VI PRÉFACE
Dans le Malade imaginaire, Thomas Diafoirus offre à Angélique qui la repousse une grande thèse pharmaceutique ornée d'un en-tête gravé. — • Donne{, donne {, dit Toinette, elle est toujours bonne à prendre pour l'image, cela servira à parer notre chambre.
Il en arrivera peut-être de même de plus d'une vigtiette de la période romantique, non pas de celles qui accompagnent l'œuvre des maîtres, mais de celles qui illustrent véritablement des ouvrages d'êtres dévoués au cénacle, plus frottés de m littérarisme » que bien doués, brillants Jeune - France au début, qui, pour étonner les gens, se démenaient étrangement, criaient fort sinon juste, et que l'époque actuelle a pu voir semblables aux survivants du premier Empire, le corps flottant dans d'anciens uniformes délabrés, la tête chenue protégée par des shakos à plumets consternés.
Des livres de ceux-là la vignette reste seule. Une image, ime épitaphe ! C'est pourquoi j'ai essayé de raviver la physionomie de quelques-uns de ces oubliés ; n ont-ils pas droit à occuper un tabouret dans l'antichambre du Panthéon romantique?
De même il m'a paru utile de suivre, également à l'aide des vignettes, certaines tendances humanitaires, républicaines, socialistes et philosophiques de i83o, ramifications provenant du même tronc et qui jusqu'ici n'avaient pas été indiquées.
Nous appartenons à une époque raisonneuse plus critique que créatrice. Malgré les hautes visées que témoignent certaines individualités ambitieuses prétendant apporter les formules d'une littérature nouvelle, il n'en reste pas moins acquis que dans le sang de la génération actuelle se mêle un sang romantique, et il nest pas besoin de microscope pour l'apercevoir, si appauvri qu'il soit. On peut regarder en arrière, regretter la majesté classique
PREFACE vil
des auteurs du xvii^ siècle, adîuirer la clarté des écrivains philosophiques du xviii^, il est une pente qui de Bernardin de Sainte Pierre conduit à Chateaubriand et de là conduit inévitablement aux efforts tentés par nos pères. Ces traits d'union, cette hérédité devaient être notés, et on trouvera éparses dans l'ouvrage actuel quelques-unes de ces questions, si intimement soudées à l'art qu'il était impossible de les en détacher.
Placé par mon âge entre les vétérans de la littérature romantique et d'ardents schismatiques dont quelques aspirations de détail, si elles sont légitimes, ne se réaliseront guette qu'en igoo, il a fallu m' isoler et faire appel à toute mon impartialité pour exprimer sincèrement ma pensée, rentrer en possession de ma nature et me distraire parfois dans ma retraite en faisant danser les petits pantins qui se trouvaient à ma portée.
Pour goûter pleinement les audaces romantiques, il faut se reporter à un demi-siècle, étudier les causes qui produisaient la révolte, noter les cris de liberté s'échappant d'un certain nombre de poitrines, suivre au loin les prolongements de racines du vieil arbre, pénétrer le sens d'une époque fiéi>reuse dont le peu de souci du qu'en dira-t-on peut se résumer par ces deux vers :
Nous allons boire à nos maîtresses Dans le crâne de leurs amants.
On sourirait dans les salons d'aujourd'hui d'une telle frénésie; monté sur le trépied de i83o, le poète pouvait tout oser, certain d'entraîner des croyants à sa suite.
Ces courants, les vignettes m'ont paru les rendre saisissàbles pour tous. Si subtil que paraisse mon plan, tout un coin de l'art est éclairé par des images qui, n'étant pas de commande, furent bigarres mais sincères.
En déterminant les diverses manières d'artistes, dont on trouve difficilement les feuilles éparses, peut-être ces études ne seront-elles pas inutiles à l'histoire d'une période fertile en sujets d'étonnemeni et dont nous regrettons la fièvre, l'audace, le bouillonnement.
OaAMPFLEU&Y.
Sèvres, iS^So-iSSl.
PLUME DE TONY JOHA a collection Chxrlti Nirrey.
DcHïn de Tarif Jobanoot, gnian ds Pond.
DE l'importance ATTACHÉE AUX VIGNETTES PAR LES ÉCRIVAINS ROMANTIQUES
L'époque qui suivra celle-ci témoignera peut-être quelque ^tonnement de l'excessive importance attachée actuellement au petit art; elle regardera sans doute avec un sourire nos gros livres sur les faiseurs de vignettes, nos monographies à propos de crayonneurs de riens. Les admirations hyperboliques pour des culs-de-lampe et des fleurons, le thuriférarîat appliqué à des grains de sable, le manque de mesure et de proportions entre le grand art et le menu donneront, je le crains, facilement raison à nos fils.
A supposer que Cochin filius soit un homme de génie, que dire du Poussin? Je veux bien que Gravelot inspire des prosopopées aux écrivains en quête de « curiosités » ; ne pourrait-on établir quelques degrés entre lui et Phidias?
