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PRÉHISTOIRE EN RUSSIE SUBCARPATIQUE

Le paléolithique est tardif dans la plaine subcarpatique. Le magdalénien lui-même est mal représenté. La partie orientale de la Russie subcarpatique a été évidemment sous l'influence de la céramique peinte ukrainienne. Il ne semble pas que la Schnurkeramik, la céramique cordée, l’ait atteinte?. Les hommes de l’époque changeaient d'habitations suivant la saison : en hiver, ils occupaient les zemljanki, sorte de souterrains-refuges creusés dans le sol même. En été, ils se construisaient de curieuses cabanes à quatre pans. On retrouve encore des cabanes du même type dans la Verchovina. On a découvert autour de Mukaëevo de beaux outils en obsidienne (silex taillés en fer de lance, coups de poings, ete...)*. Le mésolithique est inexistant. Solution de continuité étrange, qui dénote une absence de peuplement due probablement à l’avancée de la-forêt.

Sans entreprendre ici le relevé des stations préhistoriques de la Russie subcarpatique, il y a lieu de remarquer que la plupart des lieux d'habitat actuel ont un passé éloigné. Si l’âge de la Pierre a laissé d’intéressants témoignages dans les environs immédiats de Mukaëevo et de Berehovo, autour d’'UZhorod et à l'emplacement actuel de la ville, des fouilles ont permis d’exhumer des témoignages de la civilisation du Bronze : le musée Lehocki à Mukaëevo conserve tout un matériel de haches, lances, harpons d’une belle technique. Plus suggestives encore sont les pièces qui proviennent de la période de La Tène et dont la région d’Uzhorod est très riche : il s’agit d'armes, d'instruments et de bijoux, tous dans un parfait état de conservation. Boucles d’oreilles d’'UZhorod d’un dessin très artistique, pendentifs en or de Berehovo, chaînettes de bronze des environs de Mukaëevo. Il faut ajouter que les restes de poteries striées

1 J'ai cru devoir respecter en dépit de son imprécision géographique et ethnique l’appellation officielle de« Russie subcarpatique». Ce nom, queles paysans de cette province ont déjà accepté, a été choisi en 1920 par le Gouvernement de Prague auquel étaient proposées d’autres appellations (Karpatskà Rus, Prikarpatskà Ukrajina) qui recouvraient un programme irrédentiste moscovite ou ukrainien tendant à récupérer les Ruthènes de Galicie. On ne saurait en tout cas admettre les dénominations proposées par certains savants de « Ruthénie subearpathique » (« Ruthénie transcarpatique » serait plus précis) ou — transcription de l'allemand assez inopportune — « Carpathorussie ».

? Deffontaines fait remarquer qu’en Hongrie se développait alors la civilisation de la Schnurkeramik. Notre plaine serait donc passée sans transition de la Zonenbescher Keramik à la civilisation à poterie cannelée beaucoup plus tardive.

3 Jankovic (Josef H.). Podkarpatskà Rus + prehistorii (traduit du hongrois

par Jan Duëanek), Mukaëevo, 1931, p. 49.

et zonées sont très nombreux, bien qu’on ne soit pas encore parvenu à une classification chronologique satisfaisante 1.

Depuis le néolithique la plaine subcarpatique est une région sans cesse traversée par les invasions ou les migrations des peuples. Carrefour entre l’Europe Centrale et l’Europe Orientale, Bräna na vychod, porte vers l’Est?, mais aussi, grâce aux cols de Jablonicä et d'Uzok, intermédiaire entre les plaines du Nord et la plaine danubienne #, elle a été longtemps, malgré la rigueur de son climat, une terre d’immigration. Cette dorsale des Carpates, dont la signification est si nette par ailleurs (en botanique par exemple), ne semble pas avoir été un obstacle bien sérieux aux déplacements du Nord vers le Sud. De Mukaëevo à Belgrade, il y a en ligne droite environ 440 kilomètres, sans qu’on puisse rencontrer la moindre montagne. Pourtant les premiers envahisseurs de ce pays furent « transcarpatiens ».

