LA NÉCESSITÉ EST INGÉNIEUSE
La soixanle-douziùme nouvelle, par monseigneur de Comnicsunim, traile d'un geniillionime de l'ieardie qui fut amoureux de la femme d'un clievalier son voisin ; lequel cenlilhonime trouva façon, par bons moyens, d'avoir la grâce de sa dame, avec laquelle il fut assigné; dontà grand'peine trouva manière d'en jouir, comme vous oircz ci-après.
A propos de la nouvelle précédente, es marches de Picardie, avoit naguère un gentilhomme, lequel étoit tant amoureux de la femme d'un chevalier son prochain voisin, qu'il n'avoit ne jour ne heure de repos, se il néloit auprès d'elle; et elle pareillement l'aimoit tant, qu'on ne pourroil dire ne penser (qui n'éloil pas peu de chose) ; mais la douleur étoit qu'ils ne savoient trouver façon ne manière d'être à pari et en lieu secret, pour à loisir direct déclarer ce qu'ils avoient sur le cteur. Au fort, après tant de maies nuits et jours douloureux. Amour , qui à ses loyaux serviteurs aide et secoure quand bien lui plaît , leur apprêta un jour très-désiré auquel le douloureux mari, plus jaloux que tml homme vivant, fui contraint d'abandoimer le ménage, et aller
' Di'louruer.
- l'icprirManiles. —
— ' -Ne s'allli«oalt.
Ln sa chambre, de son colé.
VJEi;X CONTEURS FRANÇAIS.
aux aiïyircs, qui lanl lui louchoicnl, que sans y êlrc en personne il pordoil une grosse somme de deniors, el par sa présence il la pouvoit {•()n(iu('rir : ce qu'il (il ^ en laquelle iingnant, il conquit bien meilleur bulin, comme dèlre nommé coux, avec le nom de jaloux qu'il avoil auparavant. Car il ne fui pas |)lu(ôl sailli de riuMe!, que le gcnlilliomnie, qui ne glalissoit' ai)rès autre bute, et sans faire long séjour, incontinent exécuta ce pourquoi il venoil et l)rint de sa dame tout ce qu'un serviteur en ose ou peut demander, si plaisamment et à si bon loisir qu'on ne pouvoit mieux souhaiter; et ne se donnèrent de garde que la nuit les surprinl, dont ne se donnèrent du mal temps, espérant la nuit parachever ce que le jour trèsjoyeux et pour eux trop court avoit encommencé 5 pensant, à la vérité, que ce diable de n)arinedùl point retourner en sa maison jusqu'à lendemain au dîner, voire au plus tard. Mais autrement en alla; car les (Iia])les le rapportèrent à l'hôtel, ne sais en quelle manière, et aussi ne cliaùt de savoir comment il sut lanl abréger de ses besognes ; assez suITit de dire qu'il revint le soir, dont la belle compagnie, c'est à savoir de nos deux amoureux, fut bien èbaliie, pource qu'ils furent si hâtivement surprins, car en nulle manière ne se doutoient de ce dolent retourner-. Aussi, jamais n'eussent cuidé que si soudainement et si légèrement il eût fait et accompli son voyage. Toutefois, noire pauvre gentilhomme ne sut autre chose que faire ne où se musser, sinon que de soi bouler dans le retrait de la chambre, espérant de saillir par quelque voie que sa dame trouveroit , avant que le chevalier y cid, mis le pied; dont il vint tout autrement. Car notre chevalier, qui ce jour avoit chevauché seize ou dix-huit grosses lieues, étoit tant las que ne pouvoil ses reins tourner, el voulut souper en sa chambre, où il s'éloil déhousé ", cl s'y voulut tenir, sans aller en la salle '. Pensez que le pauvre gentilhomme rendoitbiengage^ du bon temps qu'il avoit eu ce jour, car il mouroit de faim, de froid et de peur. Encore pour plus engréger « son mal , une toux le va prendre si grande et si horrible (jue merveille,
' Expression cmpriinlûc de la ('liasse à la iiipéc ; cliassait. — - Ce fàchcuv leloiir. — ^ DOboUÎ', désliabillé, — '' On appelait alors la salle eellc qui servait aux rcecplions cl que nous nommons le salon. — "Tajail cher. — "Augmenter.
