CHAPITRE V
APPLICATIONS DES VIRUS ATTÉNUÉS A LA PRÉSERVATION DES MALADIES VIRULENTES
L'atténuation des virus, à laquelle on a consacré, en France^,, beaucoup de temps et de soins, n'est pas seulement int^resr santé au point de vue scientifique, comme on l'a prétendu quelquefois, par esprit de rivalité internationale 5 ellQ a permis d'opposer la méthode des inoculations préventives à des. maladies qui jusqu'alors n'avaient pas été entravées par ce moyen.
L'espèce humaine a déjà bénéficié directement de l'application des virus atténués à la préservation d'une maladie dont le nom seul inspire une invincible terreur, grâce à l'initiative courageuse de M. Pasteur et à la confiance qu'inspirait sa juste et grande renommée. L'agriculture, qui traverse de difficiles épreuves, a retiré des avantages matériels considérables de la lutte poursuivie à l'aide des virus atténués contre quelques-uns de ses fléaux, les épizooties.
Le dernier mot n'est pas dit sur cette grosse question. Nous nous plaisons à espérer, au contraire, que nous commençons seulement à l'aborder et que les travaux dont elle sera l'objet fourniront de plus en plus les moyens nécessaires pour nous protéger et protéger nos auxiliaires contre les maladies virulentes.
Nous allons résumer les applications principales faites à ce jour, en donnant la première place à la protection de l'homme contre la rage.
§ P^ — Préservation de la rage après morsures. '
Il ressort du précédent chapitre que M. Pasteur a atténué le virus rabique par deux méthodes et qu'il a communiqué au chien une immunité solide avec deux sortes de virus aff'aibli. A
dater d'un certain moment, il ti donné la préférence au virus atténué par la dessiccation.
Si la découverte de M. Pasteur avait «inmii seulement à préserver les animaux contre les dangers d'«»e morsure possible, elle n'aurait pas répondu, au moins temporairement, au besoin le plus pressant. En supposant que les chiens eussent été exclusivement visés par Texpérimentateur, il n'aurait pas fallu compter sur l'inoculation préventive de tous les sujets de l'espèce canine. Il était plus sage et plus pratique de songer simplement à préserver les animaux mordus du danger qui les menace, laissant à la police sanitaire le soin de combattre la rage des rues et d'en faire diminuer la fréquence par une réglementation sévère.
,, A plus forte raison, fallait-il viser à la préservation après morsures, si l'on voulait un jour ou l'autre appliquer à l'homme les découvertes de la microbie, sur ce point spécial. M. Pasteur avait de bonnes raisons théoriques pour se lancer plein d'espérance dans. cette voie nouvelle.
Le lecteur doit se souvenir que les symptômes mortels de la T^e résultent de l'envahissement des centres nerveux par le fçiîcrobe spécifique ; celui-ci y parvient probablement en remontant dans les cordons nerveux qui se distribuent à la région jmordue.
Quoi qu'il en soit, il s'écoule ordinairement vingt-cinq, trente, quarante, soixante jours entre le moment de la morsure et celui où éclatent les signes révélateurs de l'envahissement du système nerveux eentral.
Si^ 4m$<e laps de temps appelé période d'incubation^ on faisait arriiMT 4ans la moelle épinière et l'encéphale des microbes qui, biefl,^«*atténués, communiqueraient l'état réfractaire aux éléments nerveux, les microbes virulents de la rage des rues ne pourront pas s'y établir quand ils y parviendraient, et l'animai «eicMli l'abri des risques de la morsure qu'il a essuyée.
Or M. f^iâfmr a obtenu par l'intermédiaire du lapin un virus dont les effets se déroulent en sept jours, lorsqu'il possède toute son activité, en quatorze jours au plus, lorsqu'il est atténué.
Vmt conséquent, si l'on inocule la série des virus atténués, comme il a été dit plus haut, peu de temps après la morsure, on a les plus grandes chances d'avoir créé l'état réfractaire chez les inoculés, avant la fin de la période d'incubation de la rage des rues.
Telle est la logique qui conduisit l'auteur à la vaccination antirabique après morsure.
Ajoutons encore que parmi les animaux vaccinés, soumis à
la Commission de contrôle nommée par Tlnstitut et qui résistèrent à répreuve de Tinjection intraveineuse, se trouvait un chien inoculé après morsure. C'était d'un heureux présage !
Le résultat des expériences faites par M. Pasteur pour s'assurer de Tefflcacité des inoculations après morsure fut conforme à ses espérances. Les chiens mordus par des rabiques ou inoculés sous la peau avec du virus très virulent furent préservés de la rage par l'inoculation de la série des moelles exposées un temps plus ou moins long à l'influence desséchante de l'air à 20 degrés. Bien plus, quelques sujets furent prémunis contre les suites d'une inoculation intracrânienne, malgré la brièveté de la période d'incubation, en pareil cas.