Chose curieuse, si tant de peuples sont entrés dans cette plaine, peu en sont sortis. On peut parler sans exagération d’un cul-de-sac, où les races se sont croisées sans se confondre. Nul pays ne peut moins mériter l’épithète de creuset que la Russie subcarpatique. Trop de circonstances s’opposaient à ce rôle de fusion : la faible puissance d’assimilation de la race dominant numériquement, surtout le fait que les multiples nationalités qui bariolent encore aujourd’hui les cartes ethnographiques ne correspondent qu’à des dénominations politiques sous-entendant des communautés religieuses ou sociales irréductibles. Au mélange naturel des races, conséquence des guerres et de l’émigration, s’est ajoutée tout le long de l’histoire l'influence de la colonisation. Colons russes établis sur les confins par les Hongrois pour la défense des frontières, colons polonais venus de Galicie, colons roumains introduits près de Niëni Apsa par Joody Dragh, colons allemands de Marie-Thérèse, tous contribuèrent à la formation d’un peuplement artificiel, sans grands liens avec le peuplement primitif. Un simple coup d’œæil sur une carte des environs de Sighetu]

1 Janxovica (Josef H.), op. cit., p. 49-52.

Cette occupation de la fin du paléolithique et du néolithique moyen n’a guère dépassé le domaine de la plaine. Pourtant quelques petits bassins intérieurs de la montagne ont été occupés. Sur la Tisa supérieure des mines d’obsidienne furent exploitées très anciennement ; il y avait donc déjà un embryon de commerce entre la plaine et la montagne.

2 Lev. Voktech, Bréna na vychod (Karpatskd Rus), Tiskovyÿ vÿbor CS. Soc. dem. Strany dëlnické, Prague, 1920.

8 Au xvrrre siècle déjà, on disait : le comitat de Bereg regarde vers la Pologne.

Les villes de Russie. 22

Marmatiei, d'UZhorod ou même de la haute vallée de la Tisa où la pénétration allemande a été si profonde, permet de distinguer aisément les villages de colonisation, par la régularité de leur tracé et surtout par la répartition de leurs champs, des anciens villages s’étendant sur des kilomètres, le long d’une rue interminable ou bien des villages en damier si fréquents au nord-ouest de Berehovo.

a) Les Ruthènes. — La Russie subcarpatique est une région peuplée par des Ruthènes (Rusin) qui ont été séparés politiquement de la masse nationale depuis le x® siècle. Il s’agit d’une population ukrainienne, apparentée aux Slaves de la Russie méridionale. Si le lien ethnique est impossible à nier, il est moins aisé de retracer l’histoire de l’arrivée en ces régions des populations slaves. La plupart des savants russes pensent que ce groupe slave n’est pas une colonie lancée vers l'Occident par le noyau central de la Russie Kiévienne, mais qu’il représente plutôt un reste de ces aborigènes slaves qui se massaient aux temps préhistoriques entre les Carpates et la Vistule. Le nom d’'Hongro-Russes (russe : « Ougro-Rus ») ne doit pas selon eux être compris au sens de « Russes établis au Royaume de Hongrie », mais au sens de « tronc antique des Russes primitifs » submergés vers l’an 900 par la venue de la horde asiatique des « Ougri » ou « Hongres » qui ont fondé l’État de Hongrie. Ce peuple aurait pu résister à l’immersion complète des Slaves pannoniens du Balaton et de l’Alf6ld.

Les documents, en fait, manquent. Nous ne possédons guère que quelques vieilles chroniques dont l’interprétation reste toujours aléatoire. C’est, avant toute autre, la fameuse Chronique de Kiev dont les deux versions (version laurentine et version hypatienne) peuvent malgré tout nous aider à éclairer quelque peu l’origine obscure des « Rusin ». Les « tribus mères » que l’on retrouve à l’origine de ce grand mouvement sont les Oulitches et les Tivertses (graphies : Ulië, Uluë, Ulhë, Ulutiä, Uglhiè, Lutitt, Suliti). Ces deux tribus résidaient primitivement sur le Dniester (version laurentine). Suivant la version hypatienne de la Chronique de Kiev, elles résidaient le long du Bug et du Dnieper, s'étendant jusqu’à la mer et au Danube.

C’est alors que Niederle fait intervenir les Annales de Nikon (914) et celles de Novgorod (922). Cette fois les tribus, originellement sur le Dnieper, se trouveraient ensuite entre le Bug et le Dniester. Niederle admet effectivement la possibilité d’une avancée des marchands slaves le long du Bug et du Dnieper (selon toute vraisemblance vers les colonies grecques). Postérieurement à cette avancée purement commerciale, mais en liaison directe avec elle, une certaine colonisation se serait opérée. Après le départ des Avars,

