‹ Les villes d'or; Algérie et Tunisie romainesChapitre 1 sur 10 · RUE DU SAINT-GOTHARD · texte numérisé non relu

RUE DU SAINT-GOTHARD

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Il a été tiré de cet ouvrage :

Dix exemplaires sur papiei* du Japon, numérotes de 1 à 10.

Quatre-vingts exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 11 à 90.

Cent soixante-dix exemplaires

sur papier pur fil des Papeteries Lafuma,

nUniéit)lés de 91 à 2G0.

Je ne me ftatte pas d'avoir découvert l'Afrique romaiiie. Voilà longtemps quelle Va été par les archéologues et les historiens.

Mais je crois en avoir offert au public une image neuve, ou du moins une idée autre que celle des érudiis, de même que j'ai apporté une conception nouvelle de l'Afrique du Nord, laquelle n'est, en somme, que l'ancienne province romaine d'Afrique.

Cette idée, qui est miemie, je l'ai formulée et développée maintes fois. J'y reviens encore. Il ne faut pas avoir peur de se répéter. Le public et la critique elle-même sont si lents à comprendre, surtout quand ils ne veulent pas comprendre,^ quand on heurte, en eux, d'invincibles préjugés!

Voici donc ce que j'ai tenté, voici en quoi consiste proprement mon œuvre africaine :

— D'abord, je crois avoir i7itroduit dans la littérature romanesque Vidée d'une Afrique latine toute contemporaine, que personne, auparavant, ne daignait voir. J'ai écarté le décor islamique et pseudo-arabe qui fascinait des regards superficiels, et j'ai montré, derrière cette vaine figuration, une Afrique vivante qui se différencie à peine des autres pays latins de la Méditerranée. Le reste n'est que mort et que décrépitude, et c'est dans les cadres de cette Afrique neuve que devront entrer tous les Africains, — quels qu'ils soient, — qui veulent vivre de la vie moderne.

— Cette Afrique latine, fai montré ensuite qu'elle n était point un accident, un fait anormal et tout récent dû à la conquête française, mais qu'elle avait des racines profondes dans le passé. En d'autres termes, l'Afrique française d'aujourd'hui, c'est l'Afrique romaine qui continue à vivre, qui n'a jamais cessé de vivre, même aux époques les plus troubles et les plus barbares. Les archéologues connaissaient parfaitement cette Afrique du passé. Mais ils semblaient couper les ponts entre elle et celle du présent. Mon unique mérite a été de les rétablir, de faire la synthèse, de concevoir les Afriques de tous les temps comme un seul et même organisme, une seule et même dî7ie collective, dont la vie se perpétue à travers les siècles. Sophonisbe, Massinissa, Juba II, Ter-

tullien, saint Augustin sont des tijpes d'Africains plus ou moins latinisés ou hellénisés, qui se répétèrent maintes fois et qui se répéteront encore dans l'histoire africaine.

Je ne prétends pas élimi?ier ou nier l'apport des Arabes ni même des Turcs. Je ne veux oïer le pain de la bouche à aucun professeur de langue ou d'art arabe. Qu'ils ne se luttent point de me réfuter sans savoir exactement quelle est ma thèse.

Je veux dire seulement ceci : c'est que les propagateurs de l'Islam ont eu beau jeu dans un pays décapité de sa noblesse, de sa classe intellectuelle et travailleuse, déjà décimé par les Vandales et mal restauré par les Byzantins. Toute l'élite africaine avait passé la mer, s'était réfugiée en Sardaigne, en Sicile, en Italie, en Gaule et en Espagne, emportant, avec ses méthodes de culture et d'irrigation, les reliques de ses înartyrs et les livres de ses bibliothèques. Au moment des invasions arabes, il n'y avait plus en Afrique que les couches inférieures de la population. Encore ces misérables ont-ils opposé une longue résistance à la religion de leurs oppresseurs. Jusqu'au XIV* siècle, ils ont entretenu des communautés chrétiennes. Finalement ils durent capituler. Mais ils continuèrent à vivre sur le matériel de la civilisation gréco-latine, — et cela pour une excellente raison, c'est qu'il n'y en avait pas d'autre.