et ne se falloit guère que chacun coup qu'il toussoit , qu'il ne fût ou'i de la chan)bre où étoit l'assemblée du chevalier, de la dame et des autres chevaliers de léans. Ea dame, (|ui avoit l'œil et l'oreille loujoiu's à son ami, l'entrouït d'aventure, dont elle eut grand'fréeur au cœur, doutantque son marine l'ouîl aussi. Si trouve manière, tantôt après souper, de soi bouter sculelte en ce retrait , el dit à son ami, pour Dieu, qu'il se gardât ainsi de tousser. « TIélas ! dit-il, madame, je ne puis pas, mais Dieu sait comment je suis puni, et pour Dieu, pensez-moi tirer d'ici I — Si ferai-jc, » dit-elle. El â tant se part , et bon écuyer de recommencer sa chanson, voire si très-haut, que l'on put bien ou'ir de la chambre, se n'eût été les devises que la dame faisoit mettre en termes. Quand ce bon écuyer se vil en ce point assailli de la toux, il ne sut autre remède, afin de non èlreou'i, que de bouler sa lète au trou du retrait où il fut bien encensé, Dieu le sait, de la confiture de léans ; mais encore aimoit-ilce mieux qu'èlre ouï. Pour abréger, il fut longlem[)s la tête à ce retrait, crachant , toussant cl mouchant, tant il sembloil que jamais ne dùl faire aulrc chose-, néanmoins, après ce bon coup, sa toux le laissa, et se cuidoit tirer hors-, mais n'étoit pas en sa puissance de se retirer, tant étoit avant cl fort bouté léans. Pensez qu'il étoit bien â son aise ! Bref, il ne savoit trouver façon de saillir, quelque peine qu'il y mil, avoit tout le col écorché et les oreilles arrachées ; en la parfin, comme Dieu le voulut, il se força tant, qu'il arracha l'ais percé' du retrait et le rapporta à son col; mais en sa puissance n'eût été de l'en ôler , el quoiqu'il lui fût ennuyeux, si aimoit-il mieux èlre ainsi, que comme il étoit pardevant^ Sa dame le vint trouver en ce point, dont elle fui bien ébahie, el ne lui sut secourir, mais lui dit, pour tout potage, qu'elle ne sauroit trouver façon du monde le traire ^ de léans. (( Est-ce cela? dit-il, par la morbieu! je suis assez armé pour combattre un autre; mais que j'aie une épée en ma main. « Dont il fut tantôt saisi d'une bonne. Sa dame, le voyant en tel point , quoiqu'elle eût grand'doutc, ne se savoit tenir de rire ne l'écuyer aussi. « Or çâ, à Dieu me commande! dit-il alors; je m'en vais essayer conunent je passerai par céans; mais premier brouille-moi le visage bien noir.»
' La lunellc. — - Auparavant. — ' Tirer.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
Si fil-cllc, elle commanda à Diou, et bon compagnon, à-loul lais du rclrail à son col, répéo nue en' sa main, sa face plus noire (|ue charbon, commença à saillir de la chambre, cl de bonne encontre' le premier qu'il trouva, ce fut le dolent mari, qui eut de le voir si grand peur, cuidanl que ce fùl le diable, qu'il se laissa tomber du haut de lui à terre, à peu qu'il ne se rompît le col, et fut longuement pâmé. Sa femme, le voyant en ce point, saillit avant, montrant plus de semblant d'effroi qu'elle ne sentoit beaucoup, et le prinl au bras en lui demandant qu'il avoil^ puis, après qu'il fut revenu, dit à voix cassée et bien pileuse: (c Et n'avcz-Yous point vu ce diable que j'ai rencontré ? — Certes, si ai I dit-elle, à peu que je n'en suis morte de la frayeur que j'ai eue de le voir. — El d'ond peut-il venir céans? dit-il, ne qui le nous a envoyé ? je ne serai, de cet an nedel'aulre, rassuré, tant ai été épouvanté. — Ne moi, pardieu! dit la dévote dame, créez que c'est signifiance d'aucune chose. Dieu nous veuille garder et défendre de toute malaventure I Le cœur ne me gil pas bien de celle vision. )) Alors tous ceux de l'hôlel direnl chacun sa ralelée de ce diable à l'épée, cuidanl que la chose fût vraie: mais la bonne dame savoit bien la traînée, qui fui bien joyeuse de les voir tous en celle opinion. Et depuis continua le diable dessusdit le métier que chacun fait si voulenliers, au déçu du mari et de lousautres, fors une chambrière secrète.
