DES ORGANISMES VIVANTS
M. Galtier avait constaté que le virus de la rage paraissait s'atténuer en traversant l'organisme du mouton. Mais l'étude
ATTÉNUATION b\] VIRUS KABIQUE. 333
méthodique de Tatténuation du virus rabique par son passage dans des milieux vivants appartient à M. Pasteur.
Il s'est posé, à ce sujet, la question qu'il avait déjà résolue pour le virus du rouget du porc.
Emprunté au chien, propagateur habituel de la rage, implanté plusieurs fois successivement sur une autre espèce, le virus rabique ne prendrait-il pas des propriétés vaccinales pour Tespèce canine?
La solution de cette question ne pouvait être entreprise par M. Pasteur sans qu'il fût fixé sur les moyens de reconnaître avec sûreté les modifications qui seraient imprimées à la virulence de la rage.
Or M. Pasteur s'est basé sur la durée de la période d'incubation. Ce procédé est bon à la condition que le virus inoculé soit tiré de la pulpe cérébrale d'un rabique et déposé, par trépanation, à la surface du cerveau. De plus, comme unité de mesure ou terme de comparaison, il a choisi la période d'incubation qui succède à l'inoculation de la rage des rues par trépanation sur le chien. Il n'est pas téméraire d'estimer, en effet, que la rage des rues est parfaitement acclimatée sur le chien. Par conséquent, la période d'incubation qui suivra les inoculations, dans le même point, du virus recueilU dans la même région des centres nerveux, aura une durée constante qu'il sera permis de regarder comme un caractère d'une grande valeur. Cette période est uniformément de quatorze à quinze jours.
Mais, si Ton transporte la rage des rues sur d'autres espèces animales, sa virulence a besoin de s'adapter au degré de résistance de chacune d'elles. Par exemple, si l'on inocule le virus de la rage du chien ou rage des rues à la surface du cerveau du singe, puis si on le reprend dans les centres nerveux du singe pour l'inoculer à un autre sujet de cette espèce et ainsi de suite, on voit la période d'incubation, d'abord de onze jours, s'allonger jusqu'à vingt-trois jours à partir de la troisième génération. Le virus rabique est alors acclimaté sur l'organisme du singe.
Inoculée au lapin, la rage du chien le fait périr en quinze jours. Si l'on inocule successivement une série de lapins, en empruntant le virus destiné à un sujet sain au lapin rabique qui le précède immédiatement dans la série, on s'aperçoit que la période d'incubation tend à se raccourcir, d'abord avec quelques irrégularités, ensuite avec une régularité parfaite. Après neuf passages sur le lapin, la période d'incubation descend de quinze à huit ou neuf jours; après vingt-cinq passages, elle se lixe à sept jours et se maintient presque mathématiquement à ce chiffre pendant un très grand nombre de générations. A
33i ATTÉNUATION ET REVIVIFJCATJON DES VIRUS.
partir de ce moment, la rage est parfaitement acclimatée sur le lapin ; sa virulence est devenue aussi constante sur cette espèce qu'elle Test sur le chien.
Chez le cobaye, le virus rabique subit des modifications analogues ; seulement la fixité de la virulence s'obtient plus rapidement que sur le lapin, plus lentement que sur le singe. Au bout de sept à huit passages, la durée de la période d'incubation se limite à cinq jours.
L'acclimatation du virus de la rage des rues sur le lapin et le cobaye a pour effet d'exalter sa virulence d'une façon absolue et relative : d'une façon absolue^ puisque le dernier lapin et le dernier cobaye succombent plus tôt que le premier; d'une façon relative, car, si Ton injecte dans les veines du chien le virus acclimaté sur le lapin et le cobaye, on donne toujours la rage, tandis qu'on essuie quelques insuccès avec le virus de la rage des rues. M. Pasteur a remarqué, en outre, que le virus recueilli sur des chiens inoculés avec la rage cuniculine possède une activité qui dépasse la virulence de la rage canine ordinaire.
Au contraire, l'organisme du singe a la propriété d'atténuer le virus de la rage commune. M. Pasteur s'en est assuré par des inoculations sur le chien et sur le lapin. Transporté du singe sur le chien, le vims rabique ne donne jamais la rage par injection intraveineuse, et ne la donne pas toujours par inoculation intracrânienne. Transporté à chaque génération du singe sur le lapin, la durée de la période d'incubation chez le lapin croît au fur et à mesure que s'élève le nombre des passages sur le singe. Ainsi, le virus du premier singe donne, sur le lapin, une période d'incubation de treize à seize jours, celui du deuxième singe, de quatorze à vingt jours..., celui du sixième singe, une période d'incubation de trente jours.
Le pouvoir exaltant spécial à l'organisme du lapin et du cobaye est assez grand pour restituer au virus rabique affaibli par l'organisme du singe une virulence supérieure à celle de la rage canine. M. Pasteur, ayant pris sur le singe le virus d'un sixième passage, le transporta sur le lapin et l'inocula de lapin à lapin; peu à peu, il assista au retour de la virulence primitive, puis à son exaltation, car bientôt la période d'incubation se fixa à sept ou huit jours.
La virulence est donc une propriété essentiellement relative, dont la relativité frappera encore davantage si nous ajoutons que le virus s'acclimatant sur le lapin donne constamment la rage au chien par injection intraveineuse et la communique de moins en moins à cet animal par la voie du tissu conjonctif.
En résumé, le singe atténue le virus rabique au point de le
ATTÉNUATION DU VIRUS RABIQUE
rendre inoffensif pour le chien par inoculation intraveineuse ; le lapin relève ensuite peu à peu Tactivité, au point de fournir une gamme ascendante de virulence parfaitement graduée.
Si le virus à un degré inférieur de virulence jouit de propriétés vaccinales à Tégard du virus à un degré de virulence immédiatement supérieur, on doit rendre les chiens réfractaires au virus de la rage des rues, à Taide d'inoculations sériées dont la première est faite avec un virus très affaibli. Ainsi raisonna M. Pasteur.
L'expérience vérifia son hypothèse : plusieurs chiens furent rendus réfractaires aux morsures rabiques ou à Tinoculation sous-cutanée d'une série de virus dont le plus faible donnait sur le lapin une incubation de quatre semaines.
Ce résultat fut considérable. Il fut contrôlé, sur la demande de M. Pasteur, par MM. Béclard, Paul Bert, H. Bouley, Tisserand, Villemin et Vulpian, désignés par l'Académie des sciences.
Trente-huit chiens, sur lesquels dix-neuf avaient été rendus réfractaires artificiellement, furent présentés à la Commission. Ils furent partagés en groupes parallèles et les animaux des groupes furent soumis à la même inoculation d'épreuve.
Nous indiquons dans le tableau suivant la répartition des animaux en groupes et les épreuves auxquels ils furent soumis :