Us lui empruntèrent, comme par le passé, tout ce qui était nécessaire à des hommes qui ne pensent pas, ou qui ne pensent plus selon les formes et selon le rrjthme de la civilisation occidentale. Qu'à ce vieux fonds indélébile se soient ajoutés des apports orientaux, — et plus spécialement persans, — il est bien probable. Mais ce n'étaient là que des accessoires : l'essentiel, cest le vieil héritage de la Berhérie romanisée.

Une telle constatation n'a rien d'hostile à l'Indigène d'aujourd'hui, — bien au contraire. Elle rétablit le lien entre les Africains autochtones et les Latins d'Occident, — les uns et les autres bénéficiaires, à des degrés inégaux, d'une même civilisation. En quoi est-ce désobliger l'Algérien ou le Tunisien musulman que de lui rappeler ses ascendants latins? Combien de foisn'ai-je pas entendu, en Egypte, des Musulmans me vanter avec orgueil la vieille civilisation égyptienne et prononcer, devant les temples de Louqsor et de la Vallée des Rois : « Voilà ce qu'ont fait nos ancêtres, les Pharaons! »

Pourquoi nos Arabes, devant les ruines de Thimgad, de Théveste ou de Madaure, ne diraientils pas, eux aussi : « Voilà ce qu'ont fait nos ancêtres, les Romains! »

— Quant à nous Français, nous ne pouvons que nous réjouir qu'il en soit ainsi. En rentrant en

Afrique, nous n'avons fait que récupérer une province perdue de la Latinité. Et voilà la troisième idée génératrice de mon œuvre africaine. Simplement pour avoir mis cette idée en lumière, j'ai restitué à nos colons leurs titres de noblesse et de premiers occupants. Héritiers de Rome, nous invoquons des droits antérieurs à r Islam. En face de l'Arabe usurpateur et même de l'Indigène asservi et re façonné par lui, nous représentons les descendants des fugitifs, des vrais maîtres dit, sol, qui débarquèrent en Gaule avec leurs reliquaires et les archives de leurs églises. Partout où se dressèrent les faisceaux du Proconsul et les aigles des Légions, nous sommes chez nous. Nous représentons la plus haute et la plus ancienne Afrique. Le monument symbolique du pays, ce n'est pas la mosquée, c'est l'arc de triomphe. Il est absurde de lui imposer officiellement une architecture pseudo-mauresque comme plus nationale, ou plus antique. La plus antique et la plus nationale, c est l'architecture gréco-latine. La villa romaine est plus antique et plus africaine que la villa mauresque . La première est l'œuvre d'autochtones, tandis que la seconde est l'œuvre d'étrangers, renégats italiens, grecs ou levantins.

— Enfin (et voici la quatrième idée que je me suis efforcé d'illustrer et de commenter), j'ai considéré l'Afrique, non plus seulement comme

un magasin de décors ou une alcôve voluptueuse, — mais comme une école, — école d'énergie et quelquefois d'héroïsme, de régénération physique, intellectuelle, nationale et sociale. Dans une société bourgeoise comme la nôtre, sans cesse menacée de ramollissement par excès de bien-être ou de sentimentalité humanitaire, il est bon d'avoir à sa porte une zone de vie rude et souvent troublée, où l'on rapprend le sens du Barbare et de l'Ennemi. Le voisinage d'une himianité rudimentaire, sauvage, violente, difficile à pénétrer, est une perpétuelle et salutaire leçon de psychologie pour le civilisé utopique et surtout pour le Français qui, invinciblement, se figure d'après lui-même le reste de l'univers.

Ces idées ne me sont pas venues tout d'un coup, ni tout de suite. Elles se sont formées en moi petit à petit, lorsque fêtais en Afrique, à force de regarder, d'observer et de réfléchir. Sans doute on les rencontrera déjà ébauchées, et quelquefois exprimées, dès mes premiers livres. Mais c'est seulement à la longue que j'en ai pris une pleine conscience .