Disons immédiatement que les assertions de M. Pasteur furent entièrement et exactement confirmées par Ernst, en Amérique ; par Horsley, à Londres ; par Bujwid, à Varsovie ; par Gamaléia et Bardach, à Odessa, etc., etc. Bardach a même obtenu des résultats plus frappants que ceux de M. Pasteur, puisqu'il est parvenu à préserver neuf chiens sur quinze inoculés préalablement à la surface du cerveau, à travers une trépanation.
Cependant on entendit s'élever quelques voix discordantes.
Von Frisch affirma que le traitement après inoculation était inefficace s'il n'était pas commencé hâtivement, et s'il succédait à l'inoculation par trépanation. Seulement, les expériences de cet auteur exécutées sur le lapin ne sont pas exactement comparables à celles de M. Pasteur qui avaient été faites sur le chien. On remarquera encore que la rapidité avec laquelle on commence le traitement préservatif est l'une des bases de la méthode de vaccination de M. Pasteur contre la rage. Par conséquent, il ne saurait exister de dissidence sur ce point entre Pasteur et von Frisch. Quant à l'efficacité de la vaccination après l'inoculation par trépanation, M. Pasteur n'a jamais prétendu qu'elle fût constante. Au surplus, les inoculations de M. Pasteur ont-elles besoin d'aller jusque-là pour être utiles? Est-ce que dans la presque unanimité des cas, les morsures auxquelles on les oppose ne se limitent pas à la peau ou au tissu conjonctif sous-jacent ou pré-jacent?
On pouvait prétendre à inoculer l'homme mordu par un rabique avec le même succès que le chien, car la période d'incubation, chez l'homme, est au moins aussi longue que sur cet animal, et, en outre, vu le petit nombre des cas de rage qui éclatent après morsure, la réceptivité de notre espèce pour le virus raljique semble un peu moins grande que celle de l'espèce canine.
« Mais il fallait pouvoir s'armer du courage nécessaire pour
tenter l'épreuve, et franchir la distance qui sépare Thomme des animaux. »
M. Pasteur en était là, convaincu mais hésitant, lorsqu'une occasion le força à sortir de sa réserve.
Le 4 juillet 1885, un jeune Alsacien âgé de neuf ans, Joseph Meister, fut cruellement mordu à la jambe et aux cuisses par un chien en proie à un accès de rage furieuse. Le docteur Weber, de Ville, au courant des récentes publications de M. Pasteur, envoya cet enfant au laboratoire de la rue d'Ulm où il arriva le 6 juillet.
« M. Pasteur alla dire à M. Vulpian et au docteur Grancher, professeurs à la Faculté de médecine, la situation qui se présentait à lui face à face.
« M. Vulpian et M. Grancher vinrent immédiatement voir le petit Joseph Meister; ils examinèrent ses blessures, et, d'un commun accord, conseillèrent d'essayer sur cet enfant, presque condamné, la méthode qui avait constamment réussi pour le chien. »
M. Pasteur entreprit le traitement. Joseph Meister reçut chaque jour, pendant quinze jours, dans la région de l'hypocondre, en injections sous-cutanées, des fragments de moelle desséchée écrasés finement dans un liquide stérilisé. On commença par une moelle extraite depuis quinze jours ; on termina par une moelle très virulente.
Peu après arrivait le jeune berger Jean-Baptiste Jupille, de Villers-Farlay (Jura), dont les morsures remontaient à vingtsix jours.
La rage épargna ces deux jeunes- gens, dont le sort, aux yeux des personnes autorisées, était fort compromis. Ce résultat fut interprété en faveur de la méthode des inoculations préservatrices et communiqué à l'Académie des sciences par M. Pasteur, qui déclara le même jour que les inoculations antirabiques pouvaient, à la rigueur, être instituées efficacement, quinze jours après une morsure; de sorte qu'une personne mordue aurait le temps de venir réclamer la vaccination à Paris de tous les points de l'Europe et même de l'Amérique.
Cette déclaration ne tarda pas à attirer au laboratoire de M. Pasteur non seulement un bon nombre de Français, mais encore dix-neuf sujets russes cruellement mordus par un loup enragé à la face et à la tête.
Les morsures faites par des loups enragés, probablement à cause de leur étendue et de leur profondeur, ont toujours été regardées comme beaucoup plus redoutables que celles du chien : autant de personnes mordues, presque autant de vouées à la rage. L'observation a encore établi que les mor-
sures portant sur la face, la tête ou le cou sont plus dangereuses que celles qui siègent sur les membres.