une paix relative s’établit dans ces régions. Les Slaves ont dû s’efforcer d’atteindre le sud de la rivière Ros’ et même la mer. Pourtant, avant même l’époque de la Chronique, un nouveau changement s’était déjà produit, lourd de conséquences : la première invasion magyare. [bn Rosteh nous apprend que les Magyars attaquaient les colonies slaves et les réduisaient en esclavage. Or, en 915, les Pétchénègues font leur apparition et obligent les nomades asiatiques à se retirer au delà de la Ros’. Ce sont eux aussi qui chassent de la région de la Kuban et du Don les tribus hongroises. À l’époque de la Chronique les Oulitches ont pour ville Pereseten (l'actuelle Pereseëina, près de Kisinev en Bessarabie ; noter Pereëin en Russie subcarpatique entre UZhorod et V. Berezna). Mais, les nomades asiatiques attaquant sans relâche les colonies slaves et la pression des Pétchénègues et des Polovtses devenant de plus en plus forte, les Slaves doivent reculer de plus en plus. Chassés des bassins du Bug et du Dniester, ils sont contraints à se retirer à l’ouest des Carpates. Niederle fait remarquer qu’il est invraisemblable que tous les Oulitches aient succombé au cours de la retraite (d'autant plus que, selon la Chronique, Undlizi populus multus, civitates CCCXVIII\).

Ainsi, que l’on se rallie à la thèse qui fait des Ruthènes des «survivants d’un vaste continent slave effondré », ou que l’on adopte la thèse de Niederle, on est obligé d’admettre l’antériorité du peuplement russe par rapport au peuplement magyar. Cette question de l’antériorité a pourtant fait couler beaucoup d’encre. Savants hongrois et russes ont discuté à perte de vue sur ce point. Il semble bien que l’on soit forcé d'abandonner l’hypothèse d’après laquelle la Russie subcarpatique serait un habitat primitif des Russes (hypothèse de M. NadeZdin). La thèse hongroise de M. Alex. Bonkalo est également inadmissible. Selon lui, les « Russes » n’ont été établis dans les Carpates que par leurs maîtres magyars, soucieux de peupler la région frontière jusque-là déserte. Le fait de cette colonisation est indéniable, mais postérieur : du xrr1° au x1x° siècle elle s’est développée avec une intensité variable selon les périodes traversées (son importance augmentant après les dévastations et les guerres). Mais Niederle montre qu’à défaut d’autres moyens de preuve, la linguistique intervient pour infirmer la thèse hongroise. La présence antérieure des Russes dans cette région frontière et à l’intérieur même de la Hongrie est démontrée en effet par plusieurs dénomina-

1 Niederle conclut : « Il est légitime de se rallier à l’hypothèse de plusieurs historiens russes suivant laquelle les Oulitches et les Tivertses se seraient retirés dans les Carpathes. Ce sont sans doute eux qui ont amorcé l'occupation de la Transylvanie et de la Hongrie septentrionale, par l’élément russe ».(NIEDERLE, Manuel de l'Antiquité slave, t. I : l'Histoire, Paris, 1923, p. 218.)

tions magyares de localités slaves offrant encore une nasale ancienne qui avait déjà disparu en Russie depuis le x° siècle !.

Enfin la Vita Chounradi (Konrad était archevêque de Salzbourg) de l’année 1131 mentionne une Marchia Ruthenorum, ce qu’il semble bien être nécessaire d'interpréter avec Macurek, « marche contre les Ruthènes » ?. “

En définitive nous pouvons donc décomposer cette évolution complexe en trois phases :

1) Les « Russes » partent de la région du Pripet et du Dnieper moyen ;

2) Ils arrivent dans les Carpates après le départ des anciens éléments slaves et leur retrait vers le Danube ;

3) On peut admettre que, dès le vit siècle, les Hongrois ont amené avec eux quelques éléments « russes » (tradition conservée chez le Notaire anonyme du roi Bela III, Anonymus notarius regis Belae), mais le gros contingent ruthène n’est entré dans le pays qu’avec la retraite des éléments « russes » primitifs qui, du x® au xrn° siècles, subirent la pression des Pétchénègues, c’est-à-dire après la retraite des Oulitches et des Tivertses. L’irruption des Hongrois, soit par le défilé de Verecke, soit par les défilés de Transylvanie (896), a accéléré sans doute cette occupation et a contribué à la localiser sur la bordure septentrionale de la plaine. La magyarisation est un phénomène relativement récent et n’a commencé à se manifester que lorsque s’est constituée dans la plaine du Danube la première unité politique. Elle s’est fait sentir de l’intérieur vers l’extérieur.

