si bon chemin , dit, d'une voix basse et mal assurée :(( Ha ! madamoiselle, si j'étois si heureux que vous eussiez connoissance du moindre des maux que me fait endurer votre beauté, pour trop lui vouloir de bien, je ne serois ores en peine de requérir votre faveur, forçant mes débiles forces , consumées par le feu, ennemi de ma vie, qui sort de vos beaux yeux -, ains aurois déjà reçu soulagement autant propice à guérir, que vous avez été cruelle à blesser celui qui n'avoit rien mé-

' 11 faut lire eussent. C'est évidemment une faute d'impression.

LE PRINTEMPS DYVER,

rilé de tel, si vous nallribuez son Irop aimer à fuite ; laquelle ne me sera Jamais pardonnée, car jamais je ne m'en saurois repentir. )> A quoi la damoiselle, faussant les verrières ' d'une rustique honte, répondit : « Je ne sais, monsieur, qui vous meut i\ vous plaindre de moi, sinon de peur que je commence la première à ce faire, pour en avoir beaucoup plus grande occasion, ayant été par vous circonvenue en des lettres qui porloient un faux nom d'obligation; en quoi, feignant par ruse vous acquitter, vous vous ôlcs obligé et chargé d'une grande témérité. On dit que ceux qui veulent prendre une ville la vont preniiéremeiit reconnoître, font leurs approches et se retranchent; puis, commencent la batterie pour faire brèche et aller à lassaul ; mais vous avez, sans aucun préparatif , osé assaillir la forteresse de mon honneur ; et ne sais pas d'où vous vient celte hardiesse, sinon de quelque opinion présomptueuse qu'avez de vous, pour quelques avantages que Nature vous peut avoir départis ; par lesquels, quelque simple, voire moi-même, à labonnefoi,y pourroit être la plus tôt prinse, sinon que je sais que. quelque chose que die par fantaisie, vous n'êtes si aveuglé que de trouver en moi chose digne d'amour. Mais vous m'en voudriez bien prêter à crédit et faire accroire, pour, puis après (comme vous avez le bruit), en faire vos devis et triomphes -, qui me fait dédire en moi-même l'opinion que j'avois pu concevoir de vous, laquelle, avec le temps, eût prins son accroissement. Car sachez qu'une goutte d'encre ne tache point tant un papier, que la vanterie fait un amour. — Las I madamoiselle, répliqua Floradin ; si je vous semble m'èlre un peu trop hàlé au pourchas de vos bonnes grâces, ce n'est pas que je n'aie bien essayé si le long temps , qui vieillit tant, vieilliroit mon ardeur; car, je vous en demande pardon , j'ai bien fait tout ce que j'ai pu pour ne vous aimer point. Mais, comme un feu que, pour éteindre, on souITlc trop foiblement, s'allume davantage : ainsi, de plus en plus, s'est allumé le brasier, qui me consume par la résistance que , en vain , lui ai voulu faire; si qu'il m'a fallu en toute diligence courir au médecin , et vous faire entendre mon angoisse par lettres, qui ne rougissent

* On dit encore l'amilièrement , dans le même sens figura' : Casser les l'itres.

point, comme j'eusse pu faire : en quoi, j ai été tellement pressé par la force de mon mal, qu'il ne faut s'étonner si je n'ai pu garder les degrés et progrès, que requérez et gardent ordinairement ceux qui aiment par art pour décevoir. El crois questimez bien, madamoiselle, que ce n'est pas haine que je vous porte, qui m'a fait tant entioprendre. Parquoi, madamoiselle, si vous êtes juge équitable, vous n'en accuserez que l'effort invincible de votre beauté qui me biùle d'un feu si couvert, que mon cœur se vcrroit plulôt à nu (ce qui ne sauroit advenir qu'après ma mort), que j'aie jamais autre témoin de mon fidèle amour, que vous seule. Tant s'en faut que je manque jamais de fidélité envers vous par une lAche vanterie, de laquelle m'accusez à grand torti Toutefois, vous avez puissance sur moi davantage pour me punir-, mais si est-ce, madamoiselle, que je vous jure, par vos beaux yeux, qui ont aveuglé les miens, que plutôt je consentirai d'être misérablement vagabond, banni de votre grâce (qui m'est le plus grand mal de tous les maux) , que par si méchant courage je fasse ainsi sacrifice de votre honneur, pour la défense duquel j'eslimerois mille vies bien employées. Et vous assure qu'à l'avenir, ma constance vengera l'injure que votre langue lui a faite, et l'en fera repentir tout à loisir. » Durant ces propos, Amour, qui s'étoit mis en embuscade, plongeoit ses ailes aux larmes de l'amant, et les desséchoit en la brûlante poitrine de la damoiselle, qui, à l'heure, se sentit tellement vaincue de compassion , que, mettant toute crainte sous le pied, et serrant éiroilement la main de son Floradin, lui dit : (c Ami, je ne sais où je devrai plus chercher fiance si je la perds en vous ; mais la commodité de vous dire davantage nous est ôlée par la compagnie qui est déjà grande ici. Parcpioi, remettons le tout à l'issue des vê|)res. » () Amour! combien sont grandes tes ruses, desquelles lu donnes la pratique à ceux qu'il ta plu choisir pour ton service! Et, combien grande est ta puissance pour aider ceux qu'il te plail bienheurer ' ! Tu t'es servi de personnes sacrées et de lieu sacré, et ores te veux servir de choses sacrées. Car vous devez entendre, gracieuse compagnie, qu'à la fin des vêpres, la damoiselle, faisant signe à son suppliant qui avoil