Les Russes étaient donc beaucoup plus sérieusement menacés de la rage que les individus traités déjà par M. Pasteur, surtout si Ton tenait compte des quinze jours qui s'étaient écoulés depuis les morsures.
M. Pasteur, en cette occurrence, jugea convenable d'employer un traitement plus promptement énergique, ayant certaines analogies avec celui qu'il avait institué pour combattre l'effet des inoculations intracrâniennes sur le chien. Ce traitement intensif consistait à inoculer toute la série des moelles en l'espace de quarante-huit heures, et à recommencer toutes les inoculations deux ou trois fois en dix jours.
Étant donnée la base scientifique des inoculations antirabiques, on conçoit que M. Pasteur ait songé à modifier le traitement, d'après le nombre, la profondeur, le siège des morsures et d'après l'espèce de l'animal mordeur.
Nous croyons savoir que l'on a renoncé, d'une manière générale, à se servir de moelles virulentes extraites depuis un et deux jours et que l'on a substitué la quantité à la qualité du virus.
S'agit-il de morsures simples, on injecte chaque jour i centimètre cube et demi de l'émulsion préparée à raison de i millimètre de longueur de moelle desséchée pour i gramme d'eau. Les morsures sont-elles nombreuses, profondes ou anciennes, les injections sont répétées dans la journée durant les six premiers jours du traitement. Les morsures siègent-elles à la face, sont-elles en même temps profondes ou anciennes, lorsque la personne a reçu la série des moelles jusqu'à la moelle datant de trois jours, on reprend les inoculations avec les moelles datant de six jours, cinq jours, quatre jours et trois jours. Enfin, les morsures ont-elles été faites par un loup, on porte les doses jusqu'à 24 centimètres cubes en vingt-quatre heures.
On ne doit pas être surpris que M. Pasteur ait modifié le traitement en augmentant surtout la quantité d'émulsion, car il fait jouer un rôle important dans la création de l'immunité à la substance soluble d'origine microbienne qui imprègne les centres nerveux des rabiques.
Le traitement antirabique de M. Pasteur ne s'est pas montré constamment efficace. Quelques personnes ont succombé à la rage au cours du traitement ou un certain temps après la fin du traitement. Dans ces cas malheureux, on pense ordinairement que la méthode s'est montrée insuffisante ; d'aucuns prétendent qu'elle a été nuisible.
Nous ne reproduirons pas les attaques souvent passionnées que Ton a dirigées contre la méthode de M. Pasteur. Nous nous bornerons à faire observer que Tusage de moelles dépourvues de virulence pour les premières inoculations, que le nombre et la gradation parfaitement ménagée de ces dernières donnent aux sujets soumis à la vaccination antirabique une sécurité infiniment plus grande que n'en promettent les autres vaccinations par les virus atténués.
D'ailleurs, la vaccination antirabique, comme les autres, ne doit pas être appréciée sur quelques faits particuliers, mais sur un ensemble de résultats véritablement imposant.
Pour juger la valeur préservatrice du traitement antirabique, il faut comparer le nombre des cas de rage qui suivent les morsures non traitées ou traitées par la simple cautérisation à celui des cas éclatant chez des personnes mordues et soumises au traitement Pasteur.
On ne le croirait pas, et cependant il est difficile de rassembler de bons éléments de comparaison. Ainsi, pour établir le quantum des cas de rage après morsure, il faudrait connaître exactement Tétat de santé de tous les chiens mordeurs ; or il arrive assez souvent que Ton poursuit et que Ton abat comme enragés des chiens mordeurs simplement suspects de rage. En conséquence, des personnes mordues par des animaux sains peuvent aller réclamer le traitement antirabique ; leur présence sur une statistique en diminue nécessairement la valeur.
Si Ton suppose que les statistiques donnent partout le même résultat que dans certaines grandes villes où les renseignements méritent plus de créance qu'ailleurs, sur cent personnes mordues par des chiens enragés, seize contracteraient la rage.
Que devient ce nombre, lorsque les personnes mordues se soumettent au traitement antirabique ? Les statistiques du laboratoire Pasteur vont nous le dire. Pour donner à ces statistiques une grande valeur, on a réparti en trois tableaux les personnes qui ont réclamé le traitement : le premier tableau (A) comprend les personnes mordues par un chien dont la rage a été démontrée expérimentalement, c'est-à-dire par l'inoculation; le second tableau (B), les personnes mordues par un chien dont la rage a été constatée par l'examen d'un vétérinaire; le troisième tableau (C), les personnes mordues par un animal suspect de rage.
Nous reproduisons ci-dessous ces trois tableaux, comprenant les résultats observés à Paris en 1886, 1887, 1888 et 1889. Ils sont empruntés à un travail de M. Perdrix, assistant à l'Institut Pasteur. Ils sont suivis d'un tableau récapitulatif.