On me permettra d'indiquer ici les chemins plus ou moins détournés que j'ai suivis, pour arriver à cette conception nouvelle de l'Afrique du Nord.

Le printemps dernier, me retrouvant encore une fois à Alger, j'étais allé m' asseoir en un lieu qui m'est cher entre tous, sous les eucalyptus et les pins en parasol du Jardin Marengo, au pied de la colonne tommémorative , où se lit cette inscription touchante et naïve : « Belvédère du 15 Juin iSSO. Dédié aux braves de la jeune et de la vieille armée par un vieux grognard. »

De la terrasse ombragée où j'étais assis, je percevais la rumeur laborieuse de l'Alger moderne, devenue une grande ville de deux cent mille habitants, une véritable capitale, et je mesurais, avec un frémissement de joie patriotique, le chemin parcouru depuis iSoO, depuis le temps où le « vieiix grognard » bâtissait sa colonne, et même depuis 1890, l'année où je débarquai pour la première fois devant la Mosquée Blanche et le triangle neigeux de la Casbah.

Au loin, à travers les éventails des palmiers, je voyais s'enfler et resplendir le bleu de la mer. J'entendais le grondement presque continuel des lourds camions automobiles , des formidables trains de camions, qui, au bas du jardin, ébranlaient la chaussée et les buildings en arcades des

avenues toutes neuves. Mais le vieux petit jardin, à l'aspect provincial, restait paisible et modeste comme autrefois. Presque rieîi n'y avait bougé au milieu des convulsions et des bouleversements des nouveaux quartiers. Comme autrefois, les petits employés, les retraités du voisinage lisaieiit leur journal sur les bancs. Le jet d'eau s'égouttait doucement dans sa vasque pleine de grenouilles. Et, tout en haut du jardin, entre les fleurs violettes des bougainvilliers, je distinguais toujours les koubas iinmaculées et les faïences peintes de la mosquée de Sidi Abd-er-Rha7nan. Devant ce spectacle contrasté, ce calme paysage colonial, resté à peu près le même depuis un demi-siècle, et le tumulte de la ville neuve en transformadem perpétîielle, voici que je retrouvais, dans toute leur fraîcheur, mes impressions, mes émotions juvéniles du temps où je méditais Le Sang des Races.

Époque de morne platitude, où vraiment on se sentait le cœur vide de toute espérance. Tétais tombé, en arrivant ici, dans un déprimant milieu de fonctionnaires, pauvres êtres sans joie, sans beauté, sans élan, sans désir d'aucune sorte, sinon de vulgaires félicités matérielles, d'ailleurs complètement annihilés par la politique et les plus sots préjugés. On aurait dit que la torpeur du climat les engourdissait. Sans cesse ils me répétaient : « Ici, il n'y a rien à faire I Tout effort

est ihuiile. A quoi bon? On est enterré: c'est pour longtemps! » D'autres, qui semblaient plus qualifiés pour me servir de guides, achevaient de décourager mes illusions, de tuer en moi jusqu'à la curiosité de cette terre ardente, où j'arrivais avec des yeux avides, une immense attente de choses inconnues et merveilleuses. Ils ne faisaient que gémir : « L'Algérie coûte cher à la Fmnce! Elle coiite beaucoup pins qu'elle ne vaut... Mauvaise affaire qui ne rapportera jamais inen! » Us me dépeignaient les tolons comme des braillards de cabarets, des ivrognes et des paresseux, — ou bien des bandits, d'affreuses canailles qui s'engraissaient aux -dépens de r indigène. Rien à espérer de ces gens-là! Quant an sol, il était votié à la stérilité! Et, par de beaux arguments, naturellement « scientif.ques «^ on me démontrait péremptoirement que l'Algérie ne pouvait, ne devait rien produire...