' Rondrt' tipiirenv.

toujours lu'il ;ui bois, lui dit : a Tenez mes Heure», el, feij^rianl de les avoir Irouvt'e» ici par mon oubli el niéiîarde, les apporterez, après le souper, à ma maison. » Sur relie délibération , se séparèrent nos amanis en aussi grand conlenlemenl (pic reçoivent ceux qui ont déjà la moilié du bien qu'ils espèrent. Et cependani, la danioiselle proliqua pour la conduite de ses amours une sienne servante (que nous nommerons Radegonde, pourcequo cest le plus usité nom en ce lieu), qui, ayant élé nourrie et élevée avec elle, étoil, comme une de ses créatures, obliiiée à lui cire fidèle. Pour à quoi lémouYoir, elle ne fut chiche de belles promesses, pour récompense de son devoir: ce que la fille, de bonne volonté, lui promit très-volontiers, et exécuta si dexlrernenl, qu'épiant 1 heure que ramant devoit venir, le recueillit à porte ouverte fort gracieusement, lui apprenant sous paroles couvertes bonne partie de son devoir; ce qu'il sut bien rcconnoilre, et ne fut pnresseux à lui donner ses épingles' ; puis, elle le mena en la salle voir sa maîtresse qui étoit avec une bonne vieille, sienne tante, de Sainl-.Tean-d'Angéli v(pie je su[)i)lie la compagnie de noter, d'autant qu'il nous en faudra souvenir ci-après), el icelie étoit venue aux noces de sa nièce, où une petite maladie l'avoil retenue jusques ici. Or, Floradin, après la courtoise révérence donnée et reçue d'entrée, raconta la cause de sa venue, qui étoil pour rendre un livret trouvé en tel lieu, qu'on lui avoit dit èlre la place de madamoiselle ; laquelle, après avoir bien fait de l'ébahie, remercia mille fois le gentilhomme. Puis, l'ayant prié de prendre son aise% commencèrenl à deviser de diverses choses : mais surtout Floradin amena en jeu la bonne et ancienne connoissance qu'il avoit avec le sieur de Fondargent : ce qui le mil fort avant aux bonnes grâces de la vieille tante, qui, pour cette cause, Je requit de venir souvent en la maison de son compagnon , du(juel l'absence n'empècheroit point qu'il n'y fût le très-bienvenu ; ce que Floradin promit, pourvu que sa frècpientation ne nit ennuyeuse (sachant qu'Amour prend souvent la robe d'Amitié [)our mieux faire ses entrées). Ainsi ils babillèrent tant, ipie la nuit conlraignil l'Ioriulin, après la collation, de

' C'cslà-dire , les épingles d'un marciu' conclu. * r.Vst-à-rlirP, do s'asseoir.

prendre congé, de peur, que pour le premier coup il fiU trop imporlim à vieillesse. Ainsi, après les remercîmenis, sortit , étant conduit fpar honneur; de la jeune damoiselle 5 laquelle donna ce i)risonnier en garde à sa fille de chambre, qui, bien instruite i\ jouer son personnage, le mena par une galerie dérobée dans le jardin ( comme cette ville a bien celte commodité d'en être fort pourvue:). En ce petit paradis terrestre, le bien fortuné amant, délaissé [)ar sa guide, (pii alla donner ordre ailleurs, attendoit sous une treille son bien prétendu; et, bénissant les arbres el le» herbe» de ce lieu délicieux, imi)loroit leur aide favorabliià faire hùter leur maîtresse. «Las! disoitil, les sorciers, par votre vertu, douce verdure, tirent biei> la lune du ciel pour la faire servir A leurs méchantes conjurations • si n'est- il pas si malaisé, herbes, d'amener par votre secrète force une belle en ce lieu coutumier, pour favoriser aux sincères intentions d'un amant; déployez donc ores toutes vos forces pour mon secours. Ainsi, pour récompense, le ciel bénin vous caresse d'une perpétuelle rosée, el jamais les limaces et chenilles ne puissent gâter voire tendre beauté! » Durant ces propos, la damoiselle, secrètement sollicilée de la souvenance de son attendant, débattoit en elle-nu^me qu'elle devoit faire : ores, se proposant quelle folie témérité elle enlreprenoit, metlaut son honneur ainsi en proie a un inconnu, et lui en faisant si bon marché, étoil contrainte de se re[)entir de son dessein; ores, espoinçonnée d'amour, se rejirèsentanl la glorieuse palme (pii étoit aiiprètèe pour récompense, cslinîoit toute dinTiculté indigne d'empèeher un si grand bien; quand sa chambrière vint blAmer sa longuette demeure'. Lors, s'emparant d'une hardie crainte, habillée el coiffée d'un accoutrement de nuit si à son avantage, qu'on l'eût prise pour une des nymphes de Diane, égarée de la compagnie des autres, marche d'un pas mal assuré, toute embrasée d'amour el toute gelée de crainte, vers l'ennemi, qui l'atlendoil de pied coi. 01 que la nuit est une belle couverture pour ceux à qui la honte nuit ! car de son voile noir elle cache la face, qu'autrement il faudi-oit que le sang couvrît. Hé! (pfelle profila à nos amants, tant