NOUVELLE LXXTIL
l'oiseau Ei\ L.V CAGE.
La soixanlc-lrci/.iil'tnc iiouvclio, par maître Jean Lamliin, Irnilc d'un curé qui fut amoureux d'une sienne paroissienne, avec laquelle leiiil curé fui trouvé par l'avertissement de ses voisins ; et de la maiiiére comment ledit curé échappa, comme vous oirez ci-après.
En la comté de Sainl-Pol, en un village assez prochain de ladite ville deSnint-Pol, avoit un homme laboureur, marié avec une femme belle et en bon point, de laquelle le curé dudil village éloit amoureux ; et pource qu'il se sentit si éprins du feu d'amours et que difficile lui éloit servir sa dame sans être suspecionné, se pensa qu'il ne pouvoil bonnement venir à la jouissance d'elle sans premier avoir celle du mari. Cet avis découvrit à sa dame , j)Our en avoir son opinion ; laquelle lui dit que liès-
' r>cticonlrc.
bonne et propre éloit pour mcllrc à lin leurs amoureuses inlenlions. Notre curé donc, par gracieux et subtils moyens, s'accointa de celui dont il vouloil être le compagnon , cl tant bien se conduisit avec le bon homme, qu'il ne mangcoit sans lui, et quelque besogne (ju'il fîl, lotijoiu's parldit de son curé, mèmemcnl chacun jour le vouloil avoir au dîner et au souper-, bref, rien n'éloit bien failàriiolel du bonhomme, se le curé n'éloit présent. Quand les voisins de ce pauvre simple laboureur virent ce qu'il ne pouvoil voir, lui dirent qu'il ne lui éloit honnête avoir ainsi continuellement le rejjaire • du curé, et qu'il ne se pouvoil ainsi continuer sans grand déshonneur de sa fenmie, mêmement, que les autres voisins et amis l'en aviîoienl, et parloienl en son absence. Quand le bonhomme se sentit ainsi aigrement reprins de ses voisins, et qu'ils lui blàmoienl le repaire du curé en sa maison, force lui fut de dire au curé que se déporlàl-de hanter en sa maison ; et de fait, lui défendit, par mois exprès et menace, que jamais ne s'y trouvât, s'il ne lui mandoiL aft'ermanl par grand serment que, s'il l'y trouvoit, il compleroit avec lui cl le feroil retourner outre son plaisir, et sans savoir gré. La défense déplut au curé plus que je ne vous sauroisdire; mais nonobstant (ju'elle fùl aigre, pourtant ne furent les amourettes rompues, car elles éloient si parfond enracinées es cœurs des deux parlics, que impossible éloit de les rompre ne dèjoindre. Or oyez conune notre curé se gouverna, après que la défense lui fut faite. Par l'ordonnance de sa dame, il priut règle et coutume de la venir visilcr toutes les fois qu'il scn'oit le mari absent ^ mais lourdement s'y conduisit, car il n'eut su faire sa Visitation sans le su des voisins qui avoienl élé cause de la défense, auxcpiels le fait déplaisoil autant ([uo s'il leur eùl touché. Le bonhomme fui derechef averli que le curé alloit éleindre le feu, comme auparaviint de la défense. Noire simple mari, oyant ce, fut bien ébahi, el encore plus courroucé la moitié-, lequel, pour y remédier, pensa tel moyen que je vous dirai. 11 dit à sa fenune qu'il vouloil aller un jour, tel qu'il nomn)a, mener à ."^ainl- Omer une charrtilc de blé , elque, pour mieux besogner, il y vouloil lui-même aller. Quand
' séjour. Ce mol c>l poulêho pmpWné ici dans le sens (|n'<)n lui (loniu'. en lanf;.i;;c de iliasscur : lieiite d'aiiiriial, (race de la bêle. — '■ b'absUiil.
