SCÈNE XV
GIRARD , NINETTE , HILARION sous la table. ( Girard introduit Ninelte d'un air effaré , et ferme la porte ai'cc soin.)
GIRARD (l).
Entrez vite... et pas un mot.
NI NETTE , riant.
Eh I bon Dieu ! quel trouble! quelle figure décomposée !...
GIRARD
Taisez-vous , malheureuse enfant !... vous me perdez... C'est Tenfer qui s'en mêle... Je fuis pour me dérober à an coup affreux... je vais prendre l'air dans le jardin... crac... ( montrant Ninette) voilà une autre tuile qui me tombe sur la tête.
HILARION , à part , soulci>ant légèrement le tapis.
Une tuile !... bon.
GIRARD
Qui diable vous a amenée ?
NINETTE
Un petit monsieur fort aimable , qui m'a offert son bras... nous sommes déjà très-bons amis,
GIRARD
Et son nom ?...
NINETTE
Tiens... je ne lui ai pas demandé.
(i) Hilarion {sous la table), Ninette , Girard.
GIRARD , à part.
Des ninis intimes dont elles ne savent p.is le nom.... comme c'est Opéra I ...( /m«/. ) Voyons , ma chère, que me voulez-vous ? que demandez- vous ?... Je suis très-pre.ssé.
NINETTE , s^ asseyant dans le fauteuil auprès de la table. Oui... mais moi , je suis Irès-faliguce , et..,
Gir.AP.D . à part.
Allons !.., la voilà qui s'élablil ici !... {^regardant autour de lui.) Je tremble que quelqu'un... Et la marquise (ju'il faut que j'aille calmer... j'ai perdu la tèlc comme un sot. {haut.) Ecoutez, chère petite.,, je suis ravi , enchanté de vous voir... mais vous allez me faire le plaisir de vous en aller.
NINETTE
Comment ! vous ne me di)nncz pas à dîner 1 ...
GIRARD
Du tout... je dîne en ville.
NINETTE
Ah !.. autrefois vous étiez plus galant.
GIRARD , brusquement.
Autrefois , mademoiselle... j'étais ce que j'étais.
HILARION , àpart.
J'étais ce que j'étais... c'est clair.
GIRARD
Mais aujourd'hui j'ai tout oublié. . . je ne connais plus per- .sonne.
NINETTE
Nous le .savons , monsieur , et l'Opéra en est indigné.
HILARION , à part.
L'Opéra!... Qu'est-ce que c'est encore que celui-là ?... quelque mauvais sujet.
GIRARD , vîiyemeni.
Brisons là , ma chère... il me semble qu'on ne s'établit pas chez les gens malgré eux , et...
NINETTE , at^ec dignité.
Soit , monsieur,., (je le^>ant. ) Mais si vous n'avez plus de camarade , vous avez une filleule... et j'espère que son parrain ne la mettra pas à la porte.
GIRARD
Son parrain î... Eh ! mais... en effet... je me rappelle... cette petite INini...
NINETTE
Vous l'aviez oubliée .?
GIRARD
Comment ! c'était ?.„ Attends donc... tu es de l'année de Flore et Zéphir ?
NINETT£.
LU lole ([i;i vous a liiil laiil d'honneur !
GiRAr.D , Jlattc.
Oui... le vol... j'y niellais assez d'ame... Il mo semlile que je t'ai tenue avec la grosse LoloUc...
MVETTE.
Qui était folle de vous... à ce qu'on ai 'a dit.
GIRAUD , souriant involontairement.
Excellente fille... «lélicicusc dans les bacchantes... Qu'csl-ce qu'elle est devenue , la grosse Lololte ;'... Et ta mère , cette bonne Cécile ?
NINETTE
Maman ?... Elle tient toujours l'emploi.
CIRAKI).
Ah I elle tient toujours les Vénus?... depuis le temps ?... Ca fait son éloge. ( Lu regardant avec plaisir. ) Au fait... c'est ma filleule... c'était à moi de guider ses premiers pas, et je ne peux pas la renvoyer... et puis , elle est fort bien... et je ne sais pas pourquoi , ça nie rappelle... (Haiil.) Dire que j'ai vu ça pas plus haut que ma jambe!.., ça annonçait déjà de petites dispositions... NiNETTE , prenant une allitude gracieuse.
Qui n'ont pas été trompeuses.. Aujourd'hui, premier sujet.
GIRARD
Peste !... de la çrâce.
iN'I NETTE.
De beaux appoinlemens.
GIRARD
Et... es-tu bien vue du corps diplomatique.?...
NiNïiTTE , souriant.
Pas mal.
GIRARD
Alors , je suis tranquille sur Ion compte , et je ne vois pas trop ce que je puis pour toi... et ce que tu viens faire ici.
NINETTE
Si fait , si fait, mon parrain... vous pouvez me rendre un grand service... [le câlinant.) et puisque vous êtes redevenu gentil et bon...