' Sa longue aUente. Demeure et demeuranre sont des mois qui n'ont plus d'équivalents dans la langue el qui devraient y rentrer.

LE PRINTEMPS D YVER

aUcndanl que attendu , qui, j"! celle gracieuse rencontre, transportés dun exlrùine contentement, se couiurent embrasser, étroitement, se tenant serré* longuement bouche à bouche, conmic pigeons, qui bec à bec gétnis^enl leur amour, si qu'ils ne pouvoicnt parler que par soupirs , et leurs cœurs [)anle]ants baltoicnl la vive alarme du combat qui s'ensuivit ; car le courageux amont, i)ar une douce force, étendit le cori)s de sa belle sur le gazon tleuri, et, pour usuraire récompense des peines endurées, ravit d'un impatient désir la Heur, dont Amour couronne ceux qui ont bien servi. Lors, ô combien de douces querelles, combien de soupirs interrompus, combien de languissantes complaintes, combien de bé^ayenients, parmi un nombre infini de baisers incertains, pendant que ces beaux yeux, allumés d'un si doux feu, rayonnoient dou'.cuscment , comme on voit tremblolter les rayons du soleil dans une eau bien claire ; jusques h tant qu'Amour, après maintes reprises, sonna la reiraite, sans savoir qui avoil du meilleur, et donnant à chacun sa moitié du Iriomphe I... »

Lors, la dame du château (it signe de vouloir réprimer la gaillardise de ce beau conteur qui parloit un peu tro|) librement, quand, audevant', par derrière il dit : «ÏMadame, je vous prie me laisser passer cela ; il falloit bien que Je déchargeasse ma colère en quelque sorte. » Puis poursuivant, dit :

« Adonc la gentille damoiselle, voyant que la nuit éloit déià prête do faire place à l'aube du jour , de netu" d'être découverte et surprise , comme fut Vénus par le Soleil envieux du bonheur de son frère Mars, dit h Floradin : « INfon cher ami, si je me suis tant oubliée, que de vous avoir fait part de ce qui n'appartenoil quïi un seul, vous devez lùen vous souvenir combien voire amour a eu de pouvoir sur moi. De quoi je ne me repentirai jamais, si, suivant voire inviolable promesse, vous gardez précieusement l'honneur, duquel vous seul ave/, la dépouille; et partani, ami. pensez que désormais mon hoiuieur est si conjoint au vôtre, que l'un ne peut souffrir sans l'autre. » Ain.si, après plusieurs menus propos, Floradin lira dr son doittl un aimeau, où éloit un cQ'ur lirùlant. couronné de lierre, et pour devise éloit : (( Mémoire de mon hict) ; » qu'il

' CVs(-à dire : avnni qu'elle pailAt.

donna à sa maîtresse : lafjuelle. pour échange, lui fit p:éï;ent d'une bague où étoit enîaillé dans une marguerite (et tel éloit le nom de la damoiselle) un Cupidon tenant un cœur et une langue transpercés de sa flèche, et éloit écrit par dedans : « Plutôt mourir! » Puis, après un long baiser, il print congé d'elle et sortit par une petite i.'orle dans une ruelle écartée, où , de là en avant, lui éloit donné le rendezvous. Et sachez qu'il ne faisoit jamais défaut, et ne falioit point de sergent pour le faire trouver à chacune a-signation, guidé, parmi les ténèbres, du llambeau d'Amour. Or, ce plaisir, prenant de jour en jour nouvel accroissèment, et étant si heureusement pratiqué, sans autre tènioin que Radegonde, fille de chambre, et le laquais nommé Pierre, fut interrompu (comme tout ne peut pas toujours durer) par un commandement fait à Floradin de s'en aller à Xainles voir son père 5 lequel, ayant entendu quequelques folies s'étoienl faites par les écoliers, (qui, selon leur coutume débauchée, avoient accoutumé de planter les mais de leur nation'} craignoit que son fils fût de la partie ; mais le bonhomme ne savoit pas qu'il plantoil Lien un aulre mai ix part, pour lequel empêcher il s'ètoit hàlé Irop lard. Ces lettres si mal agréables furent par l'amant communiquées à sa maîtresse; laquelle il réconforta et entretint de sa promesse d'e.n bsef retour; lui laissant, ce temps pendanU son cœur en gage, et lui en commandant la garde , avecprières de le bien traiter. Ainsi, avec extrême regret , prindrenl par un affamé baiser l'adieu qu'ils ne se purent donner l'un à l'autre. Puis, le lendemain, notre amoureux partit de Poitiers avec les marchands, ([ui alloienl à la foire royale de Niort, et en peu de jotuiièes arriva i\ Xainles , où il fut reçu de son vieil père, el de tous ses amis avec un festoyement digne d'un bien longuement attendu. Or. laissons notre Floradin à Xainles, et retournons à Paris voir notre Claribel. qui, s'étanl mis au barreau des avocats, premier qu'arrêter son état, trouva