MELX CONTELIVS FRANÇAIS.
le jour iK)miii(\ qu'il dcvoil partir, fut venu, il fit ainsi qnon a dccouliiniecn Picardie, cspécialernciil es luarclu's d'autour Saint-Oiiicr, chargea son chariot de blé à minuit , et à celle inOmc heure voulut partir, et prinl congé de sa femme, et vuida ' avec son chariot; et sitôt qu'il fut hors, sa fcnunc ferma tous les huis de sa maison. Or vous devez cnicndrc que notre marchand lit son Sainl-Omer chez l'un de ses amis, qui demouroit au bout de la ville où il alla arriver et mil son cliariol en la cour dudit ami, (pii savoil toute la traînée; lequel il envoya pour faire le guet et écouter tout entour de sa maison, pour voir se quelque larron y viendroil. Quand il fut là an ivé, il se lajjil au coin d'une forte haie, duquel il véoit toutes les entrées de la maison dudit marchand, dont il étoit serviteur et grand ami. En celle partie guère n'eut écoulé que veci maître curé qui vint pour allumer sa chandelle, ou pour mieux dire l'éteindre, el tout coiementet doucement heurter à l'huis de la cour; lequel fui lanlùl ouï de celle qui n'avoit talent de dormir à celle heure, laquelle sortit habilement en chemise, et vint mettre dedans son confesseur, et puis ferme Thuis, le menant au lieu où son mari dût avoir été. Or revenons à notre guet*, lequel, quand il aperçut tout ce qui se fut fait , se leva de son guet, et s'en alla sonner sa trompette et déclara tout au bon mari ; sur quoi incontinent conseil fut prins et ordonné en celte manière. Le marchand de blé feignit retourner de son voyage avec son chariot de blé, pour certaine aventure qu'il doutoil lui advenir. Si \int heurter à sa porte el hucher sa femme, qui se trouva bien é])ahie , quand elle ouït sa voix, mais tant ne le fui, qu'elle ne prînl bien le loisir de musscr ^ son amoureux le curé en un casier qui éloit en la chambre ; et pour vous donner entendre quelle cliosc est un casier, c'est un garde-manger en la façon dune huche, long el étroit pour raison et assez profond. Et après que le curé se fut musse où l'en musse les œufs et le beurre, le fromage el autres telles vilaines % la vaillante ménagère, comme moitié dormant, moitié veillant, se présenta devant son mari à l'huis, el lui dit : a Ilélas ! mon bon mari , quelle aventure pouvez-vous avoir, que si hâtivement retournez ? Certainement il y a aucun qui ne vous laisse
• S'oloigiui. — " GucUciir. — '' Ciicher. ' VitliiJiiilcs, provisions do iKnu'lie.