GIRARD
Qu^est-ce que c'est , syrène ? ... ( à part. ) Il me semble que je suis là-bas.
NINETTE
J'ai obtenu une représentation à bénéfice... mais maintenant le public est si fatigue de toutçs ces représentations extraordinaires.,.
GIRARD
Qui n'ont peut-être d'extraordinaire. . .
NI NETTE
Que la grande affiche... Il faudrait quelque chose de piquant , de neuf... ( le caressant^ et maman avait une idée...
GIRARD
Elle a toujours eu de bonnes idées , ta mère.
NI NETTE , Rcec précaution.
Elle avait pensé que si vous consentiez... à reparaître.,, pour celte fois seulement...
GIRARD , reculant furieux .
Reparaître !... moi !...
NiNETTE , vivement.
Personne ne le saura.
GIRARD
Remonter sur les planches!... moi , maire de ma commune et marguillier de ma paroisse!...
NI NETTE
Raison de plus... Nous le mettrons sur l'affiche : Monsieur le maire dansera un pas de deux... La salle .sera comble.
GIRARD , dont la colère va croissant.
Et que dirait le ministre de l'Intérieur ?
NI NETTE
Il viendra vous voir... ça vous fera peut-être avoir de l'avancement.
GIRARD
Il y a de quoi le faire sauter au plafond... et moi aussi... Quelle horreur ! ... quelle profanation ! ... Moi , danser !... et c'est pour cela que tu as fait le voyage ?...
NINETTE
Mon Dieu , oui.
GIRARD
Eh bien ! ma chère , tu en seras pour tes frais de poste... car si tu ajoutes un seul mot...
NINETTE , le câlinant.
Eh bien !... eh bien ! mon parrain... ne vous fâchez pas... Mais vous y perdrez plus que moi.
GIRARD
J'y perdrai ?...
NINETTE
Sans doute... Qu'est-ce que c'est que les jouissances d'un maire?... quatre ou cinq paysans qui lui oient leur chapeau , et un adjoint qui vient manger son dîner.
GIRARD , à part.
Au fait... c'est le plus clair de la place.
NINETTE
Auprès de celles d'un artiste dans toute la force de son talent!..
CIUAUD , Jlalic.
Tais-toi.
NINETTE
Qui icpaïaîl sui le ihcàtre de sa gloire ! GIRARD, de même.
Tais-loi.
NI NETTE
Celte foule... les bravos... les couronnes... chacun le suil de l'œil, en respirant à peine... les liomnies s'écrient ! il est aussi étonnant (ju'autrefois!... les femmes se rappellent vos succès, vos aventures... et vous en avez eu quelques-unes.
GIRARD , de même.
Tais-toi donc , tentatrice !
NINETTE
Je me rappelle, entre autres, que ma mère m'en racontait une , qui a fait un bruit !...
GIRARD
Mon enlèvement... à la sortie du spectacle.
NINETTE
Un carrosse magnifique...
GIRARD
Des valets masqués...
M NETTE
Qui vous entraînent dans une maison de campagne. . un boudoir obscur..,
GIRARD , s^ animant.
L'obscurité la plus profonde... Je crois y être encore.
M NETTE
Une dame mystérieuse...
GIRARD, se défendant à peine.
Allons , allons , allons , ne parlons plus de cela.
( // passe à droite ( i )
NINETTE
Et.... était-elle jolie?
GIRARD
Tu vas en juger. ( // om're le secrétaire et en retire une miniature montée en bague.)
NINETTE
Elle vous a donné son portrait ?...
GIRARD
Non... je l'ai pris.
NINETTE
Un 'vol?...
GIRARD , souriant acec complaisance.
13on !... dans le nombre... Cette miniature était à la cheminée... un cadeau destiné à s.ou mari... Piqué de son obstination à rester
(?) Girard , Maelte.
cacLée , je feins de la pouisuivrc... elle m'échappe... je m'élance , je saisis la bague... et la voici. (// lui montre la bague, qu'il met à son doigt. ) Le nez de Cléopjilre.
NINETTE
I Et vous n'avez plus revu celte jeune naïade ?
GIRARD
Disparue comme une vapeur légère.
NINETTE
C'est dommage... Une figure,..
GIRARD
Qui ne m'est pas inconnue... Je l'aurai aperçue dans le monde... c'est-à-dire , dans quelque loge d'avant -scène.
NI NETTE , regardant le portrait.
Oui , cette mise singulière... ces plumes...
GIRARD
C'est quelque princesse étrangèry.
HiLARioN , à pari.
Une princesse , à présent !...
GIRARD , se retournanl.
Hein ?..,
NINT.TTE.
Quoi donc ?
GIRARD
J'ai cru entendre. . Tiens, ma chère petite, lu me fais des peurs atroces... Il est temps de t'en aller... ta voiture doit être réparée... Bien des cou'.plimens à ta mère , à tout le monde là-bas... et que je n'entende plus parler de personne.