' Dans les l!^i^Cl■.«il(^s, divisées aiilriTois en jialious, dont cliiieune réiinissail les ceoiiers venus du même pays ou parlanl la mi-me ianiiue, on pianlail le I" mai un arbre girni de son fouillape el orné de banderoles. Cel iisace,(];ii s'est eon-ervé dans queiques iiroviiiees jusqu'à la Hévoluliou, avait perdu depuis longtemps son sons allégorique cl servait seulcuïcnt de prélexle à des réjouissances el à des orgies.

bien, en peu de temps, en quoi dépenser largent qu'il avoil apporlé, comme celui qui écailioit bien sa jeunesse; parquoi,se voyant fort léger, pensa de l'aire un voyage à Poitiers; où, élant arrivé, il ne prinl [joinl laiit sa jeune femme au dépourvu, qu'elle n'eût bonne provision de caresses et mignardises à revendre pour le savoir bien festoyer; desorle qu'on eût dit que c'éloienl de secondes noces; mais, hélas I celle bonne chère ne dura guères. O belles, qui comballez sous l'enseigne d'Amour et à ses gages, je vous appelle à celle école 5 car celui est bienheureux cl sage , qui s'apprend aux dépens d'aulrui. Hélas! c'est une chose dangereuse que de parler, d'autant que petite parole attise grand courroux ; mais il est plus dommageable décrire : car une parole dite se peut amender, élant déguisée, palliée, ou niée tout à plat , mais l'écriture demeure à toujours, servant de témoin irréprochable et de juge en dernier ressort. Ha ! si lu l'eusses bien su, pauvre damoiselle, tu n'eusses donné aliment à les tristes mallieurs , en gardant pour l'amour de Ion Floradin les lettres que le prêtre l'avoit apportées : qui n'étoit autre chose que couver l'œuf en ton sein,du(piel éciorera l'aspic mortel qui te fera pileuse récompense de la simplelle atTeclion. Las I comme on voit une même herbe profiler au foie et nuire à l'estomac, ces lettres, qui tant avoient profilé à l'ami, apportèrent grand et nuisible courroux au mari ; d'autant que, de ce papier tacheté d'une encre si pernicieuse, arguoil la chasteté maculée de sa Marguerite. Las ! quand notre malheur nous ajourne, il nous bande les yeux pour ne le voir, et nous attache les mains pour n'y remédier, même se sert de nous contre nous-mêmes , pour l'exécution de sa félonie. Ah I que nous en avons un exemple bien clair en celle pauvre damoiselle ; en absence de laquelle, Claribel, visitant et furetant ses coffres, boîtes, et cabinets ', trouva ce qu'il ne cherchoil pas ; savoir est : les lettres par lesquelles Floradin pratiqua la favjeur de sa dame -, lettres qui furent cause du malheur total. Lesquelles il lut de point en point jusques au bout, non sans changer plusieurs fois de couleur, car il se sentit assailli de si forte angoisse, que ses yeux ardents , sa

• Voyez sur l'ancienne significalion de ce mot la note ' (le l.i page 449.

face blême, et sa bouche transie rongeant les ongles innocents, donnoient témoignage dune juste impalience, semblable à celle du misérable passant qui, d'un pied mal averti, a marché sur le serpent dormant sous l'herbe 5 lequel , se reviranl , fait par une morsure envenimée son oppresseur boiteux. Et bien servii à cet infortuné mari d'avoir quelquefois été en Italie -, car il sut si bien dissimuler, que sa femme n'y connut rien en le voyant, mais seulement lorsqu'elle ne le vil plus. El devez penser, gracieuse compagnie, qu'après avoir bien songé quelle vengeance il prendroit de sa déloyale, el n'en trouvant aucune sulïisanle à son cruel désir (car de la tuer, éloit chose périlleuse, n'y ayant preuve pour la convaincre; el de la répudier, aussi ne lui pouvoil tourner qu'à moquerie , el seroit se venger soi-même, étant incapable de se remarier tant qu'elle vivroit), s'avisa enfin de prendre tout l'argent, et même d'en emprunter de chacun le plus secréleinenl que faire se pourroil , sous obligation et hypothèque de tous et chacuns ses biens ; si qu'ayant ainsi amassé force argent, fait semblant d'aller à une sienne métairie, el, sous ce prétexte, monte à cheval avec son serviteur, qu'il appeloil Hilairel , disant à part soi que, puisque sa femme avoit fait des siennes, il joueroil son rôle à son tour, et auroit en quelque sorte sa revanche. Or, après que la damoiselle eut été plus longtemps qu'elle ne s'allendoit sans avoir aucune nouvelle de son mari , el étant sur le point d'envoyer voir si quelque belle métayère le relenoit point, ouvre, de fortune, sa boîte, où elle trouva à dire toutes ses bagues, et n'y avoil, au lieu, que les lettres de Floradin el un autre papier qu'elle n'osa ouvrir, frissonnant pour le soupçon de la vérilé. Toutefois , voyant que pis ne lui en pouvoil arriver, après avoir bien débattu, ouvrit la lellre el lut -.