faire voire voyage? Hélas ! pour Dieu, dites-lemoi! » Le bonhomme voulut aller en sa chambre el illec dire les causes de son hàtif retour. Quand il fui où il cuidoit trouver son curé , c'est à savoir en sa chambre, commença à conter les raisons du retour de son voyage-, premier, dit : pour la suspecion qu'il avoit de la déloyauté d'elle, craignoit très-fort être du rang des bleus-vètus • qu'on appelle communément nozamis, et que, au moyen de celte suspecion, étoil-il ainsi tôt retourné; item, que, quand il s'étoit trouvé hors de sa maison , autre chose ne lui étoit venu au-devant, sinon que le curé étoil son lieutenant, tandis qu'il alloit marchander ; item, pour expérimenter son imagination -, dit qu'il éloit ainsi relourné ; el à celle heure, voulut avoir la chandelle et regarder se sa femme osoit bien coucher sans compagnie en son absence. Quand il eut achevé les causes de son retour, la bonne dame s'écria disant : «. Ha ! mon bon mari, d'ond vous vient maintenant celle vaine jalousie ? avez-vous aperçu en moi autre chose qu'on ne doie en juger d'une bonne, loyale et prudente femme.? Hélas! que maudite soit l'heure qu'oncques je vous connus pour être soupçonnée de ce que mon cœur ne sut penser! Tous me connoissez mal, et ne savcz-vous combien net et entier mon cœur veut èlre et demourcr. » Le bon marchand eût pu èlre contraint de ces bourdes, s'il n'eût rompu la parole-, si dit qu'il vouloit guérir son imagination , et incontinent vint chercher et visiter les cornets ^ de la chambre au mieux qu'il fut possible, mais il ne trouva point ce qu'il quéroit. Adonc se donna garde du casier, et jugea que son compagnon y étoit, et sans en montrer semblant, hucha sa femme el lui dit : « Ma mie , ù grand tort je vous ai soupçonnée de m'èlre déloyale; et que telle ne soyez que ma fausse imagination m'apporte, toulelois, je suis si aheurté el enclin à croire et m'arrèler à mon opinion , qu'impossible m'est de jamais èlre plaisamment avec vous ; elpour ce, je vous prie que soyez contente que la séparation soit faite de nous deux, et quanioureusemenl partissions ' nos biens communs
* 11 paraidait, d'après ce passajjo, que la couleur lileiie élail alors ce qu'est aujourd'hui la couleur jaune, l'einhlèiue et la livrée des maris trompés ; peut-être par rapporta la (ouleurdu maquereau, (|ui avait donné son nom aux maris pour\oycurs des débauches de leurs l'enimes. — '^Soupçon, pressentiment. — ^ Coins. — ' rartauions.
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES
i;îo
par ('gale porlion. » La poiigo, qui dosiroil assez le marché, afin que plus aisément yc trouvai avec son curé, accorda sans guère faire diiïîcullé à la rc([uète de son mari, par telle condilion toutefois qu'elle, faisant la partition des meubles , elle commcnceroit et feroit le premier choix : « Et pour quelle raison , dit le mari, voulez-vous choisir la première? c'est tout conlrc tout droit et justice. » lis furent longtemi)s en dillérence pour choisir, mais à la lin le mari vainquit, car il prinl le casier, où il n'y avoil quefl-ms, tartes et fromages, et autres menues vitailles , entre lesquels notre curé étoit enseveli , lequel oyoit les bons devis qui à celte cause se faisoient. Quand le mari eut choisi le casier, la dame choisit la chaudière, puis le mari un autre meuble^ puis elle Gonséquemment, jusqu'à ce que tout fût parti cl porlionné. Après laquelle portion faite , le bon mari dit : « Je suis content que vous demourcz en ma maison jusqu'à ce que vous aurez trouvé logis pour vous, mais de celle heure je vueil enq)orler ma part, et la mcllreà l'hôtel d'un de mes voisins. — Failes-en, dit-elle, à votre bon plaisir. » Il prinl une bonne corde et en lia et adouba son casier, et fit venir son charreton , à qui il fit aileler son casier d'un cheval, cl lui chargea qu'il menât à la maison d'un tel son sien voisin. La bonne dame, tout oyant cette délibération, laissoit tout faire, carde donner conseil au contraire ne s'osoit avancer, doutant que le casier ne fût ouvert^ si abandonna tout à telle aventure que survenir pouvoil. Le casier fut , ainsi que dit est, attelé au cheval el mené par la rue i)our aller à l'hôtel où le bonhomme l'avoil ordonné , mais guère n'alla que maître curé, à qui les œufs et lebeurrecrevoienlles yeux, criât: «Pour Dieu, merci ! » Le charreton, oyant celle pileuse voix résonnante du casier, descendit tout ébahi el hucha les gens et son maître, qui ouvrirent le casier, où ils trouvèrent ce pauvre prisonnier, doré el empapiné d'œufs, de frcmagc el de lait et autres choses plus de cent. Ce pauvre amoureux éloil Innl piteusement appointé qu'on ne savoit duquel il avoil le plus. Kl quand le bon mari le vit en ce point, il ne se i)ut contenir de rire, combien que courroucé dût être • si le laissa courir, et vint à sa fennne montrer comment il avoil eu tort d'élre soup- (jonneux de sa fausse déloyaulé. Elle, qui se vil par exemple vaincue, cria merci, el il lui
fut pardonné [)ar telle condition que, se jamais le cas lui advenoil, (prdie fût mieux avisée de mettre son homme autre part qu'au casier ; car le curé en avoil été en péril d'être à toujours gàlé. El après ce , ils demourèrent ensemble longtemps, el rapporta riiommc son casier, et ne sais point que le curé s'y trouvât depuis , lequel , par le moyen de celle aventure, fut comme encore esl appelé sire radbi- Casier ' .
