D APRES UNE EAU-PORTE DE JOSKPH TKIERRV
pour let Enfantt tt Ut Anget d'Édov«rd Thierry (i833).
Frère, je f envoie le manuscrit de nos Contes ; nous n'avons plus de temps à perdre : il faut que, dès ce soir, tu allumes ta lampe et que tu promènes laborieusement ta pointe sur le cuivre. Nous voulons des vignettes, le libraire veut des vignettes, le public veut des vignettes; trois exigences à satisfaire : arrange-toi comme tu pourras...
Edouard Thierry rappelle à son frère qu'un an auparavant il a gravé quelques eaux-fortes pour le volunie de poésies, les Enfants
1. Sous les rideaux, par Edouard Thierry et Henri Trîanon. Paris, A. Bclin, t^ctaapelle. In-èl-, 1834.
et les Anges. C'est un engagement; aussi le refrain de la préface est- il : a Travaille à nos vignettes. »
Pour une raison qu'on ignore, Joseph Thierry ne se rendit pas à de tels vœux; un avis à la fin du volume fait connaître la fâcheuse situation des auteurs :
Les vignettes demandées n'ont pas été faites et ce livre paraissait sans eaux-fortes, prodigieux anachronisme par le temps qui court, sans Tobligeance de M. L. Chepdeville, que nous remercions de tout cœur^
Dans d'autres publications, c'est le libraire que l'auteur supplie d'orner son livre d'une vignette à la mode. Écoutez la supplique de Regnier-Destourbet, dans sa préface d'Un Bal sous Louis- Philippe^ :
Un livre et une romance s'achètent aujourd'hui, non pour le texte, mais pour les vignettes ; et M. Dumont qui ne veut pas me faire faire des vignettes 1 Mon livre ne se vendra pas. Ahl mon pauvre ami Delangle, où êtes-vous avec votre Tony Johannot qui dessinait si bien les folies du Roi de Bohême? Mon Cher Delangle, vous qui m'avez si bien imprimé ma Louisa^ qui eûtes l'esprit d'y ajouter le dessin d'une jolie femme, grâces vous soient rendues à vous et à Tony Johannot 1
Hélas ! si on en croit un contemporain, Delangle était à demi ruiné déjà par les frais qu'avait entraînés la publication du livre par trop fantasque de Charles Nodier, et ce n'était pas l'auteur de Louisa qui pouvait remettre à flot la barque de l'éditeur ^
1. Qu^était-ce que Chepdeville ? Un obligeant. Edouard Thierry le dit. On ne retrouve pas son nom dans d'autres publications romantiques; pour combler cette lacune, je dirai quelques mots de Peau-forte faite pour le Vicomte de Montmery, une des nouvelles du recueil Sous les rideaux. Elle représente un homme de cour, en costume Louis XV, qui semble fort irrité à la vue d'une jeune dame pâmée dans un fauteuil. Cette vignette manque de ragoût romantique; elle explique la disparition de M. Chepdeville, un nom que je ne serais pas étonné de retrouver sur l'enseigne d'un négociant de la rue des Bourdonnais.
2. Publié sous le pseudonyme de Tabbé Tiberge, Paris, Dumont, i83i, 2 vol. in- 12.
3. «[ Le libraire Delangle, dit M. Charles Rabou, était ce que Pon appelle un éditeur
C'étaient surtout les romanciers de province que tracassaient ces magiques vignettes auxquelles ils attribuaient le succès des livres. Dans cet ordre, je choisirai pour type Edouard Cassagnaux, qui se parait, suivant la mode du temps, du titre de son roman précédent et s'intitulait a l'auteur du Meuftre de la Vieille Rue du Temple ». Edouard Cassagnaux reparaissait avec une nouvelle œuvre, le Pénitent '. Ce roman était orné de deux vignettes sur chine, l'une du médiocre dessinateur Tellier, l'autre de Levasseur, d'un romantisme se ressentant de l'influence du peintre Gigoux; mais Cassagnaux lui-même, par Tadmiration qu'il porte aux maîtres, semble reconnaître que les deux artistes, ses collaborateurs, ne sont pas les véritables faiseurs de vignettes qu'il ambitionnait.
Oh! s'ëcrîe Cassagnaux dans la préface du Pénitent^ puisqu'on a fait déjà si bon nombre de physiologies : la physiologie des passions, la physiologie du mariage, la physiologie de la poire, qui nous fera la physiologie de la préface ? Quel est l'écrivain spirituel, le hardi génie qui nous la créera, qui la publiera et nous l'offrira, ornée ellemême d'une belle introduction, et de vignettes sur papier de Chine de Johannot ou de noires gravures par Célestin Nanteuil ?
C'est, près de cinquante ans après, ce que je tente de faire. Il existait alors un recueil périodique appelé le Petit Poucet,
artiste. Ami et admirateur de Charles Nodier, il s'était passionné pour une espèce de rébus sur le succès duquel il avait trop compté et qui Pavait séduit par son titre : l'Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux. L'énorme dépense exigée pour l'impression de ce livre, vrai chef-d'œuvre de typographie, n^ayant pas été couverte par la vente qui fut lente et laborieuse, l'excellent Delangle dut liquider sa maison. Quelques mois plus tard, en passant au contrôle de la Porte-Saint-Martin, les gens de lettres serraient cordialement la main de cette victime de la vignette et de l'illustration; Harel, le directeur de ce théâtre, un autre oseur qui périt aussi à la peine, lui avait donné là un humble et douloureux abri. » (Préface de la 2* édition de Louisa ou les douleurs d'tme fille de joie, par Tabbé Tiberge. Paris, Librairie centrale, i865. In-iS.)