Si ce noyau primitif « russe » réussit pendant près de onze siècles à maintenir intacte sa pureté ethnique, il fut cependant obligé de partager son territoire avec d’autres peuples.

b) Les Magyars. — Leur pénétration dans la plaine de la Russie subcarpatique suit immédiatement celle des Ruthènes. La tradition veut que le premier établissement hongrois date de l’année 896. L’occupation du pays par les Hongrois s’est faite à partir des villes. Dès le xrv® siècle c’est un fait connu que les Ruthènes «ne peuplent point les villes » # ; les Hongrois s’en chargent. La proportion des Magyars dans la population urbaine ira en augmentant 4. En 1773,

* Lonxa (Lug) ; Munxäâcs (Mukaëevo) ; GaLamBos (Holubice) ; DomLe (Dubovo). (NIEDERLE, op. cit., p. 219).

* Macürex (Josef), Déjiny Madarü a uherského stâtu, Prague, 1934, p. 63.

3 On ne connaît guère qu’une seule ville où, au xvin® siècle, les Ruthènes étaient en nombre : Chust. C’est de Chust que l’auteur du Compendium Hungariae geographicum disait en 1779 : cives hungaros habet et ruthenos.

* Le peuplement hongrois, qui est pourtant avant tout un peuplement de plaine, remonte tout le long de la Tisa jusqu’à l’ancien Kôrôsmezd (Jasina). Mais, jus-

dans le Lexicon locorum Regni Hungariae populosorum, alors que la majorité des pagi est ruthène, tous les oppida sont hongrois.

L’occupation hongroise aura pour caractéristique essentielle d’être politique. Elle se traduira longtemps sur les cartes par l’orientation des routes, par l'importance même des villes, importance disproportionnée avec la pauvreté des campagnes environnantes. Une politique de prestige n’est pas la seule explication de ces édifices publics démesurés dans des villes qui ne sont souvent que de grosses bourgades. La « Grenzpolitik » a été d’abord une « Stadtpolitik ». Il s’agissait avant tout d’attirer dans les villes le plus de paysans possible. La ville devait être ce creuset où pouvait être tentée une fusion des nationalités impossible ailleurs. Dans les villages les races coexistaient sans se mélanger. Ces divisions, ce compartimentage qui se traduisent dans la société paysanne comme dans l’habitat rural étaient dûs pour une grande part à la spécialisation professionnelle de certains groupes nationaux entiers. La création d’un type de citadin aurait permis peut-être la disjonction de la race et de la profession, premier pas vers l’homogénéité. Mais la politique de magyarisation a vite rendu inutiles ces efforts d’unification naissante.

Si l'influence hongroise s’est manifestée dans toute son ampleur dans les villes, elle s’est exercée d’une façon indirecte sur les villages. Indépendamment de toute pénétration ethnique, l'habitat a subi l’ascendant hongrois. Si les villages de type purement hongrois ne forment pas un bloc absolument homogène, leur aire d’extension dépasse néanmoins sensiblement le territoire de parler hongrois ; c’est-à-dire qu’elle s’étend approximativement jusqu’à la ligne Chust, Irsava, Mukaëevo, Seredne et UZhorod.

c) Les Allemands. — L'histoire de la colonisation allemande en Russie subcarpatique n’offre pas les mêmes caractères que celle de la colomisation hongroise ; la seconde avait été longtemps exclusivement politique, la première fut toujours économique. Ici encore on est en droit de distinguer entre une colonisation volontaire et une colonisation dirigée. Les colons allemands venus du Salzkammergut sur la haute Teresva n’ont jamais été qu’une minorité. Le rôle principal a toujours été joué par ces marchands allemands qui, fortement organisés en corporations, pénétraient partout à la suite de leurs marchandises et s’installaient en plein pays étranger en finissant souvent d’ailleurs par perdre tout contact avec leur terre natale. Konrad Schünemann a très bien vu les nombreux aspects que pou-

qu’à l’époque de Saint-Étienne (1000-1038), les parties septentrionales des comitats de Borsod et de Szathmar étaient presque totalement inhabitées (Est campus non populabilis, quem nullus incolit).

