‹ Les visages; pièce en trois actesChapitre 2 sur 24 · SCÈNE PREMIÈRE VALIN, JANINE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE VALIN, JANINE

{Valin est assis dans un fauteuil. Il lit distraitement. Janine entre.)

VALIN, se levant.

Ah ! Janine. . . c'est vous. . .

JANINE.

Vous êtes là...

VALIN

Je vous espérais.

JANINE.

Vous saviez donc ?

Quand il s'agit de vous, je devine. ^t/:' ' ^ / * -i:^

JANINE.

Dites que vous m'épiez.

VALIN

Oh ! Janine.

JANINE.

Et votre surveillance m'énerve.

VALIN

* Je sais. Je sais que je vous déplais.

JANINE.

Ce qui me déplaît, c'est de me sentir espionnée.

VALIN

Le vilain mot! Espionnée! Par moi!... Vous savez bien que je suis incapable. . .

JANINE.

Peut-être...

VALIN

Et je sais bien, moi, que je n'ai aucun droit...

JANINE.

Vous êtes bien bon de le reconnaître.

VALIN

Qu'une longue et patiente admiration, une tendresse timide et résignée ne donnent aucun droit...

JANINE.

Vous n'allez pas recommencer !

VALIN

► Non. Rassurez- vous.

JANINE.

Non... Mais vous êtes là. Vous êtes là chaque fois que je viens dans cette maison. C'est obsédant !

VALIN

Cette maison, vous le savez, est un peu la mienne. Chez Heurteaux, je suis presque chez moi. Heurteaux est mon ami depuis plus longtemps encore que sa femme n'est votre amie.

JANINE.

Et vous en profitez pour...

VALIN

Pour vous voir passer, simplement.

JANINE.

Par hasard.

VALIN

Il y a huit jours...

JANINE.

Vous étiez là, par hasard encore...

VALIN

J'ai entendu Heurteaux vous dire de revenir aujourd'hui. Et comme je sais que vous passez par ce salon pour éviter l'antichambre encombrée et ne pas attendre...

lo PREMIER ACTE

De sorte que je ne pourrai plus venir chez mon médecin sans...

VALIN

Sans me rencontrer. C'est encore trop, Janine?

JANINE.

C'est en tout cas tout à fait inutile. Cela vous amuse ?

VALIN

Non, ce n'est pas inutile, puisque je vous vois et que cela m'est nécessaire.

JANINE.

Soit. Regardez-moi. Je ne puis vous en empêcher.

VALIN

Vous êtes belle !

JANINE.

N'est-ce pas? On me l'a fait remarquer déjà.

VALIN

Vous êtes belle?

JANINE.

Très original, ce que vous dites là.

VALIN

Vous êtes belle !

Janine s'est assise. Elle ne répond pas.

PREMIER ACTE ii

«■■► Vous êtes malade, Janine?

JANINE.

Moi? Pourquoi? Ai-je Tair d'être malade?

VALIN

■i^ Ces visites régulières à Heurteaux, dans son cabinet?

JANINE.

Rien. Presque rien...

VALIN

m* Ah!... (Un silence. Valin s'approche d'elle), Janine, vous ne viendrez décidément plus poser chez moi?

JANINE.

Non. C'est trop long. Et vous m'ennuyez.

VALIN

1^^ Mais pourquoi? Vous n'avez rien à redouter. Mon amour, vous le savez bien, est un amour sans audace.

JANINE.

Mais verbeux.

VALIN

^1^ L'amour d'un homme qui se sait sans séduction. Je vous ai promis...

Oh! Je ne redoute rien !... C'est peut-être pour cela que vous m'ennuyez et que je ne viens pas. J'aime certains périls.

VALIN

Janine !

JANINE.

Eh ! oui. C'est trop simple. C'est trop facile. C'est sans danger, vous l'avez dit. Et puis, vous me paraissez ne pas comprendre, ne pas éprouver la beauté dont vous parlez trop.

VALIN

Je ne comprends pas la beauté, Janine? Moi qui me désespère devant l'œuvre demeurée^^ par votre faute, inachevée, moi qui depuis des mois ne vis que pour elle, par elle !...

JANINE.

Pour elle, précisément : pour le marbre, pour la splendeur que vous créez, pas pour celle que j'apporte et qui ne lui ressemble pas. J'ai l'orgueil d'être belle sans retouches, Valin.

VALIN

Ne vous ai- je pas faite comme. . .

JANINE.

Vous m'avez faite autrement. C'est impertinent.

VALIN

J'ai voulu que vous fussiez plus...

PREMIER ACTE i3

Plus quoi?

Je m'exprime mal. Je veux dire...

JANINE.

Vous vous exprimez très bien. Il y a longtemps que j'ai compris. Vous voulez plus noble et plus pur, n'est-ce pas? Vous dressez devant moi, d'après moi, une image qui prétend me surpasser, qui m'humilie.

VALIN

C'est l'art cela, Janine. Le rêve... i/i*«< *'

JANINE.

Je n'aime pas le rêve entre moi et les yeux qui me regardent. Et je veux que l'œuvre, ce soit moi. On ne rêve pas, devant une femme, à autre chose qu'à elle-même.

VALIN

Janine, je vous en supplie, revenez. C'était le chef-d'œuvre certain. C'était le triomphe de mon art, et celui, tout de même, de mon pauvre amour, de mon humble -amour qui ne vous demandait rien d'autre, qui ne vous demandera rien. Revenez. Le marbre ne sera pas, il ne pourrait pas vous être supérieur. C'est impossible. Il ne peut pas vous humilier. Revenez, Janine... C'est si triste! C'est si triste chez moi, cette incomplète évocation en laquelle votre beauté

n'apparaît que pour fuir, surgit pour me frôler, m'aÔoler, me défier, et disparaître, comme en ma vie. Je vous en... (// se tait en apercevant Heurteaux qui ouvre la porte du fond,)

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