CONGE A SON LIVRE
Demeure un peu, demeure; où vas-tu, mon enfant?
Où vas-tu , pauvre foi ? ton âge te défend
De l'enfuir sitôt, ainsi comme un na\ire,
Qui n'a parmi les (lots qu'un vent pour le conduire.
Demeure donc. Premier que de se mettre à l'air.
Les petits colombeaux s'apprennent à aller
Par les nids, pépiant ; puis, déplient leurs ailes,
Tous glorieux d'y voir des plumeltes nouvelles.
Mais toi, de la coquille à peine éclos, tu sors,
El sans repos tu veux déjà courir dehors.
Telle audace jadis Icare fit occire,
En lui fondant en l'air ses deux ailes de cire ;
Quand , pour laisser son père et s'envoler trop haut,
Il fut poussé en has par la force du chaud.
Ha! pauvret, tu ne sais quel mal suit à la trace
De ce tien foible vol la trop volage audace?
Las ! comme un ours aguette et épie à sortir
Le petit faon de biche, afin de l'engloutir,
Ainsi, ainsi, mon fils, la noire ingratitude
T'attend pour t'allraper, sortant de mon étude.
Alors les crocs aigus d'Envie sentiras.
El de m'avoir laissé l'envie maudiras,
Quand on dira de toi que tu n'es qu'un folâtre,
Ne demandant sinon qu'à gaudir et t'ébatire;
Quand quelque gros sourcil, en tordant son museau,
T'envoira pour tenir compagnie au fuseau;
Quand un , qui ne sait rien que fraiser sa chemise,
Dira que tu n'es pas digne que l'on te lise ;
Quand, en l'interprétant, par géhenne el tourment,
Un te fera servir à son lourd jugement ;
Et bref, quand on dira qu'en tout tu ne vaux guères
Qu'à faire des cornets chez les apothicaires,
Alors tu auras honte, et point ne rougiras.
On te démembrera, cl point ne saigneras.
Empêché du dépil, voilà la pénitence
Que, caché, lu feras de ton outrecuidance.
Mets-toi donc en état de tout ce mal porter.
Il esl vrai, mon enfant, jiour te réconforter,
Je l'avertis que tous n'auront pas le courage
De le traiter si mal; donc, si tu es bien sage,
Crois-moi ; conmie une nef fuit le roc apparent ,
Fuis, je l'en avertis, fuis bien loin l'ignorant.
A ce le connoltras, que, d'une entlée gloire,
De tout ce qu'il dira se voudra faire croire. Dérobant, d'un chacun qu'il méprise, l'honneur. Et partant, si lu veux, mon fils, vi\re en bonheur, Ne l'arrête aux brocards de celte gloire vaine : Être blâmé des sols esl louange certaine ; Mais accompagne ceux desquels l'humanité Se lie sagement avec la gravité.
Ceux-là le chériront; de leur main honorée. Ceux-là le donneront une robe dorée ; Ceux-là, par les jardins, par les prés el les bois. Te tirant de leur sein, écouteront la voix : C'csl à ceux , c'est à ceux, mon fils, qu'il faut complaire.
Et humble serviteur de leur grâce le faire. O heureux, si le ciel l'adresse en si bon lieu. Où je le recommande en le disant : Adieu ! Adieu donc, mon enfant, mon Printemps de liesse; Adieu, gage éternel de ma folle jeunesse ; Le ciel te soit propice, cl que tes rameaux verts S'étendent, mon Printemps, par tout cet univers! Que l'été leur soit doux, cl que de la froidure De l'hiver hérissé ils ne sentent l'injure. Les baveurs limaçons, qui sont les médisants. Cèdent à leur honneur; et les soupirs cuisants Des Icndrelets Amours, éventent tes florettes, Les arrosant sans cesse avecque leurs larmetles.