« Quand je sens en mon âme désolée les cruelles morsures du tourment qui m'a été occasionné par votre mauvais gouvernement, déloyale IMai guérite, je ne sais si je me dois plaindre de moi-même, qui fus si fol, que de mépriser ma naturelle franchise, pour m'asservir à la malicieuse liberté des femmes, dont rexenq)le de tant, qui s'en sont trouvés mal, me devoil faire sage ; ou de mon malheur, qui m'adressa si mal , que, pensant trouver le re-

LE PRlNTE-^rPS D YVER.

Gil

pos de celle vie humaine en un niariogc, je suis trébuché en un gouffre de misères : el ce, dautanlquelarnour, quidevoit être égalcinenl divisé entre nous deux, est demeuré tout en moi, sans que votre dur cœur, parjure, y ait jamais voulu avoir aucune part ; conune avez bien montré par le bon marché, que votre incontinence lascive a fait au bien tant précieux, auquel ayant la moitié, je vous avois néanmoins laissé le tout en garde. Et pour récompense de la trop grande amour que je vous ai portée , nravez fait participer à une éternelle infamie, et porter ma part de la faute que seule avez commise ; qui rend ma vie misérable, mais le réconfort, qu'en si grande angoisse je prends , est qu'elle sera brève ; car j'ai résolu de l'aller linir en quelque étrange désert, vous ôlant (voyez, ingrate, comment je vous aime plus que moi ?] le déplaisir de me voir jamais en vie, puisque me hayez tant; où, pour me venger ('voyez comment je vous hais), je vous ôterai le plaisir de voir la mort désirée de celui que, sous une feinte amitié pour récompense de la mienne sainte , vous avez si lâchement trahie. Que si la repentance juste de votre injuste méfait vous réveille quelquefois le souvenir de moi, sachez que pour jamais vous avez perdu

« Celui qui, pour n'avoir pu vivre à lui seul heureux, est, par le moyen dautrui, mort misérable,

« Claribel. »

Comme on voit un pavot agravé de pluie, baisser tristement la lôte contre terre 5 ainsi, cette désolée damoiselle, après avoir noyé son tendre sein de larmes, coucha son chef en son giron : elle se fond en pleurs et soupirs , se tord les bras et déchire ses blonds cheveux, si qu'il semble qu'elle n'ait recours qu'à un triste désespoir; accusant ores sa folie, ores son malheur, ores la clef de sa boite qui avoit si lûchement trahi sa maîtresse. Mais, puisque l'huile de temps est la souveraine médecine de toute maladie, il faut que le temps fasse plus en cette misérable, que la vertu. Parquoi, laissonsla pour quelque temps recevoir du malaise en récompense du bien passé , et retournons à notre voyageur, lequel, comme un blessé sent plus de mal lorsqu'on panse sa plaie, que lorsqu'on le blessoit ; ainsi , renouvelant la mémoire du déplaisir reçu , scnloil redoubler

son tourment de telle sorte, qu'il se fill volontiers pendu de dépit; sinon qu'il aviso, ne sais comment, que sa gibecière étoil pleine, et que ce seroil grande folie à lui d'enrichir quelque misérable qui s'en moqueroil. Parquoi. il print un nouveau réconfort, et dés lors, délibéra de s'aller donner du bon temps en quelque part, tant que son argent dureroit , et de fuir totalement les femmes, s'il pouvoit; estimant que ISature, après avoir donné à chacun animant son contraire, et ayant tout assujetti à Ihomme, ne lui a pu donner autre contraire que la femme, dont la malice est ennemie jurée de la raison humaine; en quoi , celte même Nature a clé plus marâtre aux hommes qu'aux bêles: (c Car, disoit-il, les bêles connoissent leurs contraires et les fuient ; mais Thomme est naturellement induit à chercher el aimer son ennemi, la femme ! laquelle, pour avoir été créée d'une côte 'qui est un os dur;, est si fière, dure et cruelle, que son cœur ne peut être amolli par aucun bienfait. » Ainsi, dépitant' le genre féminin, notre Claribel chevaucha l'espace de trois journées; et, un soir, fut si surpris de la nuit, que force lui fut de loger en un village près deXaintes, hors des grands chemins où il n'y avoil hôtellerie pour héberger; mais, se voyant contraint de demeurer là, pria un villageois de le retirer jusques au lendemain. Or, il n'eut plutôt mis pied à terre, que voici un vieil gentilhomme menant une damoiselle ancienne, suivie d'une jeune , lesquels venoient de se promener après le souper; el, étant averti que céloil la dame de ce village% lui alla faire la révérence, forçant sa nouvelle nature et résolution de se rendre ennemi mortel des femmes. A icelle , il exposa sa venue inopinée en ce lieu éloigné de tout passage, de si bonne façon, que la dame, non-seulement lui dit qu'il y étoil bienvenu, ains, le voyant mal accommodé, qu"il vînt à son château ; de quoi, vaincu dune gracieuse importumté, consentit enfin ; et, prenant la jeune damoiselle, qui alloit seule, sous les bras, les conduisit jusques au lieu où la collation pour les promeneurs et le souper pour le voyageur furent soudain apprêtés. Or, la nouveauté du lieu el les caresses que recevoil notre pèlerin par cette belle compagnie, lui surent si finement dérober la souve-