Si, dans les siècles antérieurs, les moines crurent avoir besoin de rehausser les Bibles, les ouvrages de piété, les classiques de l'antiquité par des miniatures, des fleurons, des culs-de-lampe, la
littérature profane, dès rinveritîon de rimprimerie, devait se laisser entraîner facilement vers ce courant, et au xvi* siècle les écrivains les plus graves, savants, historiens, commentateurs des textes sacrés, se trouvaient honorés d'un frontispice majestueux en tête de leurs œuvres.
Du XVI* au xviii* siècle il n'y eut pas d'interruption dans ce mode d'ornement des livres. Toutefois, d'architectural et de décoratif le frontispice se laissa couler vers le galant et l'amoureux; de même pour les estampes à l'intérieur des livres.
Le premier complice de cette tendance me paraît avoir été Diderot, qui, malgré son génie, donna parfois une trop grande importance au petit art de son temps. On a recueilli une boutade du philosophe à qui un ami avait prêté un volume : « Si le poème de VArt de peindre, par M. Wattelet, m'appartenait, disait Diderot, je couperais toutes les vignettes, je lés mettrais sous des glaces et je jetterais le reste au feu. »
La vignette au xviii® siècle prend, en effet, une certaine importance. Les poètes, les auteurs dramatiques, les romanciers la font servir à l'embellissement de leurs éditions. Jean-Jacques Rousseau trace des programmes aux dessinateurs de la Nouvelle Héloïse^ et, à quelques années de là, Restif de la Bretonne sauve de Toubli ses fastidieux récits en faisant exécuter sous sa direction de petites estampes qui, plus que les livres de l'auteur, sont piquantes et peuvent jusqu'à un certain point servir à l'histoire des mœurs.
Vint le romantisme, adorateur des images, qui donna la place d'honneur aux imagiers. Fatigué de lire, parfois je me suis amusé à étudier ces crayonnages dont quelques-uns sont ingénieux, à
I. Recueil d'estampes pour « la Nouvelle Hélolse », avec les sujets des estampes, tels quUIs ont été donnés -par l'éditeur. Paris, Duchesne, 1761. In- 12.
condition qu'on ne force pas la note par une outrance d'admiration excessive.
Eux-mêmes, Chateaubriand et Lamartine, entre i83o et i832, se laissaient gagner par la mode, quoique les illustrations de leurs ouvrages n'eussent rien de commun avec celles du cénacle.
Chateaubriand et Lamartine faisaient de la vignette une prière,
ETTE INÉDITE (lS3o
un souvenir chrétien, une croix, une tombe, un cimetière de campagne, un angélus au clocher voisin. Dans le but d'animer le dessin un ange jouait de la harpe avec une Bible pour partition; de jeunes hommes mélancoliques apparaissaient enveloppés de manteaux byroniens ou en vêtements sombres, culottes collantes. Qu'il y avait loin de ces images aux représentations de truands, d'adultères et d'orgies, et combien Chateaubriand dut regretter plus d'une fois d'avoir laissé qualifier par les éditeurs ses ouvrages
du titre insurrectionnel dCŒupres romantiques de M. le vicomte de Chateaubriand!^
Élodie pouvait reconnaître Éloa pour sa parente; René ne repoussait pas absolument Obermann; mais les Han d'Islande , les Bug-Jargal^ dans leur sauvagerie, ne devaient-ils pas mettre en fuite ces figures angéliques qui voulaient encore espérer une sorte d'alliance entre les croyances anciennes et les tendances nouvelles ?
Trait d'union fragile que devait briser un groupe de jeunes hommes ardents ne s'inquiétant guère des mélancolies du groupe de l'Abbaye-aux-Bois.
La vignette devenue religion, mais pas dans le sens Chateaubriand, devait être voyante, passionnée, diabolique, tapageuse et faire pstt aux lecteurs pour les raccrocher.
Aux beaux temps de i83o à 1840 il ne paraît guère d'oeuvre d'imagination sans vignettes. Les auteurs les chantent sur tous les tons dans leurs préfaces; la critique elle-même est désarmée devant Timage. Un livre n'est pas fait que l'éditeur, choisissant ses illustrateurs, les prône dans ses prospectus, et il faut des êtres nerveux ou agacés par la mode du moment, pour se priver de ce décor.
On rabâcherait à étaler les preuves, de la Quiquengrogne de Victor Hugo au Spectacle dans un fauteuil. J'y reviendrai dans des chapitres spéciaux consacrés aux dessinateurs de vignettes; ne vaut-il pas mieux montrer par quelques citations l'importance que les écrivains et les directeurs de journaux attachaient à ces illustrations ?
La Repue des Deux Mondes alors jeune, point gourmée ni pédante, trouvait qu'une vignette de Tony Johannot pouvait aller
X. Paris, chez les marchands de nouveautés, i83i. b vol. in-i8.
de pair avec une savante exégèse du Ramayana. A propos du Manuscrit vert, roman mystagogique de Gustave Drouineau, un critique de la Revue disait :
Des deux vignettes dessinées par Tony Johannot et gravées par Porret, il y en a une qui ne vaut absolument rien, celle du premier volume, et une autre, celle du second, qui est charmante. Je sais bien que l'anatomie pittoresque condamne le dessin des hanches de la femme renversée,. mais toute \n façon de cette délicieuse illustration est si légère, si souple, il y a tant de choses faites de rien, précises et du premier trait, que la critique est désarmée.