Prétace de ia Danse macabre, édition de l83i
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réruditîon plus raisonneuse, peut ouvrir de vues aux écrivains. Abracadabra gros de macabre^ c'est la rosace à. vitraux de couleur par laquelle la clarté entre dans une œuvre et illumine les lecteurs.
A l'époque où fut publié ce roman historique se débattait dans la littérature un cerveau plein de choses, parfois confuses, parfois lumineuses, cerveau appartenant à un être tourmenté mêlant l'industrie à Tart, la critique à la création et qui, nourri de lectures accumulées, prétendait se rendre compte de toutes les formes de l'imagination. Je parle de Balzac qui, non content de chercher à se juger lui-même, jugeait volontiers les autres et faisait passer ses propres inquiétudes dans l'esprit de ses confrères. En ce sens le morceau de critique qu il consacra dans le Feuil^ leton des journaux politiques * à un livre nouveau que venait de publier le Bibliophile Jacob, les Deux Fous, histoire du temps de François /"*, mérite d'être lu, quoique un peu acerbe et emporte-pièce. Cet article, curieux pour Tépoque où l'art de la critique allait disparaître étouffé par le journalisme, ne suffit pas à Balzac. Il revint à la charge, mais équipé plus à la légère. Le portrait intitulé a le Bibliophile Jacob d montre un Balzac plein de bonne humeur et de gaieté rabelaisienne. Dans cet article anonyme, mais signé à chaque mot, apparaît un Gaudissart qui s'est emparé du bâton de Polichinelle et qui en joue avec une verve que n'ont jamais atteinte certains personnages gausseurs de la Comédie humaine.
Quoiqu'il [M. Jacob] ait la mine refrognée d'un vieux juge fatigué d'une audience, il est doux, affable, un peu bavard, et simple comme La Fontaine. Si vous ne le questionnez pas et que vous passiez devant lui, il ne s'offensera pas de vos rires et vous regardera en marmottant ou marmottera en vous regardant, comme il écrit en feuilletant
r. Œuvres complètes de Balzac, t. XXII.
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et feuillette en écrivant. C'est toujours à lui que le garçon de la Bibliothèque vient dire: « Monsieur, il est trois heures, on va fermer. » Ce bonhomme rassemble alors ses papiers, garde la plume, et s'en va par les rues, étonnant les flâneurs qui le prennent pour Tombre d'un pilier de la Sorbonne. Il a Tair d'un vieux portrait qui sort de son cadre et marche, ou plutôt il ressemble à une note, à un bourdon d'imprimerie mis au milieu d'une page : il vit en marge du temps présent.
Eh bien, cet homme-là est, en quelque sorte, la conscience de l'histoire, l'histoire même ou quelque chose de plus que l'histoire, un tiers de Dieu, car il voit le passé comme s'il était devant lui.
Tout être quî a rêvé de devenir chat pour se donner la jouissance de prendre des souris trouvera une certaine satisfaction à savourer le passage ou le Bibliophile Jacob devient « la cott" science de l^histoire, Vhistoire même ou quelque chose de plus que l'histoire »•
Balzac continue à faire sauter sa souris en Tair et à la rattra* per avec d^ amusants coups de patte.
M. Jacob connaît tous les siècles avec leurs meubles, leurs costumes, leurs mœurs, leur langage, leurs gestes, leur architecture. Il vous dira, en voyant sur le boulevard des gaufres roulées, que, sous Charles VI, cette pâtisserie avait une forme bien plus déshonnëte. Il sait quand un mot est né, pourquoi il est né, de quoi il est né et quand il est mort. Il ne connaît pas la rue aux Ours, mais bien une rue aux Oûes où l'on vend des oies, et qui mène de la rue Saint-Denis à la rue Saint-Martin. Souvent il demande des macreuses à sa ménagère et se plaint qu'on ne lui serve pas des foulques^ des paons et du beurre rôti, comme en savait faire Taillevent.
A part lui Tauteur ainsi secoué put se dire que Balzac, qui jadis s'était essayé dans le roman historique^ était peut-être jaloux de ce genre compliqué.
Toujours occupé avec sa souris, le critique continuait :
C'est à P. L. Jacob, bibliophile, c'est à ce digne et excellent homme, c'est à cette espèce de mouleur en cire qui passe sa vie à guetter une syllabe, un fait, qui prend les empreintes de toutes les faces héroïques des vieux siècles; c'est à ce modèle des
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antiquaires, qui voudrait mettre sous verre toute une époque, qui se plaint de la petitesse des médailles, et souhaite vingt fois par jour un Carporama^ des faits historiques, c'est à ce consciencieux et modeste auteur, l'ami de tous ceux qui le connaissent, c'est à ce Vaucanson littéraire que nous devons les Deux Fous /... Lire ce livre, c'est vivre dans le xvi* siècle, et nous le comparerions volontiers au cabinet de Curtius dont, par un coup de baguette, les ligures auraient reçu, pour un jour, la vie et le mouvement. En effet, cette composition tient de la peinture, de la sculpture, du drame et de la magie. C'est un sièclorama. On regrette bien vivement que le temps prodigieux réclamé pour ces sortes de compositions les rende si rares. Enfin, m'est advis que Sa Majesté Charles X devrait donner quelques fonds à notre ami P. L. Jacob pour élever, fonder, administrer, diriger, entretenir une manufacture royale de mosaïque historicolittéraire.
Ainsi conclut le chat qui, fatigué de donner des coups de patte à sa souris, se repose victorieux en la regardant étendue, sans mouvement, sur le plancher. Après s'être longuement amusé, le chat n'en fera qu'une bouchée tout à l'heure et ce goûter sera vraiment succulent. Eh bien non, la souris n'est pas morte; la preuve, c'est que d'un trait elle vient de regagner son trou, à la barbe du matou ébahi.
Pour l'édification du petit monde littéraire où, du plus gros au plus petit, chacun joue le même jeu, il convient de rapporter comment plus tard la souris se vengea du chat.
Avec son système de surexcitation cérébrale et de travail désordonné, Balzac avait abrégé ses jours; les efforts du Bibliophile Jacob étaient incessants, mais mesurés et moins fiévreux. Le style « fiel et amertume », a sang et malédiction », de ses conceptions moyen âge n'était que pour la montre.
Avec une pointe d'ironie qui devenait juste, Balzac avait dit du Bibliophile : « Il a la naïveté d'un La Fontaine ». Un La
I. A répoque où furent inventés le Panorama, le Diorama, le Toporama, un industriel organisa une exposition de fruits et de plantes exotiques à laquelle il donna le nom de Carporama; d*où la langue rama de i83o, dont Balzac a donné de facétieux échantillons dans le Père Goriot.
Fontaine du xix' siècle, il est vrai, faisant gémir la presse et obligé pour vivre de se répandre en publications de toute sorte.
Le bon Paul Lacroix n'avait pas de rancunes. Balzac mort, il se vengea de son adversaire en écrivant une notice très élogieuse du romancier, en tête des Femmes de Bal\ac. N'est-ce pas un rare exemple que celui-là, donné par un saint Sébastien criblé de flèches qui chante un hymne à la louange de son bourreau;
J'estime l'excellent Bibliophile Jacob à ce titre; je lu! pardonne Vertu et tempérament, et un point tout particulier commande mes sympathies pour le doyen des écrivains d'aujourd'hui.
Quoique rêveur et aimant à regarder voltiger l'idée dans les étincelles du foyer ou à travers la fumée d'une cigarette, je ne suis pas de ceux qui envient les hommes pressés de produire, jaloux d'emplir les colonnes des dictionnaires bibliographiques,