' .Maudissant, injuriant.

* La dame à qui appartenait la seigneurie ou la cliA- Icllonio de ce village.

VIEUX CONTFXRS FRANÇAIS.

nnncc de son fimiiiior oniv.ii, qu'il n'y avoil que pour lui, ol durant cl apn's le souper, à discourir cl faire mille petits contes si plaisants et bien à propos, qu'ils pouvoient donner sel au plus fade repas du monde ; laissant l'assislanco en merveille de ses perfections , à laquelle il sembla bien n'avoir jamais vu homme mieux appri-^, qui s'entretînt plus dextremenl, ou qui eiH meilleure grâce à se recommander secrètement au cœur d'un chacun, comme de fait, ceux qui le connoissenl, conlV'.;s(Mit bien que son gentil esprit sait bien montrer par pratique (pi'il a bien vu. Ainsi devisani, passèrent la soirée, jusques à ce que r heure de dormir survint : qui fit que la damoiselle, a^anl conduit son nouvel hôte en sa chambre, lui pria le bon repos' et se relira. Puis, ayant appelé un garçon (qu'elle savoit fidèle et de bon csi)ril). lui enchargea qu'il fît tant, que Tun des chevaux de ce gentilhomme venu ce soir, fiU tellement boiteux, qu'on ne s'en pût servir le lendemain ( s^ms toutefois le gâter ne endommager)-, car elle vouloit le retenir plus longuement, sachant que son voyage n'étoit pressé ; d'autant que le pèlerin lui avoit donné à entendre qu'il alloit voir un sien oncle à Bordeaux, duquel il ctoit héritier, et le vouloit solliciter de se défaire de son état de président, de peur qu'il se perdît par sa mort qui ne pouvoit guère larder. Le serviteur, pour mettre en exécution sa charge, s'avisa d'une finesse digne d'un laquais , vrai fils de putain ; car, ayant arraché deux poils de la queue du cheval , il lia avec iceux fort serrés, le pied de la bêle au-dessous du boulet, et l'accoutra si dextrement sous le poil , qu'on n'eût su voir ce qui lioil ; puis lui mit une langue de serpent'^ dans l'oreille, afin que le cheval, par un tremblement continuel , semblât avoir les avives ; si bien qu'au matin, la pauvre bêle n'osoit, ainsi accoutrée, appuyer ce pied qu'elle avoit ainsi pressé. D'onc advint, que Claribel, pensant que ce fiU quelque entorse , commanda â son homme de l'étuvcr; el ce pendant, force lui fut de faire séjour : de quoi il s'excusa envers ses hôtesses, qui ne purent tenir de lui montrer

' C'est-à-dire, lui souhaita une bonne nuit.

* C'est une plante vulnéraire nomim-c opliiorjlosse, ou bien une glossopêtre, sorte de pétriCcalion qu'on a prise longtemps pour une langue do serpent pétrifiée.

coni!)ien elles on éloient aises, et, le voyant retenu, mirent tout leur souci de lui faire passer le temps joyeusement. Ce qui ne se put si bien faire, que quelquefois à l'improvu la mémoire de son mal ne le ftl soupirer i)ar ses vives atteintes : qui fut cause que la damoiselle (qui plus le fréquenloil, el plus voyoit en lui naître, à toulc heuie, je ne sais quoi de geniil), par une privante à la([nellc lui-même donnoit accès, demanda que c'éloit qui le mallrailoit tant, comme ses soupirs temoignoienl et déceloionl : disant qu'il falloi! 1,'ien que le mal lui livrât dure guerre en privé', pui-^qu'il ne craignoit point de le venir assaillir en compagnie. Or, le bon seigneur ne fut point tant surpris (encore qu'il en rougît comme une pucelle qui a vu son fiancé), qu'il ne conlrouvAt une fine menterie pour sa réponse -, disant qu'il avoit aimé r.ne dame, laquelle (après lui avoir tenu Irois ans le bec en l'eau, lallaitant d'une espérance morte , sans être par lui en rien offensée, et contre sa foi secrète donnée entre eux deux) s'éloil mariée à un vieillard assoli-, qui ne sait de quoi la conlenter, que de beaux habits et de bagues. (cDc quoi, dit-il, en soupirant et déguisant aux damoiselles ce qu'il ne pouvoit déguiser à soi-même, me souvenant, je meurs' sur le pied. » A quoi la jeune damoiselle répondit : « Las! monsieur, que votre mal est contraire au mien, qui me fait habiller connue voyezl (De fait, elle portoit le deuil, el do robe et de fait.) Ha! vous vous plaignez de n'avoir point été aimé, et je me plains d'avoir élé trop aimée de deux gentilshommes, qui, outrés d'extrême jalousie, s'élant rencontrés ici près (ainsi que l'tm retournoit de céans et l'aulre y venoit), s'enferrèrent de leurs épées, el ne vèquirenl demi-quart d'heure l'un après l'aiilre : dont j'ai porté tel deuil, que je me suis rendue ennemie de toute consolation. — Ha ! madamoiselle. répondit Claribel, ce n'est pas /l'aujourd'hui que la beaulè est plus dommageable que le couteau ; témoins, Hippodamie, Déjanire, Alalanle, et lanl d'anires dames, desquelles les noces ont élé ennoblies du sang de la plus courageuse jeunesse ; même , ne se contentant de perdre les personnes particulières, ont embrasé les grandes villes, comme Hélène el Dina. El, le plus grand malheur est que cette beauté, au lieu de détruire ses en-