vait prendre cette colonisation allemande du Haut Moyen âge. Formes pacifiques en apparence : hôtes allemands des monastères hongrois, religieux allant s'installer définitivement sur les terres magyares (Hospites clerici, Peregrini clerici), tels les Hospites de Munkäcs. Ces pieux visiteurs ne venaient point seuls. Derrière eux une nuée de petits marchands s’installaient solidement dans le pays. Alors que les Hospites recherchaient de préférence les villes, les Kaufleute allaient plutôt, dans les villages où ils formaient des classes de petits artisans fortement spécialisés. Enracinés dans leur nouvelle terre, ils jouissaient d’une situation économique supérieure, en raison de leur habileté technique et de leurs aptitudes commerciales, mais aussi grâce à une langue plus souple et plus répandue que celles des peuples qui les entouraient. Ces infiltrations allemandes devaient être d’autant plus menaçantes pour les Hongrois qu’elles jouissaient d’un privilège d’ancienneté. Des Allemands étaient venus dans la plaine danubienne avant l’établissement des Hongrois. Chaque affaiblissement de la puissance hongroise était signalé par une recrudescence de l’activité germanique. Mais la colonisation allemande devait être plus redoutable encore aux Ruthènes qui n’avaient pas la résistance ethnique des Magyars. Pendant le Haut Moyen âge les Allemands profitent du recul des Ruthènes pour s'installer à Kônigsfeld, Franzensthal, Ivanovce, Nagy Bocsko (Boëkov Velkÿ), Dumbo (Dubovoje), Deutsch Mokra (Mokra Nëmecka), dans le comitat de Marmaroë, dans le sud du comitat de Bereg et dans les environs de Mukaëevo. C’est surtout autour de cette ville qu’au xvin® siècle la seconde vague de colonisation allemande vint déferler. Allemands de Franconie, de Souabe, de Basse Autriche affluèrent à partir de 1730. Vers cette époque une dizaine de communes étaient habitées par une majorité allemande. A la fin du xvirr siècle, il y avait quatorze communes habitées uniquement par des Allemands négociants en bois. Somme toute, le peuplement allemand n’a jamais eu qu’une importance numérique faible, mais son influence sociale a été très grande. Alors que le Hongrois dominait par les villes et réussissait à faire adopter certains types d’habitats purement magyars, l'Allemand se servait surtout de sa langue comme moyen de pénétration. Bidermann cite de nombreux mots germaniques empruntés par les Ruthènes et intégrés après transformation dans leur langue. Il cite le mot «fonds» (de terre), par exemple, en allemand Grundstück, devenu Grunt (comme en tchèque et slovaque), le mot Zwirn transformé en Cverna ; Gewehr enfin devenant Gver. L'exemple le plus amusant est celui du verbe frühstücken déformé en fristikowaty. Il ne faut toutefois pas exagérer cette influence linguistique. Si, dans la plaine

de la Russie subcarpatique, la langue allemande est vite devenue un instrument remarquable d'échanges commerciaux et intellectuels, c’est grâce à un élément nouveau, l'élément juif, qui a monopolisé aussitôt cette langue, en l’altérant singulièrement il est vrai, mais en lui donnant une capacité de compréhension et une puissance de propagation contre lesquelles la magyarisation la plus acharnée s’est toujours trouvée impuissante.

d) Les Roumains. — Les Roumains sont établis dans la courbe de la Tisa, en aval de Boëkov. Leur aire d’extension peut être délimitée par un demi-cercle partant du sud-est de Teresva en passant par la Volka (462 mètres), la Kitera (559 mètres), l'Opéina (588 mètres), à l’est de Strédni Ap$a, jusqu’à l’ouest de Veresmari. Toute cette région fortement influencée par Sighetul Marmatiei (cédée à la Roumanie), comprend une série de très gros villages : Selo Slatina, Bilä Cirkev, Nizni Ap$a, Stiedni Apa !. Il est à remarquer que le peuplement roumain est plus pur dans la région de Marmaroëka Solotvina (Slatinské doly) que dans la ville même de Sighetul Marmatiei, où la proportion des Juifs est très importante. Cette pénétration, qu'aucune condition naturelle ne semblait devoir déterminer (dans ce secteur la Tisa est extrêmement irrégulière, et jusqu’à Boëkov tous les villages s’en éloignent), a surtout des raisons historiques. La légende veut qu’en l’an 1359 les Roumains aient occupé un territoire jadis peuplé par les Ruthènes et laissé vide par eux. Cette légende semble dénuée de fondement. Il n’y a jamais eu d’invasion massive. Il est exact que, dès le milieu du xrv® siècle, à la suite de donations royales, quelques familles d’origine roumaine se sont établies dans le comitat de Marmaroë, mais au sud-est de la région qu’elles occupent actuellement. Le voivode Dragusch (Dragh) avait pour ses loyaux services reçu un certain nombre de villages du roi Louis le Grand (ob servitia in restauratione terrae suae moldavanae praestita) : Szlatina, Harpatak, Kopacsfalva, Decse, Hernècs et Sugatag. En 1365, nouvelles gratifications royales, nouveaux établissements roumains à Convha, dans la vallée de l’Iza, à Bors (Borsa), Bakou (Kis Bocsko). En 1373, aux précédentes donations royales s’ajoutait Tiszafejeregyhaza (Cerkov Bila). Le voïvode et les Roumains annoblis qui s’installaient dans ces nouvelles terres amenaient avec eux tous leurs gens. À l’intérieur des domaines qui leur étaient concédés, ils fondaient de nouveaux villages. C’est ce que fit Dragh dès l’an 1390 lorsqu'il fonda Nizni Apÿa. Il reçut à ce propos de la reine Marie (femme de Sigismond)