NI NETTE
Allons... puisque vous le voulez absolumenl. .. Mais , avant de vous quitter , mon parrain , je ne vous demande qu'une chose...
GIRARD
Ma bénédiction ?.,. la voilà.
NINETTE
Non... vos conseils sur un pas nouveau <nie je dois danser.
GIRAKU , brusquement.
Du tout.
MNETTE.
Que je puisse diie au moins que j'ai eu les traditions du grand maître.
GIRARD , s'' agitant.
Je ne m'y connais pas... je ne veux pas m'y connaître, {à part. ) Dieu !... si la marquise revenait ! ... ( Il parcourt la scène ai'cc agitation ).
NINETTE , olanl son schall.
Allons donc... je suis gûvctjuc vous dansez encore comme un ange...
Il y i» l'iiL" éla.->ti(i'lt' dans vos mouvemens !.., vous no Icncz pas en place.
GIRARD
Je crois bien... je suis sur les charbons. NI NETTE , dansant.
Recardez seulcmcnl. .. Tra la ja la... C'c^t une scène de séduclion.
GIRARD
Je ne vcu.x pas la voir.
N I NETTE , de même.
Je fais l'ingcnue.... Tra la la la... Une pirouette el les yeux baissés.
GIRARD , la regardant malgré lui.
Pas mal, ça... pas mol... le corps est bien placé... le coude-pied a du style.
NINETTE
Le seisfneur s'élance à mes pieds... je fuis ..
GIRARD , e« colère et frappant du pied.
Qu'est-ce que cVsl .>"... qu'est-ce que c'est (jue ça?... Tu fuis du pied gauche !... A— t-on jamais vu fuir du pied gauche?
M NETTE , s' arrêtant.
Mais daine... ça a été réglé par Aumer.
GIRARD
Homère ?... qui , Homère ?... un aveugle... Je ne suis pas é'.onné s'il n'y voit pas plus loin que... ( Ninclle danse , Girard la regardant. ) Pas mal , pas mal , comme exécution... Mais qu'est-ce que c'est qu'un pareil pas? ... je vous le demande... de la nouvelle école... de la crème fouettée... W n'y a pas là une seule pensée profonde... Si Vestris le grand... le grand père , voyait cela , il lèverait les épaules... Dans une scène de séduction , ma bonne petite , il faut que les jambes respirent la passion... il faut brûler les planches... Tiens , si j'avais une rose ... parce qu'il faut toujours une rose dans les scènes de séduction... mais c'est égal... suppose que j'ai une rose. (// mime et danse en chantant d'une voix chei>rolante un vieil air de ballet. ) Tra la la la la , etc. HILARION , à part.
Qu'est-ce qui lui prend donc ?...
GIRARD , s' animant.
Vois-tu ?... le trouble... par un coupé moelleux...
M NETTE
Br;
GIRARD
Puis, l'espoir... un ^ix .. le pied en l'air... Tra la la la.
M NETTE
A merveille !
( Ils dansent ensemble . )
ENSEMBLE et en dansani.
Air de la Galoppe de la Tentation.
Quel feu ! quelle ivresse nouvelle !
Oui, cet instant plein d'attraiis
Trouble \ S sens , et J . . ( rappelle
Ma ( • . ( mes )
c l leunesse et ^ s succès.
Sa I J ( SCS )
niivettE , dansant.
En tremblant je passe et repasse , Pour fuir je prends mon essor,..
Puis, par un détour, avec grâce , Je reviens pour fuir encor.
Quel feu ! quelle ivresse nouvelle ! etc.
GIRARD
A les genoux , dans mon délire , Je suis tombé... mais soudain Je me re'.ève... c'est-à-dire,
( Après V avoir essayé vainement. )
Veux-tu me donner la main ?
{Ninetle lui donne la main , il se relève ,puis ils dansent ensemble.^
ENSEMBLE
Quel feu ! quelle ivresse nouvelle 1 Oui , cet instant plein d'attraits , etc.
LA 'yi&.v.QmsE , frappant à la porte du fond. M. Girard ! M. Girard !
GIRARD , s^arrëtant tout-à-coitp.
Ciel !... La marquise!...
m NETTE.
Qu'est-ce donc ?...
GIRARD , liors de lui.
Je suis perdu... Un marguillier surpris dans ce désordre !•». Çà' Ninette. ) Sauve-loi... je t'en conjure.
NI NETTE
Mais par où ?...
GIRARD , montrant la droite.
Par ici.
LA Marquise , en dehors.
Ouvrez donc.
GIRARD , haut.
Voilà, madame. ( à Ninelte. ) Ce corridor.. . une porte dérobée... îl y va de mon honneur... sauve-toi vite.
NINETTE , en sortant par la porte à droite. Adieu donc... Pourvu que je retrouve mon petit chevalier T (Elle sort.)
ciRAUD, allant oiwrii'.
Si je réchappe de celle-là...