Parmi ces rabat-joie, ces hiboux de sinistre augure, il en est un surtout dont je ne puis me souvenir sans une sorte de terreur. Il tombait généralement vers cinq heures à la Bibliothèque de la rue de l' État-Major, où le conservateur, Emile Maupas, le génial bactériologiste dont le nom ri est ignoré qu'en France, 7'é unissait, autour de sa petite table de bois noir, un cercle sans cesse renouvelé de causeurs. L'endroit est nfi des plus Ch^rmûtïts et des plus frais du vieil Alger.

Avec ses escaliers de marbre blanc, lambrissés de faïences de Delft aux tons délicieusement passés, sa cour intérieure, ses galeries à colonnades superposées, ses boiseries de cèdre et ses balustrades sculptées, ce logis secret évoque toutes les turqueries de iSSO : c'est un décor des Orientales ou du Dernier des Abencérages. Tout en fumant le chébli mielleux et blond, on bavardait sous la vérandah du premier étage, ou bien dans l'appartement des femmes, dans la pénombre des chambres dallées, où les belles captives traî?iaient autrefois leio^s babouches et leurs pantalons brodés, et voilà que, soudain, au milieu de ces enchantements, s abattait le hibou annonciateur de catastrophes. Haut fonctionnaire du Gouvernement général, il présidait, si l'on ose dire, aux destinées de l'agriculture algérienne. A peine avait-il dessen^é les lévites que l'atmosphère s'enténébrait. La pluie faisait rage, la grêle saccageait les 7noissons. Les sauterelles dévoraient les épis, la sécheresse consumait la paille, brûlait les herbes. Le mildiou déchiquetait les vignes. C'était une désolation, une dévastation de tout le pays, — dont il convenait d'ailleurs de désespérer et qui, à mettre les choses au inieux, ne suffirait jamais à sa nourriture. Ayant déchaîné tous ces fléaux et prononcé d'une bouche^ amère ces lu' gubres prophéties, le cruel se taisait, l'œil torve

et méprisant, et puis, tout d'un coup, il se levait, en laissant retombe?^ ses bras le long de sa redingote, comme un homme ruiné, anéanti, et, dans un souffle de bise glaciale, il s'en allait.

Au sortir de ces palabres réfrigérantes, pour me réchauffer et me consoler un peu, je me rabattais avec acharnement sur la vieille couleur locale indigène. Je courais les ruelles de la haute ville. Je m'arrêtais devant les loqueteux accroupis contre les murailles blanches des jnosquées ou sur les nattes des cafés 77iaures. Je regardais les femmes aux joues fardées et aux oripeaux barbares, qui se tiennent jour et nuit sur le seuil des portes basses. Mais j'avais beau m' exciter à l'enthousiasme littéraire, je ne pouvais ni empêcher de penser : « Comme tout cela pue la misère! Comme tout ce vieux monde sent la décrépitude, la décomposition et la mort!... »

Au milieu de ces tristesses, de ces médiocrités somnolentes, un seid être commençait à attirer mes regards : le cardinal Lavigerie. En cela, je suis bien sûr de ne pas me suggestionner et m'illusionner à distance. Je vois encore la mifie ahurie d'universitaires algériens, à qui je déclarais un jour, devant la nappe gâcheuse d'une table d'hôte : « // n'y a qu'un homme ici : c'est le cardinal ! C'est un revenant épique, c'est Turpin, r archevêque de la Chanson de Roland!... » Je ne

cvnnaùsaîs encore que ses moi7ies en chéchias et en robes de laine blanche, ses couvents, ses églises neuves. Son génie de constructeur, la grandeur impériale de son effort, son rêve de restaurer par l'Eglise l'unité africaine, tout cela 7ii échappait à demi. Je n entrevoyais que confusément les racines profondes que son œuvre a dans le passé.