1 L'Apia a été très favorable au développement de l'habitat. De Vyëni Apsa à Hruëovo, c’est une rue de villages.

le château qu’elle tenait en douaire. Les descendants de ce Dragh se maintinrent dans le comitat de Marmaroë, dont ils furent, Jjusqu’à la fin du xrx® siècle, les grands propriétaires fonciers.

Malgré le caractère artificiel de cet établissement, le simple fait du maintien et même du développement d’un noyau ethnique roumain au sein de la masse ruthène a quelque chose d’intéressant et même de paradoxal. Pendant queles Roumains de la plaine subcarpatique conservaient leurs positions, les Roumains de Bucovine reculaient avec une rapidité étonnante devant les Ruthènes.

Ces progrès s’expliquent en partie par la politique de division pratiquée en Bucovine par l'Autriche qui s’efforçait de soutenir les Ruthènes aux dépens des Roumains, tandis qu’en Russie subcarpatique les Hongrois dirigèrent tout spécialement: contre les Ruthènes leur politique de magyarisation !.

e) Les Juifs. — Dans les statistiques de la religion comme dans celles de la nationalité, les Juifs apparaissent au troisième rang. Leur arrivée dans la plaine ne s’est point faite en une seule fois. Comme pour les Allemands, il s’agit ici de colonisations périodiques, mais d’une tout autre ampleur. Le premier « flot » des Juifs est contemporain de l’arrivée des premiers Allemands en Hongrie au Haut Moyen âge. Ils se confondaient avec les Allemands en adoptant leur langue qu'ils déformaient d’ailleurs dans des dialectes subissant nettement l'influence des parlers nationaux. Mais cette assimilation ne devait guère dépasser le domaine linguistique ?. Très vite les Juifs furent plus libres, dans les opérations commerciales de l’époque, que les Allemands. Par exemple, la traite des esclaves, interdite quand il s’agissait d’esclaves chrétiens, était tolérée quand il s’agissait d’esclaves païens. De cette traite permise les Juifs tiraient de gros profits %. Pourtant il reste peu de trace en Russie subcarpatique de cette première vague juive.

1 C£. Nisror, Romäni si Rutenii in Bucovina, Bucarest, 1915. Le nom de « Valaques », souvent donné autrefois à des pasteurs semi-nomades qui passent une partie de l’année dans les hauts pâturages de la montagne, n’a rien de roumain. Bidermann nous apprend que, dès le xr® siècle, on entendait par « Valaques » certains Slaves du Danube ne pratiquant point l’agriculture. [orga, dans sa Geschichte des rumänischen Volkes, soutient que les « Vlakhs » repoussés au xt siècle du littoral de l’Adriatique par l’avance des Slaves du sud furent slavisés et se retirèrent vers le nord dans les Carpates. Cette montée des « Valaques » vers le nord-ouest, qui s’est achevée aux xvr® siècle et xvri® siècles, a dû rencontrer de nombreux obstacles : entr’autres la résistance des populations de vignerons des régions de Berehovo et de Chust.

? Les Juifs emprunteront cependant aux Allemands du xrx® siècle le costume caractéristique (longue redingote, pantalon, etc.) qu’ils portent encore aujourd’hui.