rsOLVELLE LXXIV.
LE CUr.É TP.OP IIKSPIXTI liUX.
La soiNanlc-qualorzièmc iiouvcllc , racoulce par l'iiilippi; do I.aoïi, Irailc d'un prèlrt! boulcnnois qui lova le coriis de .Nu- Iru-Seigneur Jésus-Clirisl, en cliaiilanl une nicssp, ponrco (lu'il cuidoil que monsoigiiciir le sénéchal de Uoulogiie Tût venu lard à la messe ; el aussi comment il refusa de prendre la paix devant moi'.scigneur le sénéchal, comme vous pourrez ouïr ci-après.
Ainsi que naguère monseigneur le sénéchal de Boulennois chevauchoil parmi le pays, d'une ville à l'autre 5 en passant par un hamelel ^ où l'on sonnoil au sacrement , et pourcc qu'il avoil douté de non pouvoir venir à la ville où il contendoil "' , en temps pour ouïr messe, car l'heure cloit prés de nùdi , il s'avisa qu'il descendroil audit hamelcl pour voir Lieu en passant. Il descendit à l'huis de léglise, el puis s'en alla rendre assez prés de raulel, où Ton chantoit la grand'messe , el si prochain se mit duprèlre, quil le pouvoit , en célébrant, de côlière ^ apercevoir. Quand il eut levé Dieu el calice, el fut ainsi qu'il appartenoit, pensant à part lui, après qu'il eut perçu 'monseigneur le sénéchal être derrière lui , et non sachant se à bonne heure éloil venu poiu' voir Dieu lever, ayant toutefois opinion qu'il éloil venu lard, appela son clerc et lui fil allumer arrière la torche ; puis, en gardant les cérémonies qu'il faut garder, leva encore une fois Dieu , disant que c'éloil pour monseigneur le sénéchal, et puis ce fait, procéda outre jusqu'à ce qu'il fût parvenu à son ^gnus Dei; lequel quand il eut dit trois fois, et que son clerc lui bailla la paix pour baiser, il la refusa, et en rabrouant Irèsbien son clerc, il dit (pi'il ne savoit ne bien ne honnem-, et la fit bailler à monseigneur le sé-
' 11 faul plutôt lire baiUn-rasicr, à moins que /"«- (lin siiil le nom du cure.
- Hameau. — ^ Vers Iu»niello il se tlirigeail. ' Du tolé , (le proUI. — •> Tour aperçu.
n(''C'haI, qui la rdiisa de (oui poinl dciiK on (rois fois ; ol (inand lo prrlrc vil que uiouscigucur le sénôcliul ne vouioil prendre la paix devant lui , il laissa Dieu qu'il (enoil en ses mains , et print la paix qu'il api)orl()it à niondil seigneur le sénéchal , el il lui dil (pie s'il ne la prenoil devant lui , il ne la prendroil jà lui inèinc : ((Et ce n'est pas, dit le prêtre, raison que j'aie la [)aix devant vous. » Adonc monseigneur le sénéchal, voyant que sagesse n'avoit illec lieu, si accorda au curé et prinl la paix premier, puis le curé après, et ce fait , s'en relouina parfaire sa messe de ce qui rcsloit; et puis c'est tout ce que on m'en a raconté.
NOUVELLE LXXV