Mais je l'admirais de loin comme un grand foyer d'action et d'intelligence. L'apôtre conquérant, l'inspiré qu'il était, cette flamme fervente, cette splendeur de charité fascinait mon regard. Je me souviens toujours avec quelle émotion je suivis, en l'automne de 189o, le cortège de ses funérailles, — funérailles d'une froideur tout officielle, où lu France semblait mesurer chichement les honneurs et la reconnaissance à un de ses plus dévoués serviteurs, où j'entendais, jusque derrière le glorieux cercueil, le clabaudage de l'envie, de la sottise, du sectarisme imbécile et malfaisant. Il fallut, pour chasser ces impressions désolantes, le discours que prononça Jules Cambon, alors gouverneur général de l'Algérie, sur It quai de l'Amirauté, devant le catafalque flottant qui allait emporter à Carthage les restes du Primat d'Afrique : « Cher et grand cardinal !..* » Ces paroles d'adieu, avec l'accent de r orateur, sont restées dans ma mémoire comme une sorte de protestation contre VininteUigenct des contem-

porains et coimne un premier hommage de la postérité.

Pour moi, le cardinal Lavigerie était un vivant, un grand vivant. En ces temps ingrats, où je cherchais l'Algérie vivante, il contribua à me tourner vers elle.

Ce que yy aperçus d'abord, ce fut le labeur silencieux de la terre, les hommes qui la défrichaient, qui asséchaient les plaines marécageuses, qui semaient le blé, qui plantaient la vigne, qui bâtissaient des fermes, des villas, des villes entières, — et qui s'acharnaient à ce labeur souvent ingrat, en dépit des hiboux qui en prédisaient l'inutilité, malgré l'insouciance ou la tnalveillance de la métropole, malgré les années de sécheresse et de mévente, où l'on était obligé de lâcher dans le ruisseau des flots de ce vin invendu qui avait tant coûté. Tout un peuple content de peu, aux mœurs rudes, aux costumes et aux langages colorés, s'obstinait à ce travail de fouisseurs et de fertiliseurs, comme s'ils faisaient cela uniquement pour la gloire. Véritable mêlée cosmopolite de mercenaires, de colons, de trafiquants de toute sorte, ce sont eux que j'aperçus d'abord, quand je cherchai l'Algérie vivante, active, celle de l'avenir. Les indigènes de ce temps-là restaient géné-

ralement à l'écart de l'activité européenne. Ils boudaient la peine et surtout le contact avec le Roumi détesté. Aujourd'hui, une foule de métiers envahis par eux n'étaient exercés que par des Provençaux, des Espagnols, des Italiens, des Maltais.

Et puis, derrièî'e cette foule bariolée d'immigrants, en blouses bleues, en tailloles rouges, en bérets et en espadrilles, rien qu'à suivre l'exode de ces errants, j'eîitrevis bientôt les profondeurs vermeilles du Sud, les possibilités indéfinies de notre conquête. L'Aventure, la Route me tentèrent. Le Boulier qui cheminait sans contrainte et sans maître, pendant des lieues et des lieues, des jours et des nuits, à travers les steppes des Hauts-Plateaux, les sables pleins de surprises et de mirages des régions sahariennes, — qui ravitaillait les villages, les fermes, les postes perdus du désert, qui charriait les engins du civilisé par delà les ultimes confins de la barbarie, les matériaux et les outils qui serviraient à construire les voies nouvelles, les forteresses et les villes futures, — le Roulier m'apparut presque comme un héros, un être de liberté, de gloire et de joie. Cette ivresse des espaces, cet élan un peu foii vers l'aventure et vers l'inconnu, comme c'était bon au sortir des livres ! Je m'évadai voluptueusement de mon étouffoir. Je lâchai avec délices les affreux bons-

hommes qui ?nettaient sur tout leur éteignoir funèbre. Rafaël, Pépète, Balthasar et leurs compagnons devinrent mes amis...