$ Ils n’avaient pas le droit cependant d'employer des chrétiens comme salariés

Au xvi® et au xvir® siècle, ce n’est plus de la plaine danubienne que viennent les Juifs, mais de Galicie, désormais réservoir inépuisable. La situation économique et commerciale de la Russie subcarpatique a passé par des variations dont on peut trouver les causes indirectes en Galicie et plus généralement en Pologne depuis le xvri® siècle. François Rakoczi, prince régent hongrois, avait avec l’aristocratie polonaise des attaches politiques, mais aussi des rapports d’affaires. À l'instar des nobles polonais, il avait donné aux Juifs le monopole des alcools, qui devait d’ailleurs rapporter aux grands propriétaires fonciers de notables bénéfices. Le bruit de ces gains se répandant chez les nobles magyars, les Juifs furent attirés de plus en plus vers la Russie subcarpatique. Mais, tout en se livrant au commerce dans la région, les Juifs ne s’installaient pas dans les villes. En 1779, trois familles juives seulement résidaient à Mukaëevo. À partir de la fondation du domaine de Schônborn ce courant d’émigration nord-sud prit une ampleur étonnante. Par le col d’Uzok les Juifs descendirent par milliers dans la plaine hongroise. Ils devinrent les intermédiaires indispensables entre les grands propriétaires et la classe paysanne. Ils se chargeaient de tous les baux, loyers et termes. Lorsque, dans les années 70, les menaces de pogroms commencèrent à inquiéter les Juifs russes, l’émigration reprit de plus belle, cette fois vers les villes et avec un caractère définitif. Les plateaux galiciens voyaient rarement revenir ces nuées d’exilés en quête de terres plus hospitalières. Les Magyars saisirent vite le danger de cette nouvelle invasion. Le mouvement d'immigration fut ralenti et avant de pénétrer dans la plaine danubienne les Juifs durent attendre. Ceux qui poussaient le plus loin s’établissaient à Cop, à Berehovo, à Mukatevo, à Sighetul Marmatiei. Beaucoup s’arrêtèrent en cours de route, s’installant définitivement dans les hautes vallées transversales, à Velkÿ Bereznÿ, à Pereëin, à Svaljava, à Volove, à Rachov. Et c’est ainsi que se superposaient deux formes bien différentes d’un peuplement juif. Un peuplement purement urbain, aux aptitudes commerciales traditionnelles et détenant de véritables monopoles (les mêmes Juifs servaient d’intendants dans les grands domaines) ; en dessous un peuplement de Juifs paysans, misérables, partageant la pauvreté du Ruthène et sa totale inexpérience agricole, mais séparé profondément de lui par des traditions anciennes et surtout par le fait d’appartenir à la secte la plus rigoureuse, sinon la plus orthodoxe, de la religion juive. Cette opposition, qui n’a pas toujours été saisie, est à mettre en évidence quand on veut comprendre le rôle des Juifs en Russie subcarpatique. Les gouvernements divers qui ont dominé ce pays jusqu’en 1919 ne semblent guère avoir fait cet

effort. Lorsque les Hongrois se décidèrent vers la fin du xix® siècle à porter remède à l’effrayante misère du peuple ruthène, ils organisèrent la célèbre « Action montagnarde » dont le centre se trouvait à Mukaëevo: On nomma comme premier commissaire Edmond Egan, Irlandais d’origine. Celui-ci, envoyé précédemment sur les lieux, avait adressé en 1897 au gouvernement un rapport très pessimiste sur la situation des Ruthènes, situation qu’il attribuait non pas à la mauvaise organisation de l’économie agricole, mais aux Juifs. Ce rapport rédigé en des termes d’une violence inouïe fit une grande impression : « Ils (les Juifs) se sont attachés comme des parasites, écrivait-il, à cette population pauvre et naïve... Ils voudraient faire des Ruthènes leurs esclaves. Ils ont obtenu des propriétaires fonciers la ferme des poloniny et des pâturages qu'ils sous-louent aux indigènes. Grâce au monopole des alcools ils font boire les gens, les amenant ainsi à une dégradation matérielle et morale. Ils tiennent tout le commerce du blé... ». Edmond Egan, dans son inspection, ne craignit pas d'établir la part de responsabilité du gouvernement magyar et de révéler la criminelle négligence de ses fonctionnaires. Il se fit tant d’ennemis que, le 20 septembre 1901, on le trouva assassiné près de Dravce non loin d'Uzhorod. Depuis Egan le problème n’a guère changé : il est évidemment indispensable de restreindre l’influence des Juifs des villes, influence qui naturellement s’exerce souvent aux dépens des Ruthènes. Mais il est non moins indispensable de porter aux Juifs ruraux toute l’aide nécessaire en leur donnant les tenures qui leur permettent de vivre, en répandant largement parmi eux l’enseignement agricole, en facilitant l’action des œuvres de colonisation juives, afin de ne pas laisser disparaître cette classe paysanne juive dont la survivance à travers les vicissitudes de l’histoire est à elle seule le plus étonnant des phénomènes.

