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Les vins de Bordeaux

Je n’ai jamais dans un ménage Porté le trouble et, si jamais Je prenais femme, je promets D’aller choisir dans un autre âge Mon modèle chez Philémon Ht de vous faire un beau sermon En trois points, pour la circonstance.

Sur l’hyménée et ses appas.

Sur la vertu, sur la constance ;

Mais je ne me marierai pas.

J’ai vu, comme feu Lafontaine,

Beaucoup d’hymens, aucun d’eux... Mais Passons et raisonnons en paix.

Votre indigation soudaine Va s’écrouler ainsi qu’un mûr Dont le fondement n’est par sûr.

Sachez donc que ces deux maîtresses Q.n’à ma table je fais asseoir,

Sachez que ces enchanteresses Sont les deux Muses du pressoir.

Oui, ce sont les muses jumelles,

Aux yeux brillants, au teint vermeil.

Qui, dans la brume ou le soleil.

Joyeusement ouvrent leurs ailes.

La brune, comme les oiseaux.

Aime à camper dans les roseaux De la grande et noble Gironde.

Recherchant l’ardente clarté.

Sur les graves on voit la blonde Se dorer aux feux de l’été.

Honorant de leur préférence Les mortels sous leur joug courbés, A ceux pour qui le Bec-d’Ambez Est le cap de Bonne-Espérance, Prodigues en toute saison,

Elles apportent à foison Et les rubis et les topazes,

Et le vieux rire et les chansons,

Et loin sortir des coupes rases D’indescriptibles horizons.

Parlois leur humeur voyageuse Leur lait franchir les océans Et braver leurs goulfres béants.

Elles aiment l’onde orageuse Et se font un jeu de l’écueil.

A chaque port un bon accueil Accompagne leur mot de passe :

ü\Cédoc ! dit la brune aux doux yeux ; SaiiUrne I dit l’autre, et l’espace Retentit de refrains joyeux.

Elles apportent l’espérance - : ■

QjLii fait rêver aux grands destins; ' ‘

Et sur les bords les plus lointains '

Eont chérir le doux nom de France:- vj .t:d Elles passionnent l’auteur, rj

Donnent le souffle à l’orateur ’ s - il r j'i. F Et l’héroïsme au capitaines; ; ^ ' '•■sh

Du génie, à ses premiers. pas,' ■•^ni r'îvru.JA Redressent la marche incertaine',U' 'In-j i Et l’aftYanchissent du trépas; ■ -n v'nam 'él

Ainsi que Minerve, ô merveille ! ur ; - =x>.' Sortit du front de Jupiter, !

On les voit, été comme hiver, .• i ■ > Sortir des flancs d’une bouteille. -vU' :

Ces belles Muses de Bordeaux Appliquent leurs riches bandeaux Aux fronts touchés par l’infortune. I

Leur prisme aux riantes couleurs D’une illusion opportune Couvre le champ de nos douleurs.

Quand l’étranger sur nos frontières Resserre ses affreux signaux.

Elles échauffent de Vergniaux Et l’âme et les lèvres altières.

Dans leurs emportements soudains, Elles prêtent aux Girondins Les chaudes rumeurs du tonnerre.

Et ces soldats aux flèches d’or Eont courir sur toute la terre Ce grand frisson qui dure encor.

Lorsque dans l’horreur des tempêtes Leurs héros tombent en chemin,

Elles les prennent par la main

Et, comme aux jours des grandes fêtes,

Elles entonnent, le front haut.

Leur hymne au pied de l’échafaud.

Ces nobles fils de la Gironde,

Martyrs insouciants du sort.

Elles éblouissent le monde Du lustre immortel de leur mort.

Les vieilles Muses d’Hippocrène Tombent dans un trouble profond Depuis que les dieux païens font La cour aux Muses d’Aquitaine.

Goutte de pourpre ou larme d’or, O Bordeaux, lumineux trésor.

Joyeux élixir, chaud dictame.

Ton étincelante liqueur Purifie et relève l’ânie Comme elle réjouit le cœur.

Certes, les coteaux de Bourgogne Ont des vins justement vantés.

Et le Champagne en nos cités Peut s’épanouir sans vergogne.

Chaud comme Août, riant comme Mai, L’un est généreux, l’autre est gai.

Il est d’autres vins dont j’admire La vieille.sse et le parchemin ;

La lèvre boit, le nex respire Leur liqueur d’ambre ou de carmin.

Mais qu’on réserve les louanges, uCi La palme et les honneurs divins .

Au plus illustre de nos vins ! ^ a

Que la plus noble des vendanges ; ; Triomphe, dans un même élan, - lOH Des bords lointains de Magellan n..

Aux tristes glaçons de l’Islande !

Que des pôles à l’équateur u-

On tresse le lierre en guirlande oq Pour ce nectar consolateur !

De tous mes châteaux en Espiigne, ^ Quant à moi je ferai le troc U' - Contre un seul château du Médoc, De Sauterne et de sa campagne.

Et j’échangerais à vil prix Tous les monuments de Paris Contre vos usines fumeuses :

Barsac, Lafite, Yquem, Margaux,

Où bouillent les grappes fameuses Des ceps qui n’ont pas eu d’égaux;

O doux pays de la Gascogne, Coteaux du ciel favorisés.

Palus verdoyants arrosés

Par la Garonne et la Dordogne !

Pays à nul autre pareil.

Pays du vin et du soleil.

Et de la truffe et des cigales, Que. ne puis-je te célébrer Avec les strophes magistrales Que ton vin seul peut inspirer !

Si Dieu me réservait un trône Et que Gascogne fût mon lot, Avec des pampres de Ferdot Je me terais une couronne.

A Bordeaux tenant mes états, J’aurais pour sceptre un échalas, Un brin d’osier pour diadème ; Pour ministres des vignerons,

Et pour composer ma cour même, Tous les tonneliers des Chartrons.

Et quand l’état de mes finances Me contraindrait de guerroyer.

Je quitterais mon doux foyer Avec canons, mouquets, et lances.

Traversant Castelnaudary ,

J’irais, capitaine aguerri.

L’occasion paraissant bonne,

A l’ennemi porter mes coups.

Et je démolirais Narbonne Après avoir rasé Limoux.

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