Ces êtres violents et compliqués, qui ne paraissent simples qu'à ceux qui ne les ont pas assez pénétrés, ces hommes farouches me choquèrent d'abord par leur rudesse, par une apparence de barbarie. Et voici que, sous ce prétendu barbare, je découvrais peu à peu V éternel Méditerranéen, avec son goût irréductible pour les odyssées de la Route et de la Mer, — pour la vie en parade et en beauté, pour le labeur harmonieux qui ne brise pas les corps et qui n'avilit pas les âmes, son respect de la famille, du père, de l'enfant, de l'épouse féconde, des rites immémoriaux de la naissance, du mariage, de la mort et de la sepulture, — son sens très vif et très jaloux de l'indépendance et de la valeur individuelle. Cefait encore le moment où les textes antiques étaient journellement entre mes mains, où, par métier comme par goût, je les lisais assidûment et les commentais. Dans le voisinage de mes héros, Homère, Pindare, Théocrite vivaient pour moi d'une vie nouvelle, plus profonde, plus splendide, et en même temps plus humaine. Je retrouvais dans leurs personnages, hommes de guerre ou bergers, quelque chose de l'âme des miens. Ces chantres des marins, des conducteurs

âO PRÉFACE

de chars, des pugilistes, des bouviers et des pâtres de Sicile, mettaient un rayon de poésie au front de mes pêcheurs, de mes rouliers et de mes chevriers africains. Et cette allégresse de la lutte et du dur labeur, cette joie de vivre que je respirais au milieu d'un peuple neuf, dans un jeune monde naissant, n'était-ce pas un peu l'atmosphère de jeunesse héroïque où s'épanouirent les joueurs de cithare, les constructeurs des grandes épopées et des grandes odes mythologiques que Ion chantait sous les lauriers de Delphes et sous les platanes d'Olympie ? Les vers des vieux poètes hellènes me confirmaient la leçon d'énergie virile et de confiance dans la vie que les rouliers du Sud me scandaient aux claquements de leurs fouets. En ces temps où l'avenir était barré, où les ennemis de la France la disaient moribonde, cette ardente Afrique dont je courais les routes m'apportait comme un lointain pressentiment de la victoire. Je pensais déjà ce que je nai pas cessé de crier depuis : que la France fatiguée par des siècles de civilisation pouvait se rajeunir au contact de cette apparente et vigoureuse barbarie...

Et les textes antiques m'apprenaient encore autre chose.

PRÉFACE 2i

Qu'il s'agisse d'un poème épique comme l'Enéide ou d'un roman co?nme L'Ane d'or, ils menseigjiaient une liberté et une grandeur de composition dont les écrivains modernes iiont plus idée, que nos classiques ?néme n'ont pas connue. La multiplication des épisodes non groupés au hasard, mais d'après des affinités ou des convenances plus esthétiques que logiques, permet en effet aux anciens de présenter un caractère sous toutes ses faces, dans une extrême variété de circonstances et de conditions, de façon à en éclairer tous les aspects. Ce sont les principes de cette composition subtile et souple, et avec cela, très large, très embrassante, que j'ai suivi dans Le Sang des Races et quelques autres de mes premiers romans. J'ajoute que, à l'exemple des Anciens encore, j'ai voulu ij mettre une « action » qui est fort différente de ce qu'on entend par là dans un roman ou un drame d aujourd'hui. Cette action est tout aristotéliciemie. C'est une virtualité, 2ine puissance qui passe à l'acte. L'art du romancier consiste à coîiduire son héros jusqu'au complet épanouissement de son caractère, ou du moins à arrêter le récit au moment où ce personnage a réalisé un enrichissement décisif et vrai?nent caractéristique de son moi. L'action eesentielle, pour un individu, consiste à développer toutes ses puissances et non pas seulement à se débattre dans une crise

sentimentale et à réagir sous la poussée des circonstances. Pour qu'il y ait action véritable, il faut que le héros ait véritablement progressé, qu'il ait véritablement augmenté son être.

Ainsi, la vie africaine, toujours en mouvement, avec ses aspects sans cesse renouvelés, l'imprévu et les perpétuels recommencements de ses voyages, me faisait comprendre, chez les vieux auteurs latins et grecs, — outre leur prédilection pour les odyssées héroïques ou bourgeoises, — la souplesse ondoyante de leur composition, si différente de notre composition française traditionnelle.