f) Éléments slaves divers. — En dehors des Ruthènes, il ÿ a encore, dans le peuplement actuel de la plaine subcarpatique, des traces d'anciennes avancées slaves. Les Slovaques sont nombreux dans cinq communes du district d'Uzhorod : Domanince, Huta, Kamenica, Lekart et Onokovee ; et à Klenovec Novÿ (l’ancien Nyaräsdomb) dans le district de Rosvegovo (Oroszvég). Au xv® et au xvre siècle des déserteurs polonais s'étaient déjà établis dans la Hongrie du Nord. Les paysans polonais étaient bien accueillis des seigneurs hongrois par égard pour leur foi catholique romaine. Au xvin® siècle cette émigration s’intensifia encore. Fuyant les Russes, les paysans ruthènes de Galicie traversaient les Carpates et cherchaient à s'établir dans la plaine. Leur émigration fut longtemps favorisée et ils furent même exemptés de deux années d'impôt. La

fusion entre les nouveaux arrivants et les indigènes s’opéra très vite.

Aujourd’hui, dans l’ensemble des Ruthènes, on distingue d’après les particularités dialectales :

Les Lemci dont l’aire d'extension est purement occidentale et dont le parler est très slovaquisé ;

Les Bojki plus au centre, le long de la Iereblja, qui ont subi fortement l’influence magyare ;

Les Huculs de la montagne et de la haute Tisa, qui ont conservé un dialecte ukrainien assez pur.

Notons enfin qu’on ne saurait parler avec exactitude d’une influence profonde des Tchèques sur le développement historique des Ruthènes.

M. Krorra a très justement noté que ce qui a le plus séparé, dans l’histoire, la Bohême de la Russie subcarpatique, c’est moins les différences de domination politique que l’obstacle insurmontable qu’opposait un pays orthodoxe, et soumis même irrégulièrement à l'autorité spirituelle de Constantinople, à toute tentative de pénétration émanant d’une terre occidentale et catholique !. En fait, TUniversité de Prague, fondée en 1348 par Charles IV, qui exerça une grande influence en Slovaquie et qui compta de nombreux étudiants de Hongrie, ne joua aucun rôle chez les Ruthènes. Le mouvement hussite lui-même n’affecta guère le territoire de l’actuelle Russie subcarpatique, si ce n’est, sous Jan Jiskra, une partie du comitat d’UZhorod ?.

g) Le rôle véritable des étrangers dans la formation des centres urbains. — La vie urbaine de la Russie subcarpatique ne s’est cependant pas toujours déroulée sous le signe de la domination étrangère, comme l’ont longtemps laissé croire les historiens magyars. Si, comme nous l’avons vu, dès le x£ siècle les Hongrois s’installent dans la plaine du Danube, le territoire actuellement désigné sous le nom de « Podkarpatska Rus » comprenait des peuplades slaves constituées vraisemblablement en communes rurales indépendantes. Avec la conquête magyare, cette indépendance prit fin et tout le pays déclaré, domaine royal, se vit condamné à une sûre dénationalisation. Le régime féodal ne joua-donc pas un grand rôle dans la vie urbaine d’une région qui n’avait jamais été considérée comme province autonome. En fait, on a pu constater que ni la féodalité laïque magyare, ni la féodalité cléricale n’ont vraiment travaillé à la création de centres urbains nouveaux, se contentant

1 KrorrA (Camille), Carpathian Ruthenia and the Czechoslovak republic, Londres, 1931, p. 14.

2 Ibid., p. 14.

d'exploiter stratégiquement et économiquement les vieux centres ruthènes. Le seul phénomène véritablement fécond dans l’histoire urbaine de la plaine subcarpatique est celui de la colonisation allemande. Les Allemands « créaient, mais à la campagne seulement, des bourgades qui avaient un caractère urbain * ». Ce sont surtout les artisans des Flandres ou de Saxe qui ont conféré à ces premiers groupements un caractère corporatif et communal. Mais l’élément ruthène restait sévèrement exclu de ces centres de peuplement. C’est ce qui explique que le Ruthène ait toujours gardé ses préférences pour une vocation pastorale ou agricole et n’ait jamais montré beaucoup d’inclination pour la vie commerciale. Bien que le développement de la vie urbaine en Russie subcarpatique ait marché de pair avec la dénationalisation de cette région, il est néanmoins permis de soutenir que les éléments étrangers au peuple ruthène, tout en jouant un rôle particulièrement actif dans le développement de la vie urbaine, n’ont nullement eu le monopole exclusif, comme on l’a longtemps affirmé, de la fondation de tous les centres urbains.

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