' En parlitMilicr. — ^ En enfance, stupidc.

LE PRINTEMPS D YVER

ncinis, ne se prend Jamais qu'à ses fimis, dont nous avons de criiolles enseignes pnrioul où nous tournons les yeux. Parquoi, jo ne m'éinervcille, niadamoisclle, si vos perfections ont lait coiltcr la vie à ces désireux amants ; pour los(iuelIe8 Je ne sache gentil cœur qui ne désirAl mourir autant de fois, quVn mourant il vous pourroit agréer.» Puis, déliant doucement sa langue détrempée au miel le plus savoureux, il se print à consoler la détresse de la damoisellc , qui , prenant ces propos à son avantage, sentit peu à peu ressusciter en son cœur le même feu qui autrefois l'avoit allumé • et dés lors, commença à espérer de recouvrer en ce gentilhomme ce qu'elle avoit perdu en ses deux autres serviteurs. De quoi notre pèlerin (qui n'étoit nouveau à ce métier, et avoit VœW assez bon pour connoître mouche en Tair) s'aperçut aussitôt 5 parquoi, après avoir débattu le tout à part soi, enfin donna cause gagnée à TAmour, et délibéra de ne se montrer couard , espérant qu'un nouveau bien chasscroit un vieil mal, comme un clou pousse ratitre. Ce qui fut conduit si finement et heureusement, que de regards, premiers messagers d'Amour, ils vinrent aux requêtes, et des paroles à reflet; tellement, qu'en peu de temps les arbres et les fleurs furent seuls témoins de leur amoureuse jouissance, laquelle ils continueront quelque temps, jusqu'à ce que Claribel, qui n'éloit endormi aux chants de cette douce Seréne ' (et tel ctoit le nom de la damoiscUe), pensa qu'en peu de temps il pourroit être connu et approuvé, non-seulement menteur, mais imposteur et débaucheur de filles; même, pourroit être en danger de porter deux quenouilles et une mitre, peine ordinaire de ceux qui ont eu deux femmes tout à une lois. Pour à quoi obvier, prévoyant bien que ses hôtesses, et principalement la jeune, ne lui donneroienl Jamais congé, délibéra de le prendre; parquoi, un jour, appela son serviteur Hilairet et lui dit : a 11 faut que celte nuit tu trouves moyen d'emporter ma valise, et qu'à toute bride tu gagnes droit vers Bordeaux, et que lu m'attendes à Bourg, où je t'irai trouver. Et, afin de donner couleur à notre départ, il faut que tu me dérobes, me donnant occasion de te poursuivre. Et, pour avoir occasion de me dérober, il faut que lu endures d'être battu, pour l'être noisé- avec un serviteur de céans.» ' Pour Slrétir. — '^ Oiierfllr.