Enfin, à travers le Méditerranéeii daujourd'hui, je reconiius le Latin de tous les temps, L'Afrique latine perçait, pour moi, le trompe- Vœil du décor islainique moderne. Elle ressuscitait dans les nécropoles païennes et les catacombes chrétiennes, les ruines des colonies et des municipes dont Rome avait jalo?iné son sol, de Volubilis à Gigthi, de la mer Atlantide aux plages désolées des Syrtes. Et voici qu'elle s'ocrait à mes yeux sous un nouvel aspect. L'Afrique des arcs de triojnphe et des basiliques, l'Afrique d'Apulée et de saint Augustin surgissait devant moi.

C'est la vraie. L'Afrique du Nord, vays sans

unité ethnique, pays de passage et de migrations perpétuelles, est destinée par sa position géographique à subir l'influence ou l'autorité de l'Occident latin. Il a fallu l'éclipsé momentanée de Rome, ou de la latinité, pour que l'Orient byzantin, arabe ou turc, y implantât sa domination. Dès que l'Orient faiblit, r Afrique du Nord retombe à son anarchie congénitale, ou bien elle retourne à l'hégémonie latine, qui lui a valu des siècles de prospérité, une prospérité qu'elle n'avait jamais connue auparavant , — et qui, enfin, lui a donné pour la première fois un semblant d'unité, une personnalité politique et intellectuelle.

L'Arabe ne lui apporta que la misère, la guerre endémique et la barbarie. Tout lui est venu du dehors, de la Syrie, de la Perse, de la Grèce byzantine, mais pinncipalement des pays latins. lia fallu des siècles d'Islam, les dévastations des Arabes et des Nomades pour détruire chez elle l'œuvre agricole et monumentale des Carthaginois et des Ro- 77iains. Les vrais fis de la terre, les Berbères indigènes, ont résisté de leur ?nieux à l envahisseur asiatique et oriental. Jusqu'au XH' siècle, en Algérie, en Tunisie, au Maroc, les royaumes berbères se soïit efforcés de maintenir les traditions de l'administration romaine.

Mais, même après la seconde invasion arabe, tout le matériel de la civilisation romaine a sub-

sisté : le cosiume, les bijoux, les bains, les bâtisses, les universités^ les mosquées, tout cela continue à suivre le vieux modèle latin. Le prototype peut s'atténuer sous l'arabesque et la fioriture des mœurs nouvelles : il en demeure, au fond, l'armature iminuable. Cela reste vrai encore sous le régime turc. L'Algérie des corsaires et des mercenaires, la plupart renégats venus de tous les pays méditerranéens, cette Afrique d'avant la conquête française, est aussi toute pénétrée de latinité. Ce sont des architectes, des peintres, des sculpteurs, et des mosaistes italiens qui construisent et qui décorent les palais, les villas, les maisons barbaresques. Sous un léger travestissement levantin, nos pendules, nos garnitures de cheminée, notre mobilier, toute notre camelote pénètre da?is les petites chambres ombreuses, tapissées de faïences exotiques. Tout le reste, c'est l'éternel décor gréco-romain à peine modernisé. Comme nous en avons perdu le souvenir, nous croyons que tout cela est arabe ou turc, ou, pour prendre un mot qui ravit irrésistiblement nos imaginations et qui nous fait perdre la tête, — oriental.

Ces pressentiments revêtaient pour moi une évidence éclatante lorsque j'errais pjarmi les thermes, les nymphées, les sarcophages et les baptistères de Tipasa, parmi les statues et les inscriptions funéraires ou dédicatoires du musée de Cherchell, ou

eneore et surtout sur le forum de Thimgad, au milieu des temples, des colonnades et des portes triomphales...

Et ces idées m' apparaissaient encore une fois comme la conclusion esthétique et logique de toute mon œuvre africaine, ce printemps dernier, lorsque je confrontais mes souvenirs, lorsque je raccordais au passé paisible le présent tumultueux, sous les bellomhras du Jardin Marengo, au pied de la colonne élevée par un grognard à la gloire « des braves de la vieille et de la jeune armée «^ en commémoration du 1o juin 1S30...

Paris, 1 '6 juillet 1920.

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