Ce que le garçon (qui éloit si bien leurré, qu'on pouvoit dire : A tel maître, tel valet.) exécuta fort bien ; de sorte, qu'au soir, Claribel ne faillit de le trouver, comme il s'escrimoil à beaux coups de poing contre le cuisinier. Adonc, Claribel , sans dire mol, les vint départir ' avec un bâton, el commença à dauber son galant, qui ne fut point opiniâtre, ains fuit tant (juil put à l'élable, où son maître, grinçant les dents et faisant mine d'être fort irrité le poursuivit, et, encore qu'il ne lui touchai, le faisoit crier, comme qui l'eût écorché; même, pour dire qu'il l'avoit foulé aux pieds, le compagnon se vautra dans la litière des chevaux, se diffamant* la face de telle sorte, que la dame du château, le voyant en cet étal [)it('ux, accusa grandement la colère du maître , el eùl désiré qu'il eùl donné au cuisinier les coups, dont son garçon avoil trop; lequel, faisant toute la soirée le mutin, joua si bien son rôle, que le premier bonjour qu'eut son maître, fut que son Hilairet avoil fait un perluis en l'eau % et au déçu de chacun , avoit gagné pays. Si Claribel fit l'étonné el l'ébahi, il n'en faut pas douter, principalement, trouvant sa valise à dire. Toutefois, revenant un peu à soi : « Eh! bien! dit-il, ce n'est pas le premier qui a joué le tour ; mais il a été un peu mal avisé de me laisser un cheval pour courir après lui. El par Dieu ! il n'est pas encore si loin, que je ne l'attrape , premier que je dorme ; et vous serez bien ébahies, dit-il à ses hôtesses, si je vous le ramène coucher ici, quelque grande journée qu'il pense faire. liai je lui montrerai, que tel n'est pas échappé, qui traîne son lien. «Puis, se tournant, dit au palefrenier, qu'il lui bridât son cheval, d'autant que plus il arrêteroit , et pis. Ce qu'étant promptement fait, soudain il monte dessus, ne voulant boire ne manger, disoit-il, qu'avec monsieur son valet, qui de si bon malin avoit mené abreuver son cheval si loin. Parquoi, disant un adieu sans adieu à ses gracieuses hôtesses , pique si roide , que son cheval, qui n'étoirplus boiteux, mais bien frais el de séjour'', le porta, de grande heure, à Bourg, où il trouva son homme-, el dès lors se mirent en conche = el équipage pour courir le pays, conuuonçant leur incertain voyage par la

' Si'paror. — - Se salissant.

' Nous avons dc'jà rrinarriué rotte expression proverbiale qui é(iui\aul à : Faire im trou dans la lime,

* lieposé. — ■' Voiw cocfii'.

eu VIEUX CONTEURS FRANÇAIS

Gascogne. Cependant, nosdamoiselles xainlongeoises, après avoir longtemps attendu leur hôle en vain, le tinrent pour perdu ; et pource que, quelque diligoncc qu'elles tissent, elles ne purent savoir nouvelles de lui à Bordeaux, où son oncle le désavoua, Crainte, qui est compagne d'Amour, fil soupçonner ce qui en étoit A la jeune amante, qui commença de nouvelles douleurs. Mais nous lairrons un peu décharger ses regrets parmi les bois où elle avoil reçu tant de plaisirs, et lairrons aussi noire voyage, pour retourner ù notre Floradin, qui nous attend àXaintes, en la maison de son père, où nous l'avons laissé entre ses amis ^ lesquels (comme c'est la coutume, quand on voit un jeune homme prêt à se retirer, de lui chercher parti qu'on appelle : parler de son avancement) sollicitèrent le bonhomme son père d'y penser ; qui prêta volontiers l'oreille, désirant voir son fils pourvu devant que mourir, selon qu'il étoit jà menacé par un catarrhe' qui lui donnoit ajournement personnel à brefs jours. Toutefois , il vouloit que son fils, en telles matières , choisît et ne s'en fiAt qu'A soi-même ; d'autant que , puisque nous ne nous marions que pour nous, et non pour nos voisins, c'est grande folie de prendre femmes au gré d'autrui, dont la tromperie seroit plus poignante, que venue de soimême. Selon ce conseil, le jeune homme se mit, comme on dit , le bouquet sur l'oreille ; mais il ne fut longtemps en ce pourchas amoureux, car une damoiselle champêtre (que, sans y penser, il vit à sa métairie) lui revint tant à son gré, qu'elle gagna la maîtrise de son cœur. Ce qu'étant venu A la connoissance du père , qui n'estima son fils volage et malavisé d'avoir logé ses affections en si bon lieu, y consentit volontiers et en fit parler aux parents de la fille -, lesquels, voyant ce jeune homme de grandes espérance (car notez qu'il faisoit bien valoir ses coquilles), et que son bien étoit prochain de celui delà damoiselle, trouvèrent fort bon ; aussi qu'elle commençoit à passer fleur ^ et (disent les bons compagnons) comme cerneaux sont viandes de seigneurs, et noix vieilles, viandes de laboureurs : aussi, filles jeunes sont de requête, mais l'Age les fait mépriser. Ainsi donc, par le commun consentement, s'en-

' On écrivait encore enterre à siècle.

la fin du seizième

suivirent les noces avec grandes magnificences, où, tous les genlilshommes d'aulour, en faveur de la damoiselle, et toute la jeunesse de Xaintes, pour faire honneur A Floradin, se trouvèrent, chantant l'épithalame qui s'ensuit :

Jà du ciislal voûté la lampe journalière.

De ce grand univers cmporle la lumière;

Jà mille, cl niillc, et mille, et mille et mille feuï,

S'allumant dans le ciel, assommeillenl nos jeux ;

El jà, dc'jà la .\uit, avec son aile brune,

Atellc les chevaux de l'argentine lune.

Je vois le beau soleil dans la mer se plonger,

Et de bien près le suit l'étoile du berger.

Sus doncques, qu'entre nous soit joie démenée :

O Hymen ! doux Hymen ! Hymen ! 